La grande défaite (à propos de l’islamogauchisme et de la gauche)

Une rue de Paris en mai 1871 – Maximilien Luce

Depuis quelques jours, le débat autour de l’islamogauchisme tourne à plein régime. Mis en avant au coeur d’une séquence clairement rance – débat de Gérald Darmanin avec Marine Le Pen, adoption du projet de loi prétendant renforcer les principes républicains, etc. – par Frédérique Vidal, il est vu par un certain nombre d’analystes, y compris à gauche, comme un moyen de faire diversion. L’on nous explique que c’est là l’occasion, pour le gouvernement, de faire oublier la situation de détresse des étudiants en même temps qu’un moyen pour que les médias parlent d’autre chose que de la gestion catastrophique de l’épidémie de Covid-19. 

A cet égard, il faut bien reconnaitre que le gouvernement a atteint son objectif (si tant est qu’il était bien celui-ci) dans la mesure où le débat public s’est focalisé sur le sujet depuis les sorties répétées de la ministre de l’Enseignement supérieur si bien que France Info a commandé un sondage à son propos – l’occasion de rappeler que les sondages servent bien moins à prendre la température de l’opinion comme on l’entend souvent qu’à l’influencer. Toutefois, n’y voir qu’un moyen de diversion est assurément un moyen de passer à côté d’une froide réalité, celle du positionnement de plus en plus ouvertement raciste du pouvoir en place. Cette séquence politique illustre une nouvelle fois à merveille comment la gauche est condamnée à la défaite culturelle si elle se contente de réagir. 

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Démocratie, élite libérale et peuple, l’impossible union

La barricade à la Porte St Denis – Nicolas Edward Gabé

L’adoption d’une loi nauséabonde qui a pour objet en façade la protection des principes républicains mais qui dans les faits, permet de pouvoir stigmatiser une partie de la population déjà marginalisée tout en armant toujours plus la république libérale remet encore une fois en cause les bienfaits de notre système politique. L’Assemblée nationale qui doit permettre de représenter l’ensemble des Français dans leur diversité n’est pas vraiment virulente ou alors simplement en façade et entre bons démocrates on sait s’entendre. Cette situation pose énormément de question, sur le peuple, la gauche et la démocratie. Mais alors, pourquoi la république libérale et la démocratie représentative sont-elles nos ennemies ?

En heure de grande écoute sur France 2, à la télévision publique, Marine Le Pen et Gerald Darmanin se font face. L’actuel ministre de l’intérieur doit vendre son projet et montrer qu’il a pour but de protéger notre belle démocratie. Marine Le Pen, démocrate revendiquée joue l’apaisement, au point de voir Darmanin lui reprocher sa mollesse. Sur une célèbre chaine d’info en continu, la ministre de l’enseignement supérieur, pas honteuse de la situation des universités, de la souffrance des étudiants ou de la précarité des profs, parle du mal que représente l’Islamo-Gauchisme pour les études supérieures et les travaux universitaires. Dans une démocratie de moins en moins libérale mais toujours plus autoritaire, ces sorties ne sont pas des couacs, elles permettent d’affirmer que ce système de gouvernement nous veut du mal.

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Le bien commode adversaire (à propos du complotisme et de ses utilisations)

Conference at night – Edward Hopper

Voilà bientôt une année que la France vit sous la menace du Covid-19 et de ses implications en termes de mesures sanitaires mais aussi de libertés publiques. Depuis un peu plus d’un mois, le pays tout entier est forcé de suivre le couvre-feu à 18h, ce qui ne manque pas d’avoir des effets psychologiques délétères sur beaucoup de personnes. La situation que nous vivons depuis des mois maintenant – et peut-être pour un certain temps encore – couplée à l’arrivée des différents vaccins a donné lieu à de multiples théories complotistes et conspirationnistes.

