Le gouvernement Philippe, la grande clarification et les masques fracassés

Hier et avec un jour de retard par rapport à ce qui était initialement prévu, Edouard Philippe a formé son premier gouvernement – celui-ci pourrait en effet être amené à évoluer une fois les élections législatives passées. J’ai regardé l’annonce dudit gouvernement sur France 2 et la première des réflexions qui est venue à ceux qui étaient réunis dans cette « édition spéciale » était le faible chiffre de ministres débauchés chez Les Républicains par Emmanuel Macron. Outre le premier d’entre eux, en effet, seuls deux ministres sont d’anciens (Bernard Accoyer a annoncé leur exclusion hier) membres du parti de droite. Il est vrai que l’on attendait un peu plus de ministres issus des rangs du parti de François Fillon dans l’optique de fracturer un peu plus ledit parti mais tout de même, les deux ministres issus de Les Républicains occuperont Bercy, ce qui est loin d’être anodin.

Il est toutefois assez drôle d’assister à ce balai des hypocrites qui voudrait que le gouvernement ne soit pas assez à droite par rapport à ce que l’on attendait. Ces commentateurs font comme si les membres du Modem, Sylvie Goulard, Jean-Michel Blanquer (je reviendrai plus tard sur la question de l’Education nationale en particulier) ou même Gérard Collomb étaient de dangereux gauchistes. Comme prévu, le gouvernement constitué par Edouard Philippe et Emmanuel Macron est bel est bien ni de gauche ni de gauche. Il est au mieux une forme de « petite coalition » comme l’ont écrit Ellen Salvi et Mathieu Magnaudeix sur Mediapart. Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, le gouvernement constitué par le binôme exécutif du pays est un séisme politique en cela qu’il réunit à la fois des sensibilités sociale-démocrate et de droite dans un même gouvernement. Toutefois, si cet état de fait est un séisme politique il n’est que l’aboutissement d’une logique économique, celle du TINA (there is no alternative) de Thatcher. En cela, ce gouvernement est, à mes yeux, une grande clarification et la preuve que les masques sont définitivement tombés. Lire la suite

Pourquoi nous ne vivons pas dans une démocratie

Il y a une dizaine de jours les urnes ont parlé. Emmanuel Macron a été désigné comme Président de la République en récoltant plus de 65% des suffrages exprimés. Il y a deux jours l’ancien Ministre de l’Economie a officiellement pris ses fonctions lors de la passation de pouvoir entre François Hollande et lui-même. Hier il a fait son premier déplacement international de Président de la République en se rendant à Berlin pour rencontrer Angela Merkel. Rarement une élection présidentielle n’aura autant fracturé notre pays – à ce titre l’article de Society sur les « petits meurtres politiques en famille » est excellent – si bien qu’il faudra sans doute énormément de temps avant de cautériser les plaies béantes encore présentes. Cette urgence est plus que jamais présente et il me semble qu’il ne manque pas grand-chose pour que les fractures deviennent irrémédiables.

Si cette campagne électorale a tant fracturé le pays c’est, à mes yeux, pour deux raisons principales. La première c’est que le quinquennat de François Hollande a accouché de ruptures majeures tant et si bien que les visions défendues par les différents candidats étaient diamétralement opposées. La seconde, la plus importante selon moi, c’est que cette campagne présidentielle a été porteuse d’une violence inouïe. Parallèlement à cette violence symbolique et verbale extraordinairement élevée, nous avons assisté à une forme de confusionnisme assez effrayant. Georges Orwell n’aurait sans doute rien trouvé à redire si on lui disait que son novlangue s’applique aujourd’hui dans la vraie vie. A cet égard, l’entre-deux tours aura été le paroxysme de ce double mouvement de violence et de confusionnisme. Toute personne refusant de voter pour Emmanuel Macron s’est alors vue traitée d’antidémocrate ou presque, ce qui est assez comique à mes yeux. Je crois personnellement, en effet, que nous ne vivons actuellement pas dans une démocratie. L’objet de ce billet est d’expliciter cette conviction. Lire la suite

Le deuxième tour et ses paradoxes

Dimanche prochain, Emmanuel Macron deviendra le huitième Président de la Vème République et le vingt-sixième Président de notre République. Sa victoire est venue mettre un terme à une campagne présidentielle proprement extraordinaire. Jamais ou presque, en effet, une élection présidentielle de la Vème République n’avait porté la même charge émotionnelle et n’avait été si indécise. Evidemment, il est bien des élections qui ont réservé des surprises (2002 étant à ce titre l’exemple le plus éloquent) mais lesdites surprises – comme leur nom l’indique – n’étaient pas prévues. En quelque sorte, il s’agissait d’une charge émotionnelle a posteriori. A l’inverse, cette élection présidentielle présentait une grande indécision a priori. Cette indécision s’est confirmée au soir du premier tour puisque trois candidats se sont tenus en quelques 600 000 voix.

