Le bien commode adversaire (à propos du complotisme et de ses utilisations)

Conference at night – Edward Hopper

Voilà bientôt une année que la France vit sous la menace du Covid-19 et de ses implications en termes de mesures sanitaires mais aussi de libertés publiques. Depuis un peu plus d’un mois, le pays tout entier est forcé de suivre le couvre-feu à 18h, ce qui ne manque pas d’avoir des effets psychologiques délétères sur beaucoup de personnes. La situation que nous vivons depuis des mois maintenant – et peut-être pour un certain temps encore – couplée à l’arrivée des différents vaccins a donné lieu à de multiples théories complotistes et conspirationnistes.

Bien sûr, il serait erroné de dire que c’est le nouveau coronavirus qui a crée la dynamique complotiste. Il n’en demeure pas moins vrai que la période que nous traversons a été un formidable accélérateur pour lesdites théories pour des raisons diverses qu’il s’agit de regarder en face pour peu que l’on souhaite être conséquent sur le sujet. Lutter contre les théories du complot et contre ceux qui les fabriquent ne se départit effectivement pas de cette obligation simple mais souvent négligée : réfléchir au niveau des structures et mener ce qui s’apparente bel et bien à une forme de bataille culturelle.

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La fausse route (sur la notion de folie en politique)

Stanczyk – Jan Matejko

Il y a quelques jours, Joe Biden a pris ses fonctions en tant que 46ème président des États-Unis d’Amérique. Plus que la joie, pour beaucoup, sa victoire s’est apparentée à un soulagement et le fait que Donald Jr. Trump ait accepté de transmettre le pouvoir pacifiquement après les évènements du Capitole a renforcé ce sentiment. D’aucuns expliquent que la page du trumpisme est définitivement tournée – même si au vu du nombre de suffrages récoltés par le désormais ex-président cela parait bien présomptueux – et que le pays va désormais pouvoir reprendre une marche normale.

Normale, le mot est important. En effet, tout au long du mandat du magnat de l’immobilier un certain nombre de critiques sont revenues de manière sempiternelle. Le traitant tantôt de dérangé tantôt de fou, nombreuses ont été les analyses – notamment de ce côté-ci de l’Atlantique – à résumer les prises de décision de Trump comme l’émanation d’un fou qui aurait soudain pris le pouvoir dans le pays le plus puissant du monde. Que la chose se soit produite aux États-Unis est particulièrement intéressant dans la mesure où, en tant que première puissance tant militaire qu’économique, ce pays peut permettre d’ouvrir largement le débat sur la folie en politique, cette notion souvent utilisée à l’emporte-pièces.

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L’autre lutte des classes (sur la culture légitime et les cultures populaires)

L’école d’Athènes – Raphaël

Depuis quelques semaines, la série Lupin estampillée Netflix connaît un succès mondial, une première pour une série française produite par le mastodonte étatsunien. Si les polémiques pestilentielles et racistes qui l’ont entourée (et continuent de le faire) disent bien quelque chose de la société dans laquelle nous vivons, ce sont bien plus les réactions de mépris à l’égard d’une série accusée d’abaisser l’œuvre de Maurice Leblanc qui m’intéressent ici. Un nombre conséquent de personnes se sont effectivement saisies de l’occasion pour agonir les cultures populaires, présentées comme moins noble que la culture légitime (musée, classiques littéraires, etc.). Bien évidemment, Lupin n’est qu’un prétexte et ce mépris de classe généralisé parmi les membres des classes supérieures – et moyennes-supérieures, ceci est important – s’exprime régulièrement de manière plus ou moins dissimulée.

Les confinements successifs ont en quelque sorte joué le rôle de révélateur et de catalyseur de cette dynamique. L’appel à l’ouverture des librairies « parce que la lecture c’est essentiel vous comprenez » de la même manière que le retentissement causé par le partage par France Culture d’une émission où Bourdieu expliquait que le musée était une manière de se distinguer pour les classes supérieures sont là pour en témoigner. L’on pourrait voir dans ce sujet qu’une sorte de débat d’arrière-garde, n’intéressant que quelques personnes. Je crois au contraire que cette opposition entre la culture bourgeoise et légitime d’une part, les cultures populaires d’autre part participe grandement de la lutte des classes et a certainement pour effet d’être l’une des causes interdisant le renversement de l’ordre établi.