Bien sûr, il serait erroné de dire que c’est le nouveau coronavirus qui a crée la dynamique complotiste. Il n’en demeure pas moins vrai que la période que nous traversons a été un formidable accélérateur pour lesdites théories pour des raisons diverses qu’il s’agit de regarder en face pour peu que l’on souhaite être conséquent sur le sujet. Lutter contre les théories du complot et contre ceux qui les fabriquent ne se départit effectivement pas de cette obligation simple mais souvent négligée : réfléchir au niveau des structures et mener ce qui s’apparente bel et bien à une forme de bataille culturelle.

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La fausse route (sur la notion de folie en politique)

Stanczyk – Jan Matejko

Il y a quelques jours, Joe Biden a pris ses fonctions en tant que 46ème président des États-Unis d’Amérique. Plus que la joie, pour beaucoup, sa victoire s’est apparentée à un soulagement et le fait que Donald Jr. Trump ait accepté de transmettre le pouvoir pacifiquement après les évènements du Capitole a renforcé ce sentiment. D’aucuns expliquent que la page du trumpisme est définitivement tournée – même si au vu du nombre de suffrages récoltés par le désormais ex-président cela parait bien présomptueux – et que le pays va désormais pouvoir reprendre une marche normale.

Normale, le mot est important. En effet, tout au long du mandat du magnat de l’immobilier un certain nombre de critiques sont revenues de manière sempiternelle. Le traitant tantôt de dérangé tantôt de fou, nombreuses ont été les analyses – notamment de ce côté-ci de l’Atlantique – à résumer les prises de décision de Trump comme l’émanation d’un fou qui aurait soudain pris le pouvoir dans le pays le plus puissant du monde. Que la chose se soit produite aux États-Unis est particulièrement intéressant dans la mesure où, en tant que première puissance tant militaire qu’économique, ce pays peut permettre d’ouvrir largement le débat sur la folie en politique, cette notion souvent utilisée à l’emporte-pièces.

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Misère de la politique associative (à propos des associations et de la sous-traitance de la misère)

Une rue de Paris en mai 1871 – Maximilien Luce

Il y a quelques jours, nous avons vu circuler sur les réseaux sociaux les images de dizaines d’étudiants faisant la queue pour recevoir de l’aide alimentaire. Si le sort des étudiants est aujourd’hui plus particulièrement mis en avant tant leur détresse (psychologique, sociale, matérielle notamment) est parvenue à un stade avancé, c’est bien une part substantielle de la population qui se retrouve encore plus dans le dénuement du fait de la crise sanitaire consécutive à la pandémie de Covid-19. De Marseille, où les bénévoles de l’après-M distribuent des denrées alimentaires et tentent de permettre aux enfants de familles modestes de partir en vacances, à Grenoble, où les étudiants ont recours à l’aide alimentaire de manière soutenue, en passant par la Seine-Saint-Denis, c’est bien dans toute la France que la misère explose depuis bientôt une année. Explose, le mot est important. La crise sanitaire n’est effectivement pas venue bousculer une société où tout le monde mangeait à sa faim.

Le covid-19 et les politiques publiques mises en place depuis ont rendu encore plus dramatique une situation qui n’était déjà pas au beau fixe – il est important de conserver cela en tête pour se garder de la croyance selon laquelle, une fois le nouveau coronavirus jugulé, la vie reprendrait son cours dans le meilleur des mondes possibles. À la crise sanitaire déjà présente et à la crise sociale aggravée risque fort, sauf retournement de modèle hypothétique aujourd’hui, de succéder une crise économique qui fera encore grimper la misère (les PGE s’arrêteront, le report de la date de fin de droits des personnes en situation de chômage également pour ne citer que les éléments les plus tangibles) et de ce fait, les associations qui luttent contre la misère la plus crue seront certainement sollicitées comme jamais. Ces mêmes associations qui semblent être la roue de secours du capitalisme mais qui participent à sauver des vies, tel est leur fardeau.

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Vie politique, les dangers de la personnalisation

La chute d’Icare – Pieter Brueghel l’Ancien

Il y a quelques semaines, l’annonce du déjeuner entre Bruno Roger-Petit, l’un des conseillers d’Emmanuel Macron, et Marion Maréchal, anciennement Maréchal-Le Pen, a fait grand bruit. Au sein même de la majorité présidentielle des voix se sont élevées pour fustiger ce rapprochement avec l’extrême-droite. Tout a semblé agir comme si le seul rapprochement réel était celui des assiettes alors même qu’au niveau des idées les convergences sont présentes depuis un certain temps. De la même manière, à l’exception de quelques articles, l’agitation autour d’Arnaud Montebourg se centre sur sa personne et pas sur les idées qu’il entend porter ou la stratégie de prise du pouvoir qu’il souhaite mettre en place.

Ces deux exemples, loin d’être exhaustifs, viennent rappeler avec force et vigueur à quel point la personnalisation de la vie politique – par vie politique on entendra dans le développement qui va suivre la structuration des rapports de forces électoraux bien que celle-ci ne se limite pas à cette seule partie – structurait encore de manière fondamentale le débat public dans notre pays. Si l’on pourrait facilement y voir une sorte de folklore ou même un élément de la singularité française, cette personnalisation outrancière est assurément porteuse de bien des dangers. Il apparait chaque jour un peu plus ironique que, dans le seul pays qui a tranché la tête du roi, la personnalisation soit la plus forte au sein du groupe des pays dits démocratiques.

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Loi séparatisme : Réaffirmation d’une idée de la République

Les Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie -Ilia Répine

C’est une musique nouvelle depuis maintenant plus d’un an. Emmanuel Macron à la suite d’un discours dans un quartier populaire de Mulhouse mêlait communautarisme et séparatisme dans une prise de parole qui allait faire date dans l’univers de la Macronie. Pour beaucoup, celui qui aime bien se dire ni de droite ni de gauche opérait un vrai virage vers les théories nationalistes de roman national, d’identité et surtout la recherche de la stigmatisation d’une certaine frange de la population, fantasmée et artificielle, pour donner de l’épaisseur à ce discours de la peur et autoritaire. A quelques semaines de son vote et alors que les débats ont débuté, quelques mots sur ce que charrie cette loi contre les séparatisme devenu le projet de loi confortant les principes républicains.

Le terme séparatisme n’est pas nouveau dans le lexique des républicains dans leur frange la plus large. Les gouvernants, notamment Charles de Gaule, lui ont donné un sens un peu plus épais au tournant de la seconde guerre mondiale. Surtout utilisé pour qualifier les régionalistes aux ambitions d’indépendances, CDG s’en est saisi pour disqualifier tour à tour, Frantz Fanon, Aimé Césaire, Benoit Frachon un responsable de la CGT, les communistes, l’ensemble des militants pour l’indépendance de l’Algérie et décoloniaux notamment. Ce qui a été tenté dans cette désignation est l’éviction du débat public ou simplement la dévalorisation de la parole de ces militants qui, aux yeux du Général et de l’ensemble de ses soutiens, voulaient défaire la République française. Cette magnifique institution qui a procédé à des massacres en Algérie, et rendu la vie impossible à toute personne ressemblant de près ou de loin à l’idée qu’ils avaient d’un Maghrébin en métropole pour ne citer que ça. Son attitude lors de ses passages en outre-mer, où le Général avait l’habitude de garder la tenue verte du militaire, parce que ces gens ne comprenaient que ça pour lui, permet de comprendre que derrière le qualificatif de séparatisme, se cache un racisme et surtout une pelleté de préjugés. Chose qui n’a pas vraiment changé après plusieurs décennies.

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Bruno Le Maire, le RSA jeune et la question de la précarité

To war – Konstantin Savitsky

« Un jeune de 18 ans, ça veut un travail ». C’est par ces mots que Bruno Le Maire répond à une question de Jean Jacques Bourdin sur la situation économique des jeunes au micro de RMC. Le ministre de l’économie prend enfin le temps de nous parler des choix du pays entre deux bouquins et malgré le handicap que représente son intelligence pour lui. Cette phrase, qui entre dans une diatribe plus large, dit beaucoup sur les choix français en matière de gestion de la précarité et de la pauvreté.

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Le grand malentendu (sur l’intersectionnalité, la lutte des classes et le renversement de l’ordre établi)

Le serment des Horaces – Jacques Louis David

À peine la nouvelle année est-elle entamée qu’une polémique et des débats vigoureux ont surgi à la suite de la publication par le Monde Diplomatique d’un extrait du prochain ouvrage de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel. Intitulé « Impasses des politiques identitaires », celui-ci entend s’attaquer frontalement à l’intersectionnalité et aux logiques qui lui sont afférentes pour mieux réaffirmer que ce qui compte – et qui compte seulement – est la lutte des classes. À la suite de cette publication, les discussions se sont enflammées pour finalement déborder le simple cadre dudit article et fragmenter un peu plus la gauche.

Il serait aisé de balayer d’un simple revers de main les thèses avancées par les deux auteurs dans l’article – que je trouve, pour la plupart, bien peu rigoureuses notamment d’un point de vue sociologique, ce qui est d’autant plus surprenant lorsque l’on connait certains de leurs travaux passés – et de camper sur une position dure à leur égard et à l’égard de celles et ceux qui, à gauche (puisque c’est bien la seule chose qui m’intéresse et c’est dans cette optique et cette optique seule que je me place dans le développement qui va suivre), la défendent. Cela reviendrait à acter une forme de divorce irrémédiable, l’existence de deux gauches irréconciliables et de facto condamnées à la défaite étant donné la construction de l’échiquier politique et des processus électoraux contemporains. Au contraire, et plus que tout, il me parait primordial de refuser ce piège que nous nous tendons à nous-mêmes au sein de la gauche et de faire de ces positions divergentes une richesse et non une fragilité.

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Le piège européen (à propos de l’UE et du clivage gauche-droite)

Le cheval de Troie – Tiepolo

Le 18 décembre dernier, C à vous recevait pour l’ultime émission d’une année 2020 particulière Jordan Bardella. Le vice-président du Rassemblement National et tête de file des députés européens de son parti y a effectué une annonce qui, de manière surprenante, n’a pas fait plus réagir que cela alors même qu’il s’agit peut-être de la déclaration politique majeure de cette fin d’année. En annonçant effectivement que le RN abandonnait la volonté de sortir de l’euro et a fortiori de l’UE, le jeune cadre du parti d’extrême-droite a marqué une rupture. Tout le monde ou presque a encore en tête le pathétique naufrage de Marine Le Pen sur la question monétaire lors de son débat d’entre-deux tours en 2017, voilà donc que son parti enterre l’une de ses mesures phares dans l’indifférence presque totale.

Évidemment, la rupture n’est pas totale en cela que nous avions eu un certain nombre de présages de ce changement de paradigme. Il n’en demeure pas moins que la mue qu’est en train de finaliser le RN semble être le point final de la prétendue dédiabolisation enclenchée par Marine Le Pen depuis son accession à la présidence du parti – du point de vue des élites économiques c’est d’ailleurs bien dans ce changement de position sur la question économique que réside la véritable dédiabolisation. Cette question européenne est également l’un des éléments fondamentaux qui empêchent l’émergence d’une coalition de gauche dans le pays puisque beaucoup des électeurs de Benoît Hamon expliquaient ne pas envisager le bulletin Mélenchon en 2017 en raison de son positionnement vis-à-vis de l’UE. En d’autres termes, la question européenne s’apparente à un piège faisant obstacle à la réinstauration du clivage gauche-droite.

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