Al Assad et Daech ou l’hydre à deux têtes

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle française, les principaux candidats sont tous en train de durcir le ton, de tenter de faire la différence et essayent évidemment de ne faire aucune erreur. A ce petit jeu-là, les questions géopolitiques comptent tout autant que les questions strictement nationales. Point de rupture majeur tout au long de la campagne, la question syrienne demeure l’un des sujets de prédilection de certains candidats pour tenter de discréditer d’autres. Face à ce conflit immensément complexe – assurément le plus complexe du XXIème siècle – il est assez navrant de constater le simplisme ambiant qui peuple les réflexions des candidats.

En effet, alors que certains résument la révolution syrienne et tous les événements qui s’en sont suivis à une simple prédation pour les ressources naturelles (Mélenchon) d’autres nous expliquent qu’il faut s’allier avec Bachar Al Assad pour mieux lutter contre Daech (Fillon, Le Pen). Quant au dernier favori (Macron), il demeure dans un flou artistique assez grandiose, jonglant entre la volonté d’intervention militaire et la discussion. L’ensemble ou presque des candidats dissocient ainsi totalement Daech du problème Al Assad. Il va sans dire qu’une telle conception est à la fois partielle mais surtout totalement contre-productive en cela qu’elle ne permet pas de penser de manière globale les problèmes intimement liés du terrorisme international et du despotisme au Moyen-Orient. En somme, les réflexions des candidats à l’élection présidentielle contribuent à faire croire que Daech et Al Assad sont deux problèmes distincts alors même qu’ils sont, à mes yeux, une seule hydre à deux têtes monstrueuses. Lire la suite

Ce que nous dit le déferlement politico-médiatique anti-Mélenchon

« Il y a un péril face aux simplifications, face aux falsifications, qui fait que l’on regarde le spectacle du tribun plutôt que le contenu de son texte ». En une phrase, en 28 petits mots, en une déclaration concise nichée au cœur d’une interview donnée au Point, François Hollande a fait son retour sur la scène politico-médiatique française. Lui qui avait ostensiblement montré son indifférence lors de la primaire organisée par le Parti Socialiste et ses satellites, lui qui s’est soigneusement gardé de soutenir le candidat issu de ladite primaire, le voilà qui sort du bois pour attaquer Jean-Luc Mélenchon sans le nommer – ce qui n’est pas la preuve d’une très grande classe.

Le président pour encore quelques semaines a également affirmé que cette campagne « [sentait] mauvais ». François Hollande a donc décidé de prendre la parole pour énoncer ce jugement au moment même où Jean-Luc Mélenchon fait une percée dans les sondages – comme à mon habitude je ne parlerai pas desdits sondages au fil de ce papier puisqu’aujourd’hui comme hier je ne leur accorde aucune crédibilité. Alors que Marine Le Pen caracole en tête depuis des mois dans les mêmes sondages, le président de la République n’a jugé utile d’intervenir qu’au moment où le candidat de la France Insoumise semble en mesure de se hisser au deuxième tour. Sa prise de parole s’insère dans une vaste offensive politico-médiatique et fleure bon l’apocalypse – la révélation selon l’étymologie du mot – tant François Hollande est le symbole de ce système exténué et à bout de souffle dont nous ne voulons plus. Autant dire les choses tout de suite, ce billet n’a pas pour objet de démonter les accusations des politiques et des médias à l’encontre de Jean-Luc Mélenchon, cela ne m’intéresse pas et d’autres l’ont fait bien mieux que je ne le ferai. Ce qui m’intéresse en revanche, c’est de questionner les tenants, les aboutissants et les présupposés d’une telle offensive médiatico-politique.

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Poutine, Trump et le manichéisme primaire

La semaine dernière, dans la nuit de jeudi à vendredi en France, Donald Trump a donné l’ordre de bombarder la base militaire syrienne de Shayrat. Ladite base avait, quelques jours plus tôt, été le point de départ des avions syriens ayant mené une attaque chimique mardi dernier et dont les images sont effroyables. Quelques jours plus tôt, pourtant, Donald Trump semblait avoir fait le choix d’impliquer Bachar Al Assad dans le processus de transition. Au vu de l’imprévisibilité du président américain, il ne serait guère étonnant que d’ici quelques jours, il fasse de nouveau volte-face – d’autant plus que l’attaque menée contre la base de Shayrat est avant tout symbolique et que ladite base est à nouveau opérationnelle. Le lendemain du bombardement américain, François Hollande et Angela Merkel se sont empressés de dire que celui-ci avait été une bonne chose. Sur les réseaux sociaux, j’ai vu Raphael Glucksmann accuser en creux qui osent émettre une critique sur ce bombardement d’être des suppôts d’Assad et Poutine. L’essayiste a en effet tweeté : « Certains sont bien + vocaux pour critiquer des frappes US sur 1 base militaire que lors de la destruction d’Alep par les Russes. #ChoixClair ».

Beaucoup se sont exaltés au moment de ce bombardement et j’avoue ne pas vraiment comprendre comment on peut éprouver des réactions de joie alors même que l’industrie de la guerre est en route. Cette exaltation qui montait m’a rappelé l’éditorial du grand Albert Camus dans Combat le 8 août 1945 à la suite du bombardement d’Hiroshima : «la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». L’intellectuel ajoute plus loin « en attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles ». Je le rejoins sur ce point. Je trouve indécent de célébrer une découverte qui sert avant tout la destruction. Pour aller plus loin, et adapter cette indignation au temps présent, je trouve indécent de célébrer une mort et abject de chercher à justifier l’assassinat ou le meurtre quand la recherche de la paix devrait seule nous guider. Lire la suite

Le mythe du capitalisme vert

Mardi dernier, nous avons assisté à un débat historique. Le débat entre les 11 candidats demeurera en effet comme le premier (peut-être le seul) débat entre tous les candidats à l’élection présidentielle. Bien que touffu et confus par moments, ce débat m’a semblé être une formidable respiration démocratique à l’heure où le système politique en place essaye – vainement selon moi – de verrouiller les règles du jeu (on pense notamment aux nouvelles règles sur l’égalité du temps de parole). Mardi dernier, sur le plateau de BFM TV et de CNews, ils étaient tous là. Deux femmes et neuf hommes présents pour tenter de montrer pourquoi il/elle était le/la plus à même de diriger la France.

Ils étaient tous présents et pourtant elle était absente. Personne ou presque ne l’a évoquée alors même qu’elle devrait être omniprésente. Déjà lors du premier débat (entre les cinq candidats recueillant le plus d’intention de vote) elle était passée inaperçue. Elle, c’est la question écologique et environnementale, la grande question de notre siècle. Malheureusement pour elle, le triptyque dette-terrorisme-chômage lui a encore volé la vedette, un peu comme si elle n’était qu’une « question de bobo » pour reprendre l’expression de Ruth Elkrief. Durant presque sept heures de débats (en cumulé) jamais ou presque n’aura été abordée cette question ô combien importante, un peu comme si celle-ci ne représentait pas une question politique majeure mais que sa gestion était laissée aux seuls individus. C’est toute cette mythologie qu’il faut prestement déconstruire. Lire la suite

Médine, grand prêtre républicain des quartiers populaires

Le 24 février dernier sortait dans les bacs Prose Élite, le cinquième album solo de Médine. Quatre longues années s’étaient écoulées depuis Protest Song son quatrième album – bien que Médine ait sorti un EP en 2015. C’est peu dire que j’attendais avec impatience la sortie du nouvel album du rappeur havrais tant Médine est singulier dans le monde du rap français, l’un de ceux qui possèdent la plus belle plume et abordent les grands thèmes de notre époque contemporaine. Tous ces attributs font de Médine l’une des voix qui compte dans les quartiers populaires en cela qu’il permet de porter la voix de ces quartiers en même temps qu’il tente de créer des ponts.

Le moins que je puisse dire c’est que je n’ai pas été déçu de cet album qui dépasse allégrement le simple cadre musical. Au-delà de la grande densité portée par Prose Élite (qui compte 13 titres tous plus percutants les uns que les autres) c’est, et nous y reviendrons plus tard, la portée des messages défendus par Médine tout au fil de cet album qui le rendent particulièrement réussi. En intitulant son album de la sorte et en faisant figurer Victor Hugo sur la pochette de l’album, le rappeur du Havre se place explicitement dans une position de prêcheur républicain mais quoi de plus normal ? En effet, qui peut prétendre faire du rap sans prendre position (les positions du Kamasutra dira Youssoupha de manière géniale dans Grand Paris). Lire la suite

Populisme, au-delà des caricatures

Depuis quelques années, et plus encore depuis l’année dernière, le mot populisme est utilisé à toutes les sauces. Si le dictionnaire Oxford a décidé de désigner « post-vérité » comme mot de l’année, il n’aurait guère été surprenant que celui-ci soit le mot « populisme » tant celui-ci est brandi à tout bout de champ pour tenir lieu d’argumentaire. Comme le savent ceux qui me lisent régulièrement j’attache une importance toute particulière au sens des mots. Il est euphémique de dire que dans le cas du terme populisme, son sens a été tourné et retourné afin d’y faire rentrer tout et n’importe quoi si bien qu’aujourd’hui il est bien difficile de savoir ce qu’un tel ou un tel veut dire lorsqu’il l’utilise.

« Idéologie et mouvement politique (en russe narodnitchestvo) qui se sont développés dans la Russie des années 1870, préconisant une voie spécifique vers le socialisme » ; « Idéologie politique de certains mouvements de libération nationale visant à libérer le peuple sans recourir à la lutte des classes » ; « Tendance artistique et en particulier littéraire qui s’attache à l’expression de la vie et des sentiments des milieux populaires ». Voilà les trois définitions que donne le Larousse au mot populisme. Une fois que l’on a dit cela, j’en conviens, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés. Dès 2011, Dominique Reynié dans Populismes : la pente fatale commençait à utiliser ce mot pour faire des amalgames plus que douteux. A l’heure actuelle, dans la bouche des éditocrates et des tenants du statut quo, le terme populisme est en quelque sorte devenu le nouveau point Godwin. Lire la suite

Les débats pré-premier tour, symboles du délitement de la Vème République

Il y a une dizaine de jours, les cinq candidats recueillant le plus d’intention de vote dans les sondages ont débattu durant près de trois heures sur TF1. Marine Le Pen, François Fillon, Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon ont donc confronté leurs projets dans un débat que j’ai personnellement trouvé de bonne tenue. Au-delà de l’aberration démocratique que constitue à mes yeux la scandaleuse non-invitation des six autres candidats – ceux que les médias appellent les petits candidats – il me semble que la tenue de ces débats (celui du 20 mars puis les deux autres qui se tiendront entre les 11 candidats d’ici le 23 avril prochain) est un symbole puissant du délitement de la Vème République.

Assurément, le débat du 20 mars dernier pouvait être un tournant dans la campagne présidentielle. Jean-Luc Mélenchon l’attendait avec impatience et il s’en est plutôt bien sorti, Marine Le Pen a pu jouer dans la cour des grands, François Fillon a pu s’adresser aux Français sans que les affaires soient omniprésentes dans le débat. Je crois plutôt que ce débat, et les deux autres qui vont suivre, marque un tournant historique dans la vie politique de notre pays. Peut-être me trompé-je mais je suis persuadé que cette élection marque une véritable rupture. Après la renonciation de François Hollande – grande première pour un président sortant – l’instauration de ces débats vient mettre selon moi une nouvelle balle dans la tête d’une Vème République complètement exténuée et à bout de souffle. Lire la suite

L’astre mort de la social-démocratie et la nuit sans étoiles

Il y a quelques semaines, à croire les médias français, les élections néerlandaises ont réservé une grande surprise : le Parti de la liberté (extrême-droite) mené par Geert Wilders n’est finalement pas arrivé en tête. Avec 13,1% des voix et 20 sièges celui-ci est arrivé derrière le Parti populaire libéral et démocrate du Premier ministre sortant Mark Rutte. En réalité ceci n’est guère une surprise que pour nos médias français puisque ces résultats étaient relativement attendus aux Pays-Bas. Le véritable enseignement de ces élections est que la coalition entre le parti de Mark Rutte et le Parti travailliste a été lourdement sanctionnée dans les urnes, le Parti travailliste payant le plus lourd tribut puisqu’il a perdu 19% des voix, 20 sièges et qu’il se retrouve comme troisième force classée à gauche dans l’échiquier politique.

Pour le Parti travailliste hollandais cette déroute est une grande première mais elle vient souligner, confirmer et accentuer la dynamique à l’œuvre un peu partout en Europe qui sanctionne les grandes coalitions et frappe durement les partis sociaux-démocrates qui ont fait alliance avec la droite ou qui ont d’eux-mêmes menés des politiques néolibérales saupoudrées de quelques mesurettes sociales. En somme, c’est cette troisième voie, celle du blairisme, qui est sanctionnée un peu partout en Europe. La détresse dans laquelle la social-démocratie a jeté les peuples en abandonnant ses deux piliers – la démocratie et le social – font aujourd’hui courir le risque d’une poussée d’extrême-droite. Il est temps de se réveiller et d’analyser l’une des vraies raisons de la montée de l’extrême-droite sur le Vieux Continent. Lire la suite

Lettre ouverte d’un jeune de gauche à Benoît Hamon

Mon cher Benoît, j’ai quelque peu hésité avant de t’adresser cette lettre. La liras-tu ? J’ose espérer que oui toi qui en appelles au peuple très souvent et qui veut renouveler les pratiques politiques de notre pays. J’espère que tu excuseras mon tutoiement mais je me permets de te tutoyer étant donné que tu te dis proche du peuple. J’imagine que tu ne m’en tiendras pas rigueur et si c’est le contraire tant pis ça sera une nouvelle preuve de l’hypocrisie dans le monde politique. Si je prends cette liberté, c’est aussi parce que nous sommes relativement proche au niveau des idées sur pas mal de points : une répartition plus équitable des richesses, la dénonciation d’une Europe trop libérale ou encore l’appel à une VIème République. Cette proximité d’idées, c’est aussi la raison pour laquelle j’ai hésité à t’écrire cette lettre. De la même manière que j’avais hésité à adresser une lettre à Jean-Luc Mélenchon il y a un peu plus d’un an lors du lancement de sa candidature, j’ai longuement hésité à t’adresser ces quelques mots.

Si j’ai hésité à t’adresser cette missive, c’est également en raison de la probabilité que tes soutiens me traitent de je ne sais quel nom et m’accusent d’être dans une cabale contre ta personne aujourd’hui pour favoriser et soutenir Jean-Luc Mélenchon, qu’on me demande, en somme, comme l’affirmait le slogan de mai 68 d’où je parle. A l’heure actuelle je pense m’abstenir dans quelques semaines et je ne suis pas membre de la France Insoumise. Cette proximité d’idées que j’ai évoquées plus haut c’est aussi la raison pour laquelle je me sens obligé de t’adresser cette lettre. Au-delà des accusations stériles qui ne manqueront sans doute pas de pulluler vis-à-vis de ce texte, il me semble que le moment historique que nous sommes en train de traverser nous oblige, femmes et hommes de gauche, à la franchise et à ne pas refuser le débat. Comme le disait Jaurès, que tu as cité lors de ton grand meeting de Bercy, dans son magnifique Discours à la jeunesse, « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Alors voilà cette lettre pour te dire ma vérité à ton encontre. Lire la suite

Mélenchon, Le Pen et l’odieux jeu de lémédia

Samedi dernier, la marche pour la VIème République a été une formidable réussite. En effet, près de 130 000 personnes y ont participé puis ont écouté le discours empli de métaphores mais aussi de gravité de Jean-Luc Mélenchon. Il y a de fortes chances que cet évènement qui ouvrait la campagne officielle du représentant de la France Insoumise soit celui qui, à la fin de la campagne, aura rassemblé le plus de monde. Lundi, continuant sur sa lancée, Jean-Luc Mélenchon a été, à mes yeux et il me semble à ceux de beaucoup, le meilleur des cinq femme et hommes présents sur le plateau. Survolant par moment le débat, tranchant à souhait, pédagogue sans être pédant, l’ancien candidat du Front de Gauche a réussi son premier pari : celui de se présenter comme un candidat sérieux en même temps qu’il a cassé l’image d’homme non-sympathique que contribuent à lui coller lémédia sur le dos.

Il a été le seul, avec Macron, à s’opposer frontalement à Marine Le Pen et ce, à de nombreuses reprises. Cela n’a pas empêché Gilles Bouleau de tenter de le rapprocher de la présidente du Front National. De la même manière que lors de L’Emission politique il y a quelques semaines, l’un des objectifs apparents de certains journalistes est de renvoyer Mélenchon et Le Pen dos à dos dans un odieux jeu de comparaison. Lémédia compare à dessein les deux candidats afin de tenter de décrédibiliser Mélenchon. L’énormité de leurs propos, sciemment présente ou pas, contribue, au contraire, à crédibiliser Le Pen. Puisqu’il est de bon ton à l’heure actuelle de décoder tout et n’importe quoi sauf lémédia (comment pourrait-il en être autrement puisque le Décodex est l’émanation de lémédia ?), il ne me paraît pas superflu de rappeler quelques vérités. Lire la suite