Totem et tabou (sur le sérieux budgétaire et la politique de l’offre)

L’hallali du cerf – Gustave Courbet

Février 2017, la campagne présidentielle bat son plein. Emmanuel Macron, alors candidat, déroule son cadrage budgétaire : 60 milliards d’euros d’économies sur la dépense publique pendant le quinquennat. Sur RMC face à Jean-Jacques Bourdin, dans un extrait désormais abondamment partagé, il glisse cette phrase qui n’a pas pris une ride : « Je comprends, pour nos auditeurs c’est très compliqué à comprendre ». Circulez, il n’y a rien à voir, laissez faire les sachants.

29 septembre 2026, presque dix ans plus tard, l’Insee annonce que la dette publique a augmenté de 59,6 milliards d’euros en un trimestre, après 75,8 milliards au précédent, pour atteindre 3 595,5 milliards d’euros, soit 119 % du PIB, un niveau inédit depuis 1946. Quelques mois plus tôt, l’institut avait établi que le déficit budgétaire de l’État s’était élevé à 124,7 milliards d’euros en 2025, et le déficit de l’ensemble des administrations publiques à 152,5 milliards, soit 5,1 % du PIB. Et que fait le pouvoir face à ce bilan ? Une quinzaine de jours plus tard, l’Assemblée nationale a lancé les débats sur le dernier budget de l’ère Macron, budget qui comprend un effort budgétaire initial d’environ 54 milliards d’euros pour 2027, assorti d’une promesse de stabilité fiscale. Autrement dit, la même potion, en plus fort.

Le rapprochement de ces trois séquences n’a rien d’anecdotique. Il dit tout d’une politique qui, depuis neuf ans, s’est drapée dans la toge du sérieux comptable pour imposer son agenda et qui, sommée de rendre des comptes – dans tous les sens du terme – répond par une nouvelle dose du même remède. Comprendre pourquoi cette mécanique tient encore, et comment elle commence à se fissurer, suppose de regarder ce qui s’y joue vraiment : un totem, celui du sérieux budgétaire, et un tabou, celui qui interdisait de dire que les néolibéraux sont de piètres gestionnaires.

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Le cheval de Troie (sur le déficit et la rigueur budgétaires)

Le cheval de Troie – Tiepolo

Le 1er octobre, Michel Barnier se présentait à la tribune de l’Assemblée Nationale pour y prononcer le discours de politique générale du gouvernement le plus minoritaire de toute l’histoire de la Vème République. Cet état de fait ne l’a pourtant pas empêché de pérorer sur la légitimité démocratique, « des urnes », dont il se réclamait. Dans ce long et lénifiant discours, la focale fut lourdement mise sur la question budgétaire. Parlant d’une véritable « épée de Damoclès » pour évoquer la dette, le nouveau locataire de Matignon a expliqué en long, en large et en travers que le pays allait devoir faire des efforts tout en annonçant un programme de sang et de larmes tout juste saupoudré d’un vernis de justice fiscale, nous y reviendrons.

Une semaine plus tard, le budget présenté en conseil des ministres a confirmé les inclinaisons avancées au Palais Bourbon. 60 milliards d’économies prévues, partagées entre 40 milliards de baisse des dépenses publiques – une démarche austéritaire d’une violence inouïe dans un pays déjà exsangue – et 20 milliards d’impôts supplémentaires (et exceptionnels) sur les plus hauts revenus et les entreprises effectuant des profits importants. Derrière le théâtre de guignols offert par les macronistes jurant la main sur le cœur qu’augmenter les impôts est une catastrophe et le débat ouvert sur l’opportunité de mettre à contribution les plus fortunés de la société se niche en réalité un piège mortifère, celui du rétrécissement du débat politique autour de la question de la rigueur budgétaire.

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Le franchissement de seuil (sur la fusion en cours entre fascisme et néolibéralisme)

Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse – Viktor Vasnetsov

19 décembre 2023, après quelques jours de frénésie politique et bien des péripéties, la loi immigration portée par le gouvernement et par Gérald Darmanin est adoptée à la fois par l’Assemblée Nationale et le Sénat. Quelques jours plus tôt, le locataire de la Place Beauvau et homme fort du gouvernement avait subi un immense camouflet à la suite de l’adoption d’une motion de rejet dès le début des débats sur sa loi. S’il ne fallait pas être dupe du vote de Les Républicains et du Rassemblement National – qui ont ostensiblement affirmé qu’ils avaient voté contre parce que la loi n’allait pas assez loin – cela a constitué une défaite majeure pour le gouvernement. 

À cette défaite ont succédé une commission mixte paritaire qui a fortement durci le texte initial, des marchandages avec LR et le RN pour s’assurer de leurs votes et in fine l’adoption dudit texte durci grâce à l’adjonction des voix de la droite extrême et de l’extrême-droite. Le gouvernement et Emmanuel Macron ont beau eu vitupérer que le texte n’avait pas été adopté avec les voix de l’extrême-droite ou expliquer que le conseil constitutionnel avait censuré une bonne partie des dispositions – donc laisser ce dernier arbitrer politiquement pour le compte du pouvoir en place, ce qui n’est pas sans conséquences mortifères – la réalité est bien présente sous nos yeux depuis lors : l’adoption de cette loi importante pour le gouvernement grâce aux voix de l’extrême droite n’était pas un coup politique mais bien un franchissement de seuil dans la fusion en cours entre macronisme et lepénisme.

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La mise sous influence (sur les cabinets de conseil)

Le panthéon, le matin après l’incendie – J.M.W. Turner

[Avant-propos] : Puisqu’il est toujours important de dire d’où l’on parle il me paraît important de préciser dans le cadre de ce billet que j’ai suivi une formation en management des politiques publiques, formation qui mène la majorité de ses étudiants aux métiers du conseil, et que j’ai exercé pendant quelques mois au sein d’un de ces cabinets en qualité de consultant junior.

Depuis quelques jours, l’affaire enfle autour du recours par Emmanuel Macron à des cabinets de conseil tout au fil du quinquennat. Symbolisée par le cabinet McKinsey, cette tendance lourde du quinquennat en train de s’achever a été pointée du doigt par un rapport sénatorial incisif. Le président-candidat qui entendait échapper à la campagne et enjamber les scrutins (présidentiel et législatifs) se retrouvent rattrapé par une réalité qu’il comptait bien mettre sous le tapis. L’incendie déclaré au sein de sa campagne est si puissant que deux ministres se sont présentés en conférence de presse pour tenter de l’éteindre, sans grand succès.

Effectivement, que ça soit Emmanuel Macron ou les personnes qu’il a missionnées pour venir défendre ce bilan, à chaque fois elles tapent magistralement à côté de la cible en se contentant de marteler qu’il existe un code de la commande publique et qu’il n’y a donc eu aucun favoritisme à l’égard d’un ou de plusieurs cabinets. En agissant de la sorte, en judiciarisant le débat, le monarque présidentiel et ses défenseurs n’essayent ni plus ni moins que de dépolitiser la situation, un peu comme s’il ne s’agissait que de savoir si la loi avait été respectée. En réalité, et la question ne se pose pas que sous le quinquennat Macron, le recours à ces cabinets de conseil pour orienter les politiques publiques est l’une des dynamiques qui sont montées en puissance avec l’apparition du New Public Management, bras armé du néolibéralisme. Pour peu que l’on veuille faire preuve de conséquence, il s’agit donc de dépasser les pitoyables dénégations du pouvoir en place pour s’intéresser en profondeur aux effets politique que peut induire l’utilisation de ces cabinets.

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La grande confusion (à propos du pass sanitaire et de sa contestation)

Bistrot – Edward Hopper

Lundi dernier, après quelques péripéties, le pass sanitaire est finalement entré en vigueur. Aller manger au restaurant, boire un verre en terrasse ou même se rendre à l’hôpital font désormais partie des situations où il est exigé de montrer patte blanche – ou plutôt QR code vert. Si l’extension des restrictions avaient commencé dès le 21 juillet notamment au sein des cinémas et des lieux accueillant plus de 50 personnes, l’instauration officielle du pass sanitaire marque assurément une rupture dans la gestion de la pandémie.

Depuis plusieurs semaines, les manifestations se succèdent les samedis pour protester contre la mise en place d’une telle mesure. Surfant sur celles-ci, un certain nombre de responsables politiques – la plupart se situant sur la droite voire l’extrême-droite de l’échiquier politique – tentent d’occuper l’espace et de récupérer la colère qui est bien présente dans le pays non seulement à l’égard du pass sanitaire mais plus largement sur la gestion de la pandémie par le pouvoir en place. Il serait pourtant à la fois malhonnête et contreproductif de circonscrire la contestation à l’extrême-droite ou aux complotistes. La question qui se pose à la gauche est bel et bien celle de réussir à exister dans cette contestation sans se faire phagocyter par les mouvances brunes et confusionnistes qui sont indéniablement présentes.

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La grande imposture (sur la romantisation de l’ascension sociale)

La grotte de Calypso – Jan Brueghel l’Ancien

Alors même que la situation d’une grande partie des étudiantes et étudiants est très préoccupante, le gouvernement préfère discuter avec des influenceurs. Cela en dit assurément très long sur la manière dont le pouvoir envisage la représentativité et s’acharne à rester dans une certaine zone de confort. Plus largement, cette séquence politico-médiatique nous démontre une nouvelle fois à quel point toute une partie de la population peut se retrouver invisibilisée dans un simulacre de représentation. Cette dynamique ne concerne bien évidemment pas seulement les étudiants, l’on pourrait dérouler à l’envi la liste des faux représentants mis en avant par l’ordre établi pour ne pas discuter avec les principales personnes concernées.

À ce petit jeu, un grand nombre des figures médiatiques prétendant représenter les personnes ayant connu une ascension sociale ne font pas exception. Encore une fois, il ne s’agit pas tant de s’attarder sur les personnes que de s’intéresser aux dynamiques profondes ainsi qu’aux structures qui sont bien plus assurément les éléments qui nous enseignent le plus de choses. Il n’en demeure pas moins vrai que la plupart des profils mis en avant participent à une forme de romantisation de l’ascension sociale (quand il ne s’agit pas purement et simplement de mensonges) qui, en soulignant des parcours particuliers, se vide de tout discours réellement critique et offensif à l’égard de l’ordre établi. Une imposture en somme, qu’il convient d’urgemment déconstruire pour mieux critiquer ledit ordre.

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LFP – Mediapro : Incompétence ou révélation d’une gouvernance problématique

Le Zemsto déjeune – Grigori Miassoïedov

C’est l’information qui a émaillé la journée d’hier en France, et qui dépasse le microcosme du football. Mediapro et son offre à près de 800 millions d’euros pour les droits TV du foot français ne paiera pas et ferme sa chaine. Après des semaines, des longues semaines d’échanges et de fuite en avant, le couperet est tombé, la L1 en premier lieu et la LFP en globalité entrent dans l’obscurité, avec un Prêt garanti d’État (PGE) sur les bras et des recettes de billetteries à zéro. Pour beaucoup, c’est l’amateurisme et l’avidité de la LFP et du syndicat Premier Ligue qui sont les seules responsables. Vraiment ?

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