Au-delà de l’indécision qui a marqué toute la campagne électorale, son autre composant principal, et a fortiori celui de l’élection, aura assurément été son caractère paradoxal. La pulsion « dégagiste » qui s’est emparée de la campagne (Sarkozy puis Juppé puis Hollande puis Valls ont été forcés de se retirer du jeu) a commencé les choses. L’affaire Fillon aura également apporté son lot de conséquences paradoxales : alors que Les Républicains devaient gagner cette élection haut la main, ils se sont fracassés sur le mur du premier tour. Toutefois, le plus grand des paradoxes de cette élection restera sans conteste la victoire d’Emmanuel Macron alors même que François Hollande est à un score historiquement faible pour ce qui est de la popularité et de la confiance. Il ne s’agit évidemment pas de dire que le nouveau président élu est la copie conforme du président sortant mais ce qu’il propose est assurément un approfondissement de la politique menée durant le quinquennat qui vient de s’achever. Le second tour de l’élection présidentielle – et ses résultats – n’ont, bien évidemment, pas échappé au caractère paradoxal de cette élection. Lire la suite

Le Pen, le débat d’entre-deux tours et les médias

Dimanche soir, c’est sans surprise Emmanuel Macron qui a été élu Président de la République. En récoltant plus de 65% des suffrages, le candidat d’En Marche a remporté la deuxième plus large victoire lors d’un second tour sous la Vème République. Pour la deuxième fois en 15 ans, un candidat présent au second tour de l’élection présidentielle a recueilli moins de 35% des suffrages, pour la deuxième fois il s’agit du candidat représentant le Front National. Si la victoire d’Emmanuel Macron ne faisait guère de doute – malgré toute la dramaturgie mise en œuvre par les médias – l’écart avec la présidente du FN était l’un des chiffres que les observateurs attendaient avec une certaine impatience.

Nous ne le saurons jamais, mais il y a fort à parier que c’est il y a six jours, lors du débat d’entre-deux tours, que Marine Le Pen a définitivement perdu toute chance d’être élue. Plus encore, ce débat aura joué le rôle d’apocalypse pour la dirigeante d’extrême-droite. Il faut ici prendre apocalypse dans son sens étymologique,  à savoir la révélation. Mercredi dernier, en effet, sur le plateau de TF1 et France 2 la plupart des téléspectateurs ont assisté à une révélation : celle de l’incompétence de Madame Le Pen. Il y a deux manières de regarder cette apocalypse, la première est de se dire que ledit débat aura joué son rôle. La seconde, celle qui m’intéresse ici, c’est de se demander pourquoi cette incompétence n’a pas été mise à nu plus tôt. Lire la suite

Un deuxième tour indécis à Marseille

Ce blog ayant aussi  vocation à être un lieu d’échange je publie aujourd’hui le texte d’Anthony Guttuso sur l’entre-deux tours indécis à Marseille.

 

Tiraillés par la question du barrage républicain, les électeurs de la cité phocéenne ne savent pas encore quoi faire le 7 mai prochain.

 

« Je ne dirais pas pour qui je vais voter ». Jean-Luc Mélenchon, éliminé dès le premier tour de l’élection présidentielle, n’a pas donné de consigne de vote pour le deuxième round. Arrivé en tête à Marseille, où il a récolté 24,82% des suffrages, le candidat La France Insoumise (FI) laisse derrière lui de nombreux électeurs, qui devront choisir dimanche 7 mai entre Emmanuel Macron ou Marine Le Pen. Si le silence est parfois d’or, celui de « JLM » renforce l’incertitude qui règne autour du second tour dans la cité phocéenne. Lire la suite

Lettre à la France

Ma chère France, dans deux jours tes habitants désigneront la nouvelle ou le nouveau monarque présidentiel(le). Ce choix aurait pu préfigurer d’un changement de régime mais il n’en est rien étant donné que les deux candidats qui proposaient de passer à une nouvelle Constitution (Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon) ont été éliminés. Depuis le 23 avril au soir, la campagne s’est perdue dans les caricatures et autres injonctions au vote moral. Il faut voter Macron pour faire barrage au FN nous disent les uns, il est impossible de glisser un bulletin Macron dans l’urne dans la mesure où sa politique crée du désespoir et de la précarité nous disent les autres. Il ne s’agit pas ici ma petite France de reprendre ce débat qui a animé cet entre-deux tours. Je suis, à vrai dire, atterré de voir le niveau qui a été celui de cette campagne séparant les deux tours. Tu mérites bien mieux que cela, j’en suis convaincu. Aucun débat de fond durant cette finale alors même que deux projets radicalement différents s’opposent. Il n’y a, certes, pas eu de débat de fond mais cela ne nous a pas empêchés de le toucher, le fond. Ne votez pas pour le banquier de chez Rothschild scandait-on d’un côté. Ne votez pas pour le fascisme en personne rétorquait-on de l’autre. Voilà peu ou prou à quoi a ressemblé cet entre-deux tours qu’on nous dit pourtant décisif pour ton avenir.

Depuis le 23 avril, un grand trouble parcourt les électeurs de gauche ma chère France. Faut-il aller voter pour Emmanuel Macron ou ne pas le faire ? Ce questionnement est lourd pour qui a voté en faveur de Benoît Hamon et, a fortiori, en faveur de Jean-Luc Mélenchon. L’objet de cette missive n’est ni de culpabiliser – quelle cohérence aurai-je alors à fustiger l’injonction au vote moral ? – ni de critiquer les uns ou les autres. Je suis, en effet, de ceux qui pensent qu’une telle décision est difficile à prendre et qu’il n’y pas de mauvais choix. Chacun décidera en son âme et conscience, l’important étant de ne pas nous diviser sur cette question. Il n’y a, en effet, pas un choix qui serait plus légitime que d’autre, pas une position qui serait plus respectable qu’une autre. Nous voilà confrontés à une tragédie au sens premier du terme, à savoir deux légitimités qui s’affrontent (faire opposition au FN, ne pas vouloir voter pour le libéralisme fou porté par Monsieur Macron) sans que l’une ou l’autre de ces légitimités ne soient plus légitime que l’autre. Personnellement dimanche je m’abstiendrai. C’est pourquoi, petite France, je t’écris cette lettre. Non pas pour me justifier de quoi que ce soit mais bien plus pour expliquer les raisons de mon non-vote pour Emmanuel Macron ce dimanche (je n’aborderai pas la question de Marine Le Pen dans cette lettre parce qu’il est absolument inenvisageable que je puisse un jour glisser un bulletin FN dans une urne). Lire la suite

L’uberisation ou la modernité archaïque

Dimanche dernier, en recueillant 24,01% des suffrages exprimés, Emmanuel Macron est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle. Bien qu’il ait accumulé, à mes yeux, les erreurs de communication le soir du premier tour – diner sous le feu des projecteurs dans une brasserie parisienne, motards qui l’accompagnent lorsqu’il arrive en voiture, discours se projetant quasiment sur les législatives, bref tout pour donner l’impression qu’il avait déjà gagné – qui pourraient éroder son score du 7 mai, je pense toutefois qu’il finira par s’imposer face à Marine Le Pen. Tout au fil de la campagne, le fondateur d’En Marche s’est présenté et a été présenté comme le candidat de la modernité. Sa jeunesse et sa relative virginité dans la classe politique n’auront, en effet, pas été les derniers arguments qu’il a utilisés.

Porteur d’un projet libéral sur toute la ligne (économiquement et politiquement) à l’inverse de François Fillon qui, lui, ne défendait le libéralisme que dans le secteur économique, Emmanuel Macron est, sans doute, le plus fervent défenseur du modèle initié par Uber et que bien des sociologues et économistes ont placé sous le vocable d’uberisation de la société. Ce phénomène économico-sociologique frappe tous les pans de l’économie ou presque et n’est évidemment pas cantonné à la simple sphère des VTC. Ses défenseurs nous expliquent que c’est un modèle qui permet de donner du travail aux personnes et qu’un tel modèle est porteur d’une modernité accrue. A rebours de cette croyance que l’on voudrait nous imposer, je crois au contraire que l’uberisation n’a que les apparats de la modernité alors qu’elle est en réalité un archaïsme très violent. Lire la suite

Le « vote moral » ou leur cache-sexe

Dans quelques jours la France est de nouveau appelée aux urnes. Les Français devront donc choisir – ou pas – entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Dès le soir du premier tour, la majeure partie du sérail politicien a expliqué à qui voulait l’entendre qu’il fallait absolument ressortir le front républicain. Je ne reviendrai pas ici sur cette notion que j’ai déjà traitée la semaine dernière. La notion qui me parait particulièrement intéressante et l’un des points saillants de cette campagne d’entre-deux tours a été l’argument du « vote moral ». A tous ceux qui expriment des doutes ou qui affirment qu’ils ne veulent pas voter pour Monsieur Macron est opposé l’argument de la morale.

Dès le soir du premier tour, dans son discours au parc des expositions, Emmanuel Macron n’a pas appelé à faire barrage au Front National mais bien à tourner la page en adoptant pleinement son projet. La comparaison avec Jacques Chirac en 2002 est cruelle tant lui avait rappelé que voter pour lui n’était pas forcément une adhésion mais bien un geste pour contrer Jean-Marie Le Pen. C’est assurément en raison de cette différence que le principal argument opposé à ceux qui hésitent ou qui ne souhaitent pas glisser un bulletin Macron dans l’urne n’est pas un argument politique mais moral. Loin d’essayer de convaincre sur le projet du leader d’En Marche – qui finalement n’est partagé que par une portion très maigre de l’électorat – les défenseurs du front républicain expliquent en long, en large et en travers que voter pour Macron est un acte moral. L’objet de ce billet est une tentative de déconstruction de cette logique perverse. Lire la suite

Pas une voix de gauche ne doit aller au FN

Dimanche 23 avril, Marine Le Pen est parvenue à se qualifier pour le second tour. Si elle a battu le record de voix obtenu par le Front National sur une élection elle s’est placée en deuxième position. En n’obtenant que 21,30% des suffrages alors qu’elle ambitionnait au début de la campagne 30% au soir du premier tour, la présidente du FN est bien consciente que le résultat, pour elle, n’est pas aussi bon qu’il aurait pu l’être. Que l’on s’entende bien, il est déjà dramatique que le Front National soit qualifié au deuxième tour et ait recueilli plus de 7,5 Millions de suffrages. Ce résultat est celui d’un abandon des classes populaires et ce bilan est celui du PS et de LR qui ont pavé la voie à ce parti et à ses idées – je l’ai déjà dit.

Si Marine Le Pen n’a pas atteint un score plus élevé c’est en grande partie parce que la France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon sont allés lui contester cet électorat oublié, ces sans-voix qu’Emmanuel Macron et toute la caste politicienne ignorent voire méprisent. On promettait un raz de marée du FN chez les jeunes, ils ont voté à 30% pour Jean-Luc Mélenchon. De la même manière pour les chômeurs et les ouvriers, la campagne de la France Insoumise a détourné de nombreuses personnes du Front National. Si Marine Le Pen n’a pas eu le score qu’elle attendait, elle est en revanche opposée au meilleur candidat possible pour elle. En décidant de transformer le deuxième tour en référendum pour ou contre la mondialisation néolibérale elle tente de piéger Emmanuel Macron qui semble tomber à pied joint dans ledit piège. Dès le soir du premier tour, Marine Le Pen s’est tournée vers les électeurs de Jean-Luc Mélenchon dans une danse du ventre assez prévisible. Pas une seule voix de gauche ne doit aller au FN, il défend des valeurs opposées aux nôtres. C’est pourquoi il faut pointer le danger et les mensonges de ce parti et de sa candidate. Lire la suite

Et maintenant à gauche on fait quoi ?

Dimanche soir, Jean-Luc Mélenchon a échoué à se qualifier pour le second tour de l’élection présidentielle. Avec 618 608 voix de moins que Marine Le Pen, il n’est pas passé loin. En cela, la déception est légitime puisque la qualification est passée près. Après des mois de campagne de terrain qui ont permis ce résultat fantastique, la tentation est grande de se laisser aller au ressentiment et au spleen. Mais, passée cette légitime déception, il va nous falloir, à toute la gauche, travailler d’arrache-pied pour lutter contre les forces centrifuges qui semblent poindre depuis quelques jours en même temps qu’il va falloir entamer un profond travail de convergence si nous voulons que ce beau résultat de dimanche soir ne soit pas sans lendemain.

Ne nous mentons pas, cet entre-deux tours, déjà bien entamé, recèle d’un vrai potentiel de division parmi nos rangs. Injonction au vote Macron, débat parfois très viril sur l’attitude à adopter, ressentiment entre électeurs de Mélenchon et de Hamon, il y a bien des éléments qui pourraient venir semer la discorde entre nous. Je crois précisