Le front républicain ou l’autopsie d’une lutte perdue

Dimanche 21 avril 2002. A la surprise générale, Jean-Marie Le Pen se hisse au deuxième tour de l’élection présidentielle. En récoltant 4 804 713 voix, soit 16,8% des suffrages exprimés, le président du Front National place pour la première fois de l’histoire l’extrême-droite française au deuxième tour d’une présidentielle. Le pays vit un choc politique sans précédent, les manifestations spontanées se multiplient pour faire barrage au FN. Durant toute la campagne d’entre-deux tours la France est à la fois sous le choc et déterminée à isoler l’extrême-droite. Il n’y aura d’ailleurs pas de débat d’entre-deux tours. Deux semaines plus tard, Jacques Chirac est réélu Président de la République avec plus de 80% des voix.

Quinze années ont passé depuis le 21 avril 2002. Dimanche dernier, le 23 avril 2017, Marine Le Pen s’est qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle. En réunissant 7 679 493 suffrages, soit 21,30% des voix, la présidente du Front National a battu le record de voix obtenues par son parti lors d’une élection. A la stupeur de 2002 s’est substitué une résignation et même, pire, pour certains un soulagement. Cela fait en effet des mois, pour ne pas dire des années, que Marine Le Pen était attendue au second tour et même en tête des suffrages à l’issue du premier tour. Dimanche soir sur les plateaux télé tout le monde ou presque à appeler à faire barrage au FN, au fameux front républicain. Plus troublant encore, beaucoup ont commencé à parler des législatives un peu comme si le deuxième tour était déjà joué. Quel mépris pour les plus de 7,5 Millions de Français qui ont choisi Marine Le Pen dimanche. Comment ne pas voir dans l’attitude qui a été celle du sérail politicien dimanche la volonté de considérer ces voix comme un peu de poussière qu’il faudrait mettre sous le tapis ? Pourtant, l’histoire du front républicain qui s’est encore une fois nouée sous nos yeux dimanche est avant tout l’histoire d’une lutte perdue face au FN. Tentons d’en faire l’autopsie. Lire la suite

Demain, c’est loin ?

Nous attendions la vague. Illusoire il y a quelques mois elle nous semblait monter inexorablement. Elle nous semblait capable d’envoyer en l’air leur volonté pour la France celle de la remettre en ordre ou en marche. Nous attendions la vague et nous voilà avec le vague à l’âme. Las, nous voilà désemparés face aux résultats qui sont sortis des urnes. Hier soir à 20h le couperet est tombé, la guillotine s’est abattue sur nos rêves lors de cette élection. Marine Le Pen face à Emmanuel Macron. Dans deux semaines, notre pays aura le choix entre le néolibéralisme le plus effréné et son excroissance monstrueuse qui est le nationalisme.

Dans deux semaines nous aurons le choix entre deux modèles de société, celui qui promeut la concurrence entre travailleurs devenus simple marchandise et celui qui défend la concurrence entre nations devenues prisons mentales. Finalement cette fois-ci les sondages ne se sont pas trompés. En effet ils disaient que le deuxième tour se déroulerait entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen et le résultat a été celui-là. Il nous faut, je crois, voir plus loin que le simple résultat de ce premier tour. Lire la suite

La France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon à l’heure espagnole ?

Mardi, lors de son dernier meeting à Dijon (et dans six autres villes de France de façon holographique), Jean-Luc Mélenchon a conclu son discours en citant le poème « Et un sourire » de Paul Eluard. Quelques instants plus tôt il a exhorté les militants de la France Insoumise à organiser des apéros ce soir pour terminer la campagne dans la joie et la bonne humeur. Il a lui-même laissé entendre que vendredi soir Pablo Iglesias, le leader de Podemos, serait présent à ses côtés. Six jours plus tôt, le candidat de la France Insoumise avait affirmé lors de son discours à Lille que « nous ne faisons ni alliances, ni soupe de sigles : nous entraînons le peuple dans une direction entièrement nouvelle ».

Cette phrase, au-delà du message de refondation qu’elle défend, est porteuse d’une charge symbolique assez forte. En effet, en parlant de soupe de sigles, Mélenchon a fait rendu un hommage discret mais appuyé aux mairies rebelles espagnoles. C’est effectivement les plateformes citoyennes qui ont notamment pris les villes de Barcelone, de Madrid ou encore de Saragosse lors des dernières élections municipales espagnoles qui ont les premières refusé les soupes de sigles. Dans son excellent livre, Squatter le pouvoir, les mairies rebelles d’Espagne, le journaliste Ludovic Lamant explique bien à quel point ces plateformes ont récusé d’emblée toute sopa de siglas c’est-à-dire toute alliance politicienne avec des partis. Il ne me semble pas absurde de voir dans la démarche de la France Insoumise une forme de miroir de ces plateformes citoyennes quand bien même les différences sont bien présentes et ne doivent pas être occultées. Lire la suite

Pourquoi je voterai pour le programme L’Avenir en commun

Il paraît que cette élection est spéciale, que l’incertitude n’a jamais été aussi grande à quelques jours du premier tour, que l’atmosphère est très particulière, en bref que l’on n’a jamais vécu cela sous la Vème République. Du haut de mes presque 24 ans je n’ai vécu qu’une seule élection en tant qu’électeur, celle de 2012. J’ai également des souvenirs de celle de 2007 mais il me serait bien difficile de me rappeler de l’atmosphère des scrutins précédents. En tant que passionné de politique je me rends évidemment compte que cette élection a quelque chose de spécial sans pour autant être capable de ressentir ce caractère spécial.

Pour ma part, il est évident que cette campagne – et a fortiori l’élection à venir – est radicalement différente de la première fois où j’ai voté. En 2012, la France sortait d’un quinquennat sarkozyste marqué avant tout par les questions identitaires et la victoire de François Hollande (pour qui j’avais voté dès le premier tour) s’apparentait à un triomphe. Déjà à ce moment-là nous étions heureux d’avoir dégagé le locataire de l’Elysée et de l’avoir renvoyé à ses études. Mon parcours d’électeur est, finalement, très commun il me semble : jeune électeur de François Hollande en 2012, j’ai rapidement été trahi comme l’ensemble de ceux qui l’avaient porté au pouvoir. Du discours du Bourget et de l’engagement de réorienter l’Union Européenne, le nouveau président ne garda rien ou presque. De trahisons en reniements, ce quinquennat fut, pour moi comme pour tant d’autres, l’apparition d’un fossé chaque jour plus grand, d’une faille toujours plus béante, d’un divorce déjà consommé avec la caste politicienne qui nous gouverne depuis tant d’année.

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Terrorisme, l’odieuse indécence de Madame Le Pen

« Avec moi, il n’y aurait pas eu de Mohamed Merah, ni les terroristes migrants du Bataclan et du Stade de France ». En une phrase et 21 mots, Marine Le Pen a une nouvelle fois franchi toutes les limites de l’indécence lundi soir lors de son discours au Zénith de Paris. Si sur les réseaux sociaux c’est avant tout la (piteuse) prestation de Franck de Lapersonne qui a été moquée et raillée – le compte Twitter Malaise TV a d’ailleurs relayé ce moment plus gênant que militant – c’est, personnellement, cette phrase que je retiens dans cette soirée que le Front National voulait parfaite pour lancer son sprint final.

Depuis quelques jours, Marine Le Pen est en effet en train de montrer les muscles et revient aux fondamentaux du Front National à savoir quelques dérapages et propos provocateurs. Cela est sans doute dû à sa campagne plus que moyenne à mes yeux. Alors qu’elle se voyait déjà caracoler en tête au soir du premier tour voilà qu’est surgie la possibilité pour la présidente du FN de ne pas être présente au deuxième tour, ce qui serait assurément un échec monumental pour elle tant tout lui promettait une qualification voire une potentielle victoire. Lasse de cette situation, la voilà qui s’est lancée dans un exercice de remobilisation de son socle électoral. C’est dans cette perspective que s’inscrivent ses odieux propos sur les attentats.

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Al Assad et Daech ou l’hydre à deux têtes

A quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle française, les principaux candidats sont tous en train de durcir le ton, de tenter de faire la différence et essayent évidemment de ne faire aucune erreur. A ce petit jeu-là, les questions géopolitiques comptent tout autant que les questions strictement nationales. Point de rupture majeur tout au long de la campagne, la question syrienne demeure l’un des sujets de prédilection de certains candidats pour tenter de discréditer d’autres. Face à ce conflit immensément complexe – assurément le plus complexe du XXIème siècle – il est assez navrant de constater le simplisme ambiant qui peuple les réflexions des candidats.

En effet, alors que certains résument la révolution syrienne et tous les événements qui s’en sont suivis à une simple prédation pour les ressources naturelles (Mélenchon) d’autres nous expliquent qu’il faut s’allier avec Bachar Al Assad pour mieux lutter contre Daech (Fillon, Le Pen). Quant au dernier favori (Macron), il demeure dans un flou artistique assez grandiose, jonglant entre la volonté d’intervention militaire et la discussion. L’ensemble ou presque des candidats dissocient ainsi totalement Daech du problème Al Assad. Il va sans dire qu’une telle conception est à la fois partielle mais surtout totalement contre-productive en cela qu’elle ne permet pas de penser de manière globale les problèmes intimement liés du terrorisme international et du despotisme au Moyen-Orient. En somme, les réflexions des candidats à l’élection présidentielle contribuent à faire croire que Daech et Al Assad sont deux problèmes distincts alors même qu’ils sont, à mes yeux, une seule hydre à deux têtes monstrueuses. Lire la suite

Ce que nous dit le déferlement politico-médiatique anti-Mélenchon

« Il y a un péril face aux simplifications, face aux falsifications, qui fait que l’on regarde le spectacle du tribun plutôt que le contenu de son texte ». En une phrase, en 28 petits mots, en une déclaration concise nichée au cœur d’une interview donnée au Point, François Hollande a fait son retour sur la scène politico-médiatique française. Lui qui avait ostensiblement montré son indifférence lors de la primaire organisée par le Parti Socialiste et ses satellites, lui qui s’est soigneusement gardé de soutenir le candidat issu de ladite primaire, le voilà qui sort du bois pour attaquer Jean-Luc Mélenchon sans le nommer – ce qui n’est pas la preuve d’une très grande classe.

Le président pour encore quelques semaines a également affirmé que cette campagne « [sentait] mauvais ». François Hollande a donc décidé de prendre la parole pour énoncer ce jugement au moment même où Jean-Luc Mélenchon fait une percée dans les sondages – comme à mon habitude je ne parlerai pas desdits sondages au fil de ce papier puisqu’aujourd’hui comme hier je ne leur accorde aucune crédibilité. Alors que Marine Le Pen caracole en tête depuis des mois dans les mêmes sondages, le président de la République n’a jugé utile d’intervenir qu’au moment où le candidat de la France Insoumise semble en mesure de se hisser au deuxième tour. Sa prise de parole s’insère dans une vaste offensive politico-médiatique et fleure bon l’apocalypse – la révélation selon l’étymologie du mot – tant François Hollande est le symbole de ce système exténué et à bout de souffle dont nous ne voulons plus. Autant dire les choses tout de suite, ce billet n’a pas pour objet de démonter les accusations des politiques et des médias à l’encontre de Jean-Luc Mélenchon, cela ne m’intéresse pas et d’autres l’ont fait bien mieux que je ne le ferai. Ce qui m’intéresse en revanche, c’est de questionner les tenants, les aboutissants et les présupposés d’une telle offensive médiatico-politique.

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Poutine, Trump et le manichéisme primaire

La semaine dernière, dans la nuit de jeudi à vendredi en France, Donald Trump a donné l’ordre de bombarder la base militaire syrienne de Shayrat. Ladite base avait, quelques jours plus tôt, été le point de départ des avions syriens ayant mené une attaque chimique mardi dernier et dont les images sont effroyables. Quelques jours plus tôt, pourtant, Donald Trump semblait avoir fait le choix d’impliquer Bachar Al Assad dans le processus de transition. Au vu de l’imprévisibilité du président américain, il ne serait guère étonnant que d’ici quelques jours, il fasse de nouveau volte-face – d’autant plus que l’attaque menée contre la base de Shayrat est avant tout symbolique et que ladite base est à nouveau opérationnelle. Le lendemain du bombardement américain, François Hollande et Angela Merkel se sont empressés de dire que celui-ci avait été une bonne chose. Sur les réseaux sociaux, j’ai vu Raphael Glucksmann accuser en creux qui osent émettre une critique sur ce bombardement d’être des suppôts d’Assad et Poutine. L’essayiste a en effet tweeté : « Certains sont bien + vocaux pour critiquer des frappes US sur 1 base militaire que lors de la destruction d’Alep par les Russes. #ChoixClair ».

Beaucoup se sont exaltés au moment de ce bombardement et j’avoue ne pas vraiment comprendre comment on peut éprouver des réactions de joie alors même que l’industrie de la guerre est en route. Cette exaltation qui montait m’a rappelé l’éditorial du grand Albert Camus dans Combat le 8 août 1945 à la suite du bombardement d’Hiroshima : «la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie ». L’intellectuel ajoute plus loin « en attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles ». Je le rejoins sur ce point. Je trouve indécent de célébrer une découverte qui sert avant tout la destruction. Pour aller plus loin, et adapter cette indignation au temps présent, je trouve indécent de célébrer une mort et abject de chercher à justifier l’assassinat ou le meurtre quand la recherche de la paix devrait seule nous guider. Lire la suite

Le mythe du capitalisme vert

Mardi dernier, nous avons assisté à un débat historique. Le débat entre les 11 candidats demeurera en effet comme le premier (peut-être le seul) débat entre tous les candidats à l’élection présidentielle. Bien que touffu et confus par moments, ce débat m’a semblé être une formidable respiration démocratique à l’heure où le système politique en place essaye – vainement selon moi – de verrouiller les règles du jeu (on pense notamment aux nouvelles règles sur l’égalité du temps de parole). Mardi dernier, sur le plateau de BFM TV et de CNews, ils étaient tous là. Deux femmes et neuf hommes présents pour tenter de montrer pourquoi il/elle était le/la plus à même de diriger la France.

Ils étaient tous présents et pourtant elle était absente. Personne ou presque ne l’a évoquée alors même qu’elle devrait être omniprésente. Déjà lors du premier débat (entre les cinq candidats recueillant le plus d’intention de vote) elle était passée inaperçue. Elle, c’est la question écologique et environnementale, la grande question de notre siècle. Malheureusement pour elle, le triptyque dette-terrorisme-chômage lui a encore volé la vedette, un peu comme si elle n’était qu’une « question de bobo » pour reprendre l’expression de Ruth Elkrief. Durant presque sept heures de débats (en cumulé) jamais ou presque n’aura été abordée cette question ô combien importante, un peu comme si celle-ci ne représentait pas une question politique majeure mais que sa gestion était laissée aux seuls individus. C’est toute cette mythologie qu’il faut prestement déconstruire. Lire la suite

Médine, grand prêtre républicain des quartiers populaires

Le 24 février dernier sortait dans les bacs Prose Élite, le cinquième album solo de Médine. Quatre longues années s’étaient écoulées depuis Protest Song son quatrième album – bien que Médine ait sorti un EP en 2015. C’est peu dire que j’attendais avec impatience la sortie du nouvel album du rappeur havrais tant Médine est singulier dans le monde du rap français, l’un de ceux qui possèdent la plus belle plume et abordent les grands thèmes de notre époque contemporaine. Tous ces attributs font de Médine l’une des voix qui compte dans les quartiers populaires en cela qu’il permet de porter la voix de ces quartiers en même temps qu’il tente de créer des ponts.

Le moins que je puisse dire c’est que je n’ai pas été déçu de cet album qui dépasse allégrement le simple cadre musical. Au-delà de la grande densité portée par Prose Élite (qui compte 13 titres tous plus percutants les uns que les autres) c’est, et nous y reviendrons plus tard, la portée des messages défendus par Médine tout au fil de cet album qui le rendent particulièrement réussi. En intitulant son album de la sorte et en faisant figurer Victor Hugo sur la pochette de l’album, le rappeur du Havre se place explicitement dans une position de prêcheur républicain mais quoi de plus normal ? En effet, qui peut prétendre faire du rap sans prendre position (les positions du Kamasutra dira Youssoupha de manière géniale dans Grand Paris). Lire la suite