ACAB ou Fuck le 17 (sur la police et sa critique)

Une rue de Paris en mai 1871 – Maximilien Luce

Le week-end dernier s’est tenu l’un des événements politiques annuels les mieux connus de notre pays, la Fête de l’Humanité. Si les débats ont été nombreux – notamment à propos de la présence de Valérie Pécresse ou de Gabriel Attal – il y a sans conteste un élément sur lequel s’est structuré une large part des commentaires, le fameux concert de Soso Maness et sa critique acerbe du film Bac Nord. Le rappeur marseillais a ensuite lancé un «Tout le monde déteste la police » repris par une bonne part du public, ce qui a suscité le courroux des acteurs habituels de la surenchère jusqu’à arriver place Beauvau où Gérald Darmanin a exigé que les partis de gauche condamnent ce qu’il s’était passé.

Si les représentants de la France Insoumise ou du NPA n’ont pas répondu à cette nouvelle outrance du ministre de l’Intérieur, le candidat du Parti Communiste Français (qui n’a plus guère de communiste que le nom actuellement) Fabien Roussel s’est empressé de condamner de manière vindicative le rappeur tout en désignant les forces de l’ordre comme étant des « ouvriers de la sécurité ». Cette polémique nous invite finalement à nous poser la question non seulement de la manière la plus idoine de critiquer l’institution policière mais aussi à mettre en évidence la dérive mortifère pour la démocratie à laquelle nous assistons depuis bien des années maintenant à propos de cette institution.

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Contre la Bienveillance (capitalisme cool et autres fadaises)

Le cheval de Troie – Tiepolo

Dans l’histoire politique et dans le débat d’idées, il arrive assez fréquemment que des concepts se retrouvent détournés soit pour leur faire dire une chose qui n’était pas leur définition à l’origine soit, pire, pour leur faire dire l’inverse de leur sens initial. La laïcité en est un exemple très éloquent mais elle est loin d’être la seule. Parmi les notions préemptées par les capitalistes celle de réforme est peut-être l’une des plus utilisées puisque depuis le tournant néolibéral, celle-ci ne désigne presque exclusivement plus que les mesures allant dans le sens d’une extension du domaine néolibéral.

Depuis quelques temps, le concept de Bienveillance – la majuscule est ici présente pour bien signifier qu’il s’agit de leur Bienveillance, celle des capitalistes – connait une évolution similaire à ceci près que les conséquences peuvent être bien plus perverses et graves. La notion de réforme n’est effectivement pas porteuse d’affects positifs à l’inverse de celle de bienveillance. Aussi est-il beaucoup plus complexe de mener la bataille des idées et des mots sur ce concept si bien que la Bienveillance est progressivement devenue l’un des meilleurs chevaux de Troie de la logique capitaliste néolibérale.

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La grande confusion (à propos du pass sanitaire et de sa contestation)

Bistrot – Edward Hopper

Lundi dernier, après quelques péripéties, le pass sanitaire est finalement entré en vigueur. Aller manger au restaurant, boire un verre en terrasse ou même se rendre à l’hôpital font désormais partie des situations où il est exigé de montrer patte blanche – ou plutôt QR code vert. Si l’extension des restrictions avaient commencé dès le 21 juillet notamment au sein des cinémas et des lieux accueillant plus de 50 personnes, l’instauration officielle du pass sanitaire marque assurément une rupture dans la gestion de la pandémie.

Depuis plusieurs semaines, les manifestations se succèdent les samedis pour protester contre la mise en place d’une telle mesure. Surfant sur celles-ci, un certain nombre de responsables politiques – la plupart se situant sur la droite voire l’extrême-droite de l’échiquier politique – tentent d’occuper l’espace et de récupérer la colère qui est bien présente dans le pays non seulement à l’égard du pass sanitaire mais plus largement sur la gestion de la pandémie par le pouvoir en place. Il serait pourtant à la fois malhonnête et contreproductif de circonscrire la contestation à l’extrême-droite ou aux complotistes. La question qui se pose à la gauche est bel et bien celle de réussir à exister dans cette contestation sans se faire phagocyter par les mouvances brunes et confusionnistes qui sont indéniablement présentes.

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La fausse cécité (à propos de l’abstention et de son traitement)

Dimanche – Edward Hopper

Dimanche dernier s’est tenu le premier tour des élections régionales et départementales. Si les secondes ont été bien moins commentées, un peu comme si elles n’existaient pas vraiment alors même que les départements disposent de certaines compétences importantes, les résultats des élections régionales ont fourni de la matière à débat autour de l’actualité politique. Des propos autour des divers candidats putatifs de Les Républicains aux analyses se projetant sur l’élection présidentielle dans dix mois, les commentaires n’ont pas manqué de fuser depuis dimanche soir. Tout ou presque s’est déroulé comme si l’abstention n’avait pas atteint un niveau historique et que cet évènement n’était pas le principal, sinon le seul, enseignement de ce premier tour de scrutin.

Exactement deux tiers (66,7%) des électeurs inscrits sur les listes électorales ne se sont pas déplacés. Jamais une élection sous la Vème République n’avait connu un niveau si bas de participation – le référendum sur le quinquennat étant le scrutin qui a le moins mobilisé avec près de 70% d’abstention. Cette abstention massive, qui pose inévitablement la question de la légitimité des futurs exécutifs élus, s’est retrouvée presque partout en France métropolitaine puisque, à l’exception notable de la Corse, elle a dépassé les 60% dans toutes les autres régions. La désertion des urnes est donc désormais un phénomène structurellement ancré dans le pays, ce qui n’est pas sans générer des analyses à la fois erronées et perverses à mes yeux.

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Casus belli (2) : rendre le communisme désirable

Au temps d’harmonie (L’âge d’or n’est pas dans le passé, il est dans l’avenir) – Paul Signac

Partie I: sur l’austérité et sa constitutionnalisation

Le capitalisme, particulièrement dans sa version néolibérale et financiarisée, nous mène aux désastres. Économique, écologique, social, sanitaire, tout ou presque y passe. Il n’y a rien de gère surprenant à cela tant la portée totalisante de ce système économique rend logique le fait qu’il ait des effets globaux. Une fois que l’on a dit tout cela, la conséquence oblige – pour peu que l’on ne se complaise pas dans le rôle de prophète de mauvais augures – à pousser la réflexion plus loin pour imaginer par quel côté il s’agit de sortir du capitalisme. Ce n’est pas là une question anodine dans la mesure où il est totalement possible qu’un dépassement du capitalisme se produise sans que celui-ci ne soit bénéfique pour la majeure partie de la population. Dès lors, par quel mode parait-il préférable au plus grand nombre, comprendre à la masse de personnes que le capitalisme néolibéral broie voire détruit, de s’affranchir de ce modèle économique ?

Comme depuis près de deux siècles, le communisme est assurément la meilleure voie possible pour répondre à cet objectif. Communisme, le gros mot a été prononcé. Il convoque aussitôt l’imaginaire soviétique, le goulag, les pénuries et toute la cohorte d’images que se plaisent à colporter les capitalistes sur le sujet. Pour autant, les socialismes réels (de la Chine à l’URSS en passant par tout un tas de déclinaison) n’avaient pas grand-chose à voir avec le communisme, si peu qu’ils n’en ont jamais assumé le nom. On ne se relève certes pas facilement d’une telle falsification mais le temps est venu de sortir de ce grand mensonge. L’heure n’est plus aux demi-mesures mais bien à la radicalité.

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De l’importance d’être ambitieux

Autoportrait – Gustave Courbet

C’est en même temps, deux sujets qui occupent les médias en ce moment et notre quotidien depuis un long moment : la nuance et le compromis. Ces deux termes, qui sont rarement assumés, mais en même temps sont la base de l’argumentaire politique des sociaux-démocrates. Dans notre volonté de vouloir les contrer, de les combattre, mais surtout de remettre sur le devant de la scène politique des sujets qui comptent pour nous, ces termes questionnent. Quand eux mettent en avant leur nuance et de compromis, nous nous devons d’être ambitieux, utopiques pour espérer avoir les solutions les plus acceptables pour nous. Explication.

C’est Étienne Klein sur Brut avec une vidéo intitulée : l’importance de la nuance d’un côté, et Jean Birnbaum avec un livre appelé Le courage de la nuance et une tournée des médias qui ont remis cette notion sur le devant de la scène. Ces deux intellectuels, font de la nuance le cœur de leur propos, pour faire simple, ne pas tomber dans les extrêmes et ou la radicalité des positions (une chose encouragée par les réseaux sociaux selon eux, notamment) et nuancer le propos pour le garder le plus modéré possible est une chance et une preuve de courage. À première vue, on se dit que pourquoi pas, mais finalement, on se dit que vouloir être modéré, c’est obligatoirement être complaisant avec le pouvoir en place et les idées politiques hégémoniques. Comment vouloir amorcer un changement en étant modéré ? La réponse est simple : c’est impossible.

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Casus belli (1) : sur l’austérité et sa constitutionnalisation

Les Quatres cavaliers de l’Apocalypse – Viktor Vasnetsov

Il y a quelques jours, nous apprenions que le pouvoir avait fait le choix de l’austérité. Dans le programme de stabilité – un document très officiel – envoyé à la Commission Européenne, le gouvernement ne cache pas cette volonté de mettre en place une telle politique dans les six prochaines années. Il faut donc comprendre par là que la politique austéritaire est bien celle qui sera appliquée dans le cas où le bloc politique actuellement au pouvoir était reconduit en 2022. Le bloc politique, l’expression est importante.

Si ce programme de stabilité est envoyé au nom du gouvernement actuel, il n’y a guère de doute sur le fait qu’une victoire dans un an d’un candidat issu de cet espace politique quand bien même celui-ci ne serait pas Emmanuel Macron (et qu’une autre personne, au hasard Édouard Philippe, prenait sa place). Par-delà même le fait qu’une politique d’austérité au moment-même où le monde traverse une crise sanitaire qui a toutes les chances de muter en crise socio-économique bien plus grave que ne l’est la situation actuelle est gravissime, ce qui marque fortement dans le projet gouvernemental est assurément la volonté d’inscrire l’austérité dans la constitution. Nul besoin de barguigner pour appeler par son nom ce qui est en train de se produire sous nos yeux : une déclaration de guerre sociale.

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Éviter les limbes (sur l’abstraction dans nos luttes)

Ulysse et les Sirènes – John William Waterhouse

Cette semaine, comme chaque année, le magazine Forbes a publié le classement des plus grandes fortunes que compte le monde. En dépit de la crise sanitaire mondiale consécutive à la pandémie de Covid, les plus riches ont continué à accroitre leur capital – la France comptant même quatre nouveaux milliardaires. La publication de ce classement et l’étude de l’évolution de la richesse des personnes qui y figurent permet de mettre le doigt sur un phénomène habituellement plutôt abstrait, celui de la progression des inégalités et de l’expansion du domaine capitaliste.

Si la situation que connait la planète depuis bientôt un an et demi a assurément révélé (bien plus que provoqué ou accentué) l’état de grand dénuement dans lequel se retrouve une grande partie de la population, si le capitalisme semble aujourd’hui bien plus critiquable qu’hier il n’en demeure pas moins vrai que pour pénétrer les masses une telle critique – et son corollaire, les propositions d’alternative – ne peut faire l’économie d’une réflexion sur son abstraction. Aussi longtemps que les critiques du capitalisme demeureront dans des sphères trop abstraites, il demeurera probablement très difficile de faire totalement adhérer les classes qui y ont le plus d’intérêt à un changement de modèle économique puisque, comme l’a dit un lointain penseur, ce n’est qu’en s’emparant des masses qu’une idée devient une force.

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De l’hypocrisie (à propos de Sarkozy et de la prison)

Le dernier voyage du Téméraire – J.M.W. Turner

Il y a quelques jours, nous avons appris que Nicolas Sarkozy était condamné à trois ans de prison dont un ferme dans l’affaire dite « des écoutes » et qui, très prosaïquement, concerne des faits de corruption. Une information en chassant une autre, d’autant plus dans cette période particulière liée à la crise sanitaire, nous ne nous sommes pas attardés plus longtemps que cela sur ce verdict. Si Nicolas Sarkozy et ses coprévenus ont immédiatement fait appel, si l’ancien président s’est empressé d’aller dans des médias amis pour plaider sa cause et si la séquence politico-médiatique autour de cet évènement n’a guère duré longtemps, il n’en demeure pas moins vrai que ce verdict judiciaire et, plus encore, les réactions à ce dernier, nous en ont beaucoup appris sur l’hypocrisie qui suinte d’une large part des élites politiques, médiatiques et économiques dès lors qu’il s’agit de la question de la prison.

Il serait toutefois inexact de circonscrire les réactions auxquelles nous avons pu assister au simple cas de Nicolas Sarkozy. La mécanique qui s’est mise en route n’est assurément pas nouvelle tant des personnalités comme Patrick Balkany ou Carlos Ghosn – qui était invité sur un plateau télé le même jour que Nicolas Sarkozy dans une douce ironie – ont suscité ce genre de débats pour ne citer que les cas les plus récents. Pour autant, la situation de Nicolas Sarkozy est fortement symbolique à bien des égards : personnalité bien plus médiatique que les autres, ancien premier personnage de l’État, véritable bête médiatique disposant d’une aura encore certaine parmi beaucoup de sympathisants de droite, celui qui fut maire de Neuilly-sur-Seine suscite tout simplement beaucoup plus de réactions que n’importe quel autre homme politique dans le pays.

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La grande imposture (sur la romantisation de l’ascension sociale)

La grotte de Calypso – Jan Brueghel l’Ancien

Alors même que la situation d’une grande partie des étudiantes et étudiants est très préoccupante, le gouvernement préfère discuter avec des influenceurs. Cela en dit assurément très long sur la manière dont le pouvoir envisage la représentativité et s’acharne à rester dans une certaine zone de confort. Plus largement, cette séquence politico-médiatique nous démontre une nouvelle fois à quel point toute une partie de la population peut se retrouver invisibilisée dans un simulacre de représentation. Cette dynamique ne concerne bien évidemment pas seulement les étudiants, l’on pourrait dérouler à l’envi la liste des faux représentants mis en avant par l’ordre établi pour ne pas discuter avec les principales personnes concernées.

À ce petit jeu, un grand nombre des figures médiatiques prétendant représenter les personnes ayant connu une ascension sociale ne font pas exception. Encore une fois, il ne s’agit pas tant de s’attarder sur les personnes que de s’intéresser aux dynamiques profondes ainsi qu’aux structures qui sont bien plus assurément les éléments qui nous enseignent le plus de choses. Il n’en demeure pas moins vrai que la plupart des profils mis en avant participent à une forme de romantisation de l’ascension sociale (quand il ne s’agit pas purement et simplement de mensonges) qui, en soulignant des parcours particuliers, se vide de tout discours réellement critique et offensif à l’égard de l’ordre établi. Une imposture en somme, qu’il convient d’urgemment déconstruire pour mieux critiquer ledit ordre.

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