Les vents mauvais (sur l’élection présidentielle et la bataille culturelle)

Bâteaux de pêche hollandais dans la tempête – J.M.W Turner

En ce début du mois d’octobre, la campagne présidentielle semble bel et bien lancée. Bien que le scrutin ne se tienne que dans plusieurs mois et que nous ne sachions pas encore qui sera effectivement candidat, la rentrée politique a, sans surprise aucune, initiée les débats autour de cette élection. Plus précisément, le cadre de la campagne est en train d’être petit à petit posé et il risque ensuite d’être extrêmement compliqué, pour ne pas dire impossible, de faire émerger d’autres thèmes structurants que ceux qui auront été définis dans cette période.

Victoire, d’une courte tête, de Yannick Jadot dans la primaire EELV, candidature d’Anne Hidalgo pour un PS qui se rêve ressuscité, montée en puissance d’un Zemmour bien aidé par les médias dominants pendant que le gouvernement prépare sans guère se cacher la candidature d’Emmanuel Macron sur des sujets identitaires, tout est en train de se mettre progressivement en place. Dans cette optique, il importe de s’intéresser à la bataille culturelle et aux idées forces qui risquent fort de structurer la campagne dans les mois à venir puisque c’est bien ces structures qui importent le plus.

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Le chemin dangereux (sur la taxation des fortunes et du capital)

La Parabole des aveugles – Pieter Brueghel l’Ancien

Il y a quelques jours, Alexandria Ocasio-Cortez a marqué l’actualité. Lors du MET Gala, une soirée mondaine new-yorkaise organisée chaque année, elle s’est affichée avec une robe qui a beaucoup fait parler. La jeune représentante démocrate portait effectivement une tenue blanche maculée d’un «Tax the rich » rouge sang qui n’a pas manqué de faire parler. Honnie par certains, portée aux nues par d’autres, elle a indéniablement généré une sorte de ligne de fracture forçant quasiment à se positionner pour ou contre une telle revendication.

Par-delà la question de la robe en elle-même et du lieu où AOC a décidé de la porter, c’est plus largement le slogan et plus profondément la vision politique que celui-ci porte qui est le plus intéressant. Présentée de ce côté-ci de l’Atlantique comme une radicale, la jeune élue semble plus que jamais occuper cette position après son coup d’éclat de la semaine dernière. Pour autant, taxer les riches – et par extension le capital – est-ce bien cela être radical ?

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ACAB ou Fuck le 17 (sur la police et sa critique)

Une rue de Paris en mai 1871 – Maximilien Luce

Le week-end dernier s’est tenu l’un des événements politiques annuels les mieux connus de notre pays, la Fête de l’Humanité. Si les débats ont été nombreux – notamment à propos de la présence de Valérie Pécresse ou de Gabriel Attal – il y a sans conteste un élément sur lequel s’est structuré une large part des commentaires, le fameux concert de Soso Maness et sa critique acerbe du film Bac Nord. Le rappeur marseillais a ensuite lancé un «Tout le monde déteste la police » repris par une bonne part du public, ce qui a suscité le courroux des acteurs habituels de la surenchère jusqu’à arriver place Beauvau où Gérald Darmanin a exigé que les partis de gauche condamnent ce qu’il s’était passé.

Si les représentants de la France Insoumise ou du NPA n’ont pas répondu à cette nouvelle outrance du ministre de l’Intérieur, le candidat du Parti Communiste Français (qui n’a plus guère de communiste que le nom actuellement) Fabien Roussel s’est empressé de condamner de manière vindicative le rappeur tout en désignant les forces de l’ordre comme étant des « ouvriers de la sécurité ». Cette polémique nous invite finalement à nous poser la question non seulement de la manière la plus idoine de critiquer l’institution policière mais aussi à mettre en évidence la dérive mortifère pour la démocratie à laquelle nous assistons depuis bien des années maintenant à propos de cette institution.

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Contre la Bienveillance (capitalisme cool et autres fadaises)

Le cheval de Troie – Tiepolo

Dans l’histoire politique et dans le débat d’idées, il arrive assez fréquemment que des concepts se retrouvent détournés soit pour leur faire dire une chose qui n’était pas leur définition à l’origine soit, pire, pour leur faire dire l’inverse de leur sens initial. La laïcité en est un exemple très éloquent mais elle est loin d’être la seule. Parmi les notions préemptées par les capitalistes celle de réforme est peut-être l’une des plus utilisées puisque depuis le tournant néolibéral, celle-ci ne désigne presque exclusivement plus que les mesures allant dans le sens d’une extension du domaine néolibéral.

Depuis quelques temps, le concept de Bienveillance – la majuscule est ici présente pour bien signifier qu’il s’agit de leur Bienveillance, celle des capitalistes – connait une évolution similaire à ceci près que les conséquences peuvent être bien plus perverses et graves. La notion de réforme n’est effectivement pas porteuse d’affects positifs à l’inverse de celle de bienveillance. Aussi est-il beaucoup plus complexe de mener la bataille des idées et des mots sur ce concept si bien que la Bienveillance est progressivement devenue l’un des meilleurs chevaux de Troie de la logique capitaliste néolibérale.

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Les sables mouvants (sur le devoir d’impeccabilité)

Le bord de mer à Palavas – Gustave Courbet

« Non l’ennemi ce n’est pas le musulman, c’est le financier ». En prononçant cette phrase il y a quelques jours lors du discours de clôture des AMFIS 2021 – l’équivalent des universités d’été pour la France Insoumise – Jean-Luc Mélenchon ne s’attendait certainement pas à créer la polémique et à se retrouver accuser de propos antisémites. C’est pourtant bien ce qu’il s’est produit à propos de ces treize mots prononcés au milieu d’un discours fleuve de plus d’une heure, j’y reviendrai. Dès lors, faut-il ne voir dans cette polémique qu’une énième boule puante auxquelles les campagnes présidentielles nous ont habitués ? Je ne crois pas.

Dans l’atmosphère au sein duquel se trouve le pays depuis quelques temps avec notamment la contestation du pass sanitaire par un maëlstrom d’acteurs se partageant en partie entre les complotistes, les confusionnistes et l’extrême-droite, il me parait plus important encore qu’hier de se montrer impeccables au risque de s’empêtrer dans des sables mouvants dont il sera bien difficile de se sortir pour la gauche et ses idées. À cet égard, les réminiscences de la stratégie populiste que l’on a vu poindre lors de ce discours de rentrée ne sont pas de nature à rassurer.

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Nauséabondes complicités (à propos des incidents de Nice-OM)

Le serment des Horaces – Jacques-Louis David

Dimanche soir, aux alentours de 22h15, Dimitri Payet se présente au poteau de corner gauche situé devant le virage Sud de l’Allianz Riviera, la tribune occupée par les Ultras Populaire Sud, le principal groupe de supporters de l’OGC Nice. Comme depuis le début du match et quelques instants auparavant sur un corner précédent, des projectiles – principalement des bouteilles pleines – se mettent à pleuvoir à destination du joueur marseillais. L’une d’elles le touche violemment et le fait s’écrouler par terre, ce qui n’empêche pas les projectiles de continuer à lui arriver dessus. La suite est désormais tristement devenu mondialement célèbre, le numéro 10 olympien se relève, renvoie deux bouteilles dans le virage et le terrain est envahi par plusieurs dizaines de supporters niçois prêts à en découdre.

Mercredi soir, les deux clubs étaient convoqués devant la commission de discipline de la LFP et, sans grande surprise, celle-ci a fait le choix de prononcer un huis-clos d’un match pour le stade niçois puis de mettre en instruction le dossier. Nous ne connaîtrons donc que dans une dizaine de jours le résultat du match ainsi que les sanctions prononcées à l’égard des différents acteurs de ce qu’il s’est passé. En attendant, il est déjà possible de sortir du cadre du football et de tenter d’expliquer à quel point cette triste soirée d’août restera assurément dans les annales comme l’une de celles où le football aura illustré un grand nombre des maux de notre société actuelle : gestion désastreuse des autorités, police complice, impunité quasi-totale à l’égard de l’extrême-droite, mépris souverain de l’éthique la plus élémentaire, etc. En d’autres termes, dimanche encore plus que d’habitude, le football a été éminemment politique. C’est donc bien sur ce terrain qu’il faut porter le principal combat.

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Réforme ou révolution ? (à propos de la théorie moderne de la monnaie)

Chemin de fer, soleil couchant – Edward Hopper

[Avant-propos]: Ce billet s’appuie principalement sur l’ouvrage de Stéphanie Kelton, Le Mythe du déficit, et en est une recension partielle. Ainsi, les trois premières parties s’appuient uniquement sur les éléments avancés par cette théoricienne de la TMM tandis que la dernière s’applique à poser un regard plus critique sur celle-ci. Dans tous les cas, la recension étant par définition partielle et fonction de ma compréhension, si vous souhaitez vraiment approfondir le sujet je ne peux que vous inviter à lire l’ouvrage.

Quelques temps après le surgissement du Covid-19 et au moment de la mise en place des mesures de restrictions sanitaires telles que le confinement, une pensée s’est répandue dans certaines sphères de la gauche: le monde d’après, comprendre après le coronavirus, serait radicalement différent de ce que l’on avait connu depuis lors. Les plus optimistes y voyaient même une manière d’en finir avec le néolibéralisme voire avec le capitalisme. Il faut dire que, durant un temps, la folle logique de l’orthodoxie budgétaire a bel et bien été mise de côté, y compris par ses dévots les plus fervents de l’autre côté du Rhin. 

Pourtant, plus de 18 mois après le début de cette crise dont on ne voit pas la fin, il apparaît comme évident que le monde d’après n’est pas bien différent que le monde d’avant, qu’il est peut-être même un peu pire, qu’à la crise sanitaire encore présente viendront rapidement se superposer des crises économiques et sociales plus puissantes que celles que nous avons vu se mettre en place ces derniers temps (où, il faut le rappeler, la pauvreté a explosé). Dès lors, faut-il voir la relative montée en puissance de la théorie moderne de la monnaie (TMM ou MMT dans sa version anglophone) outre-Atlantique comme le signe d’une profonde révolution capable de mettre à mal la logique capitaliste ?

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