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Misère de la politique associative (à propos des associations et de la sous-traitance de la misère)

Une rue de Paris en mai 1871 – Maximilien Luce

Il y a quelques jours, nous avons vu circuler sur les réseaux sociaux les images de dizaines d’étudiants faisant la queue pour recevoir de l’aide alimentaire. Si le sort des étudiants est aujourd’hui plus particulièrement mis en avant tant leur détresse (psychologique, sociale, matérielle notamment) est parvenue à un stade avancé, c’est bien une part substantielle de la population qui se retrouve encore plus dans le dénuement du fait de la crise sanitaire consécutive à la pandémie de Covid-19. De Marseille, où les bénévoles de l’après-M distribuent des denrées alimentaires et tentent de permettre aux enfants de familles modestes de partir en vacances, à Grenoble, où les étudiants ont recours à l’aide alimentaire de manière soutenue, en passant par la Seine-Saint-Denis, c’est bien dans toute la France que la misère explose depuis bientôt une année. Explose, le mot est important. La crise sanitaire n’est effectivement pas venue bousculer une société où tout le monde mangeait à sa faim.

Le covid-19 et les politiques publiques mises en place depuis ont rendu encore plus dramatique une situation qui n’était déjà pas au beau fixe – il est important de conserver cela en tête pour se garder de la croyance selon laquelle, une fois le nouveau coronavirus jugulé, la vie reprendrait son cours dans le meilleur des mondes possibles. À la crise sanitaire déjà présente et à la crise sociale aggravée risque fort, sauf retournement de modèle hypothétique aujourd’hui, de succéder une crise économique qui fera encore grimper la misère (les PGE s’arrêteront, le report de la date de fin de droits des personnes en situation de chômage également pour ne citer que les éléments les plus tangibles) et de ce fait, les associations qui luttent contre la misère la plus crue seront certainement sollicitées comme jamais. Ces mêmes associations qui semblent être la roue de secours du capitalisme mais qui participent à sauver des vies, tel est leur fardeau.

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Vie politique, les dangers de la personnalisation

La chute d’Icare – Pieter Brueghel l’Ancien

Il y a quelques semaines, l’annonce du déjeuner entre Bruno Roger-Petit, l’un des conseillers d’Emmanuel Macron, et Marion Maréchal, anciennement Maréchal-Le Pen, a fait grand bruit. Au sein même de la majorité présidentielle des voix se sont élevées pour fustiger ce rapprochement avec l’extrême-droite. Tout a semblé agir comme si le seul rapprochement réel était celui des assiettes alors même qu’au niveau des idées les convergences sont présentes depuis un certain temps. De la même manière, à l’exception de quelques articles, l’agitation autour d’Arnaud Montebourg se centre sur sa personne et pas sur les idées qu’il entend porter ou la stratégie de prise du pouvoir qu’il souhaite mettre en place.

Ces deux exemples, loin d’être exhaustifs, viennent rappeler avec force et vigueur à quel point la personnalisation de la vie politique – par vie politique on entendra dans le développement qui va suivre la structuration des rapports de forces électoraux bien que celle-ci ne se limite pas à cette seule partie – structurait encore de manière fondamentale le débat public dans notre pays. Si l’on pourrait facilement y voir une sorte de folklore ou même un élément de la singularité française, cette personnalisation outrancière est assurément porteuse de bien des dangers. Il apparait chaque jour un peu plus ironique que, dans le seul pays qui a tranché la tête du roi, la personnalisation soit la plus forte au sein du groupe des pays dits démocratiques.

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Le grand malentendu (sur l’intersectionnalité, la lutte des classes et le renversement de l’ordre établi)

Le serment des Horaces – Jacques Louis David

À peine la nouvelle année est-elle entamée qu’une polémique et des débats vigoureux ont surgi à la suite de la publication par le Monde Diplomatique d’un extrait du prochain ouvrage de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel. Intitulé « Impasses des politiques identitaires », celui-ci entend s’attaquer frontalement à l’intersectionnalité et aux logiques qui lui sont afférentes pour mieux réaffirmer que ce qui compte – et qui compte seulement – est la lutte des classes. À la suite de cette publication, les discussions se sont enflammées pour finalement déborder le simple cadre dudit article et fragmenter un peu plus la gauche.

Il serait aisé de balayer d’un simple revers de main les thèses avancées par les deux auteurs dans l’article – que je trouve, pour la plupart, bien peu rigoureuses notamment d’un point de vue sociologique, ce qui est d’autant plus surprenant lorsque l’on connait certains de leurs travaux passés – et de camper sur une position dure à leur égard et à l’égard de celles et ceux qui, à gauche (puisque c’est bien la seule chose qui m’intéresse et c’est dans cette optique et cette optique seule que je me place dans le développement qui va suivre), la défendent. Cela reviendrait à acter une forme de divorce irrémédiable, l’existence de deux gauches irréconciliables et de facto condamnées à la défaite étant donné la construction de l’échiquier politique et des processus électoraux contemporains. Au contraire, et plus que tout, il me parait primordial de refuser ce piège que nous nous tendons à nous-mêmes au sein de la gauche et de faire de ces positions divergentes une richesse et non une fragilité.

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