La gauche, le Front Républicain et la posture Macronienne

Dimanche de lecture dans une école rurale, 1895 – Nikolaï Bogdanov-Belski

Dans la torpeur d’un samedi sous couvre-feu dans la plus grande partie de la France et sous confinement ailleurs, Libé sort une enquête sur ces électeurs de gauche qui ne sont plus prêts à faire barrage en 2022. Branle-bas de combat dans l’intelligentsia Macronienne, qui a fait de la lutte contre le FN sa posture et du front républicain la seule façon d’être au pouvoir et d’y rester. Cependant, dans un pays qui n’est pas gouverné par des fascistes mais où un parti fondé par des anciens SS fait régulièrement 30%, que sous-entend le front républicain? Et pourquoi on ne demande cette posture essentiellement à la Gauche, autant en amont d’un scrutin ? Tentative de réponse.

Toute la Macronie, certains Ze sur Twitter, quelques personnalités de droite, tous y sont allés de leur petite pique, même de leur attaque envers le journal Libé et concernant cette enquête sur les gens qui ne croient plus dans le barrage républicain pour faire reculer le RN en France. Même Nathalie Loiseau, qui a été sur une liste du GUD à 19 ans a jeté son regard dédaigneux sur cette une et cette enquête. Encore une fois, la honte ne les étouffe pas, mais ça dit beaucoup sur eux, et autant sur la Gauche.

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La grande défaite (à propos de l’islamogauchisme et de la gauche)

Une rue de Paris en mai 1871 – Maximilien Luce

Depuis quelques jours, le débat autour de l’islamogauchisme tourne à plein régime. Mis en avant au coeur d’une séquence clairement rance – débat de Gérald Darmanin avec Marine Le Pen, adoption du projet de loi prétendant renforcer les principes républicains, etc. – par Frédérique Vidal, il est vu par un certain nombre d’analystes, y compris à gauche, comme un moyen de faire diversion. L’on nous explique que c’est là l’occasion, pour le gouvernement, de faire oublier la situation de détresse des étudiants en même temps qu’un moyen pour que les médias parlent d’autre chose que de la gestion catastrophique de l’épidémie de Covid-19. 

A cet égard, il faut bien reconnaitre que le gouvernement a atteint son objectif (si tant est qu’il était bien celui-ci) dans la mesure où le débat public s’est focalisé sur le sujet depuis les sorties répétées de la ministre de l’Enseignement supérieur si bien que France Info a commandé un sondage à son propos – l’occasion de rappeler que les sondages servent bien moins à prendre la température de l’opinion comme on l’entend souvent qu’à l’influencer. Toutefois, n’y voir qu’un moyen de diversion est assurément un moyen de passer à côté d’une froide réalité, celle du positionnement de plus en plus ouvertement raciste du pouvoir en place. Cette séquence politique illustre une nouvelle fois à merveille comment la gauche est condamnée à la défaite culturelle si elle se contente de réagir. 

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Le grand malentendu (sur l’intersectionnalité, la lutte des classes et le renversement de l’ordre établi)

Le serment des Horaces – Jacques Louis David

À peine la nouvelle année est-elle entamée qu’une polémique et des débats vigoureux ont surgi à la suite de la publication par le Monde Diplomatique d’un extrait du prochain ouvrage de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel. Intitulé « Impasses des politiques identitaires », celui-ci entend s’attaquer frontalement à l’intersectionnalité et aux logiques qui lui sont afférentes pour mieux réaffirmer que ce qui compte – et qui compte seulement – est la lutte des classes. À la suite de cette publication, les discussions se sont enflammées pour finalement déborder le simple cadre dudit article et fragmenter un peu plus la gauche.

Il serait aisé de balayer d’un simple revers de main les thèses avancées par les deux auteurs dans l’article – que je trouve, pour la plupart, bien peu rigoureuses notamment d’un point de vue sociologique, ce qui est d’autant plus surprenant lorsque l’on connait certains de leurs travaux passés – et de camper sur une position dure à leur égard et à l’égard de celles et ceux qui, à gauche (puisque c’est bien la seule chose qui m’intéresse et c’est dans cette optique et cette optique seule que je me place dans le développement qui va suivre), la défendent. Cela reviendrait à acter une forme de divorce irrémédiable, l’existence de deux gauches irréconciliables et de facto condamnées à la défaite étant donné la construction de l’échiquier politique et des processus électoraux contemporains. Au contraire, et plus que tout, il me parait primordial de refuser ce piège que nous nous tendons à nous-mêmes au sein de la gauche et de faire de ces positions divergentes une richesse et non une fragilité.

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Renverser la perspective (à propos de la gauche et des frontières)

Le Radeau de la Méduse – Théodore Géricault

« Je suis favorable aux retours des frontières sur capitaux, marchandises et personnes […] mais aussi pour les gens du Nord qui vont voyager partout dans le monde ». Au micro de France Inter le 2 décembre dernier (à retrouver à partir de 10’30 sur cette vidéo), François Ruffin a eu cette phrase qui a agité les débats au sein de la gauche pendant quelques jours. Les réponses à ses propos provenant de soutiens d’Emmanuel Macron, de la droite de l’échiquier politique voire de l’extrême-droite ne m’intéressent guère ici puisque je crois que c’est une discussion importante et intéressante à avoir au sein de la gauche où des lignes différentes cohabitent et, qu’en conséquence, c’est uniquement de cela que traitera ce billet.

Saisissant rapidement l’ampleur prise par ces quelques mots, Ruffin a publié un post sur Facebook dans la journée de son passage à France Inter visant à expliciter sa position notamment sur la régulation du tourisme des personnes issues des pays occidentaux. S’il ne s’agit pas dans ce développement de centrer le propos sur le député de la Somme, sa sortie radiophonique couplée à ses explications sur les réseaux sociaux me paraissent être une formidable porte d’entrée pour aborder le sujet des frontières et de la gauche pour en renverser la perspective.

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Quelques réflexions à propos de 2022

Un soir de grève – Eugène Laermans

[Avant-propos] : Plus encore que d’habitude, les lignes que vous lirez dans ce billet sont le fruit d’une réflexion personnelle. Elle est évidemment abondée par un certain nombre d’éléments mais je n’ai pas d’autre prétention que de livrer l’état des mes pérégrinations intellectuelles et politiques à un moment donné. Ceci implique donc que mon positionnement pourrait évoluer à l’avenir, fruit du contexte ou d’une évolution de mes idées. Ce billet n’est en aucun cas une solution clé en main apportée à l’épineuse question de l’union des gauches et de la prise de pouvoir d’une alternative sociale, écologique et fraternelle. Il est tout juste ma modeste pierre apportée à un édifice qui me dépasse largement. En espérant qu’elle ne heurtera pas outre mesure, ce n’est assurément pas son but.

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L’ambivalence de la personnalisation à gauche

En ce premier mai, nous aurions dû être dans la rue pour célébrer la journée internationale des travailleurs – ce qui est, en France, appelée la fête du travail, une dénomination qu’a léguée le régime de Vichy à notre chère République – et tenter d’agréger ce que la gauche compte de forces vives pour mettre en branle un autre modèle. Malheureusement la rude crise sanitaire et le confinement rendent impossible cette fête populaire annuelle. Condamnés à se contenter de mobilisations virtuelles (ou au mieux à nos fenêtres), il est néanmoins nécessaire de commencer à réfléchir dès maintenant à ce qu’il se passera une fois cette angoissante période passée.

Depuis la mise en place du confinement, l’on voit effectivement fleurir les questionnements et les débats sur ce qu’il est désormais convenu d’appeler le monde d’après ou le jour d’après si l’on veut faire moins grandiloquent. S’il est bien heureux que des économistes, des sociologues, des philosophes, en bref des intellectuels de gauche se penchent sur cette question et abondent les débats de leurs réflexions – il faut à cet égard rendre un hommage appuyé à Mediapart et au Monde diplomatique qui participent grandement à ce foisonnement intellectuel – il serait dangereux de se croire arrivés comme on peut le lire ci et là. Le chemin sera certainement long et c’est dans cette optique qu’il ne me paraît pas superflu de revenir sur l’une des plus grandes ambivalences, si ce n’est la plus grande, qui parcourt les mouvements de gauche tout au fil de l’histoire politique moderne, celle concernant la question de la personnalisation et de l’incarnation.

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Après le 10 novembre, éviter l’impasse

Il se pourrait bien que lorsque l’on se penchera sur les années 2010-2020 avec un peu de recul, le 10 novembre 2019 fasse figure de point de bascule. Dimanche dernier, une marche importante sinon massive a effectivement eu lieu dans Paris à l’appel d’un certain nombre de personnes après une tribune publiée dans Libération. Malgré, nous y reviendrons, la diabolisation effrénée qui a précédé la manifestation, malgré les divisions à gauche à son propos, malgré le fait qu’il s’agissait d’une première édition, l’on peut parler d’une réussite. Ceci est sans doute le signe de l’atteinte d’une forme de seuil, du type dont parle Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique, ces franchissements qui précipitent des changements importants.

L’atmosphère hystérique du pays à l’égard de l’islam et des musulmans s’est en effet accentuée depuis quelques semaines, du discours d’Eric Zemmour appelant à la guerre civile à mots à peines voilés à l’interview d’Emmanuel Macron à Valeurs Actuelles en passant par l’appel à une société de surveillance ou l’humiliation devant son fils d’une mère portant le voile accompagnatrice d’une sortie scolaire sans parler des tirs essuyés par une mosquée à Bayonne. Faut-il pour autant se contenter de la marche de dimanche ? Je ne le crois pas, je suis au contraire de ceux qui considèrent que celle-ci, pour paraphraser Churchill, n’est ni la fin ni même le début de la fin, tout juste est-ce peut-être la fin du début, et encore. Il s’agit donc d’accentuer le mouvement en l’élargissant et en permettant ainsi une réponse globale à l’attaque menée par la caste néolibérale au pouvoir depuis des décennies dans ce pays et qui n’a de cesse d’agiter le chiffon musulman pour faire passer sa casse sociale.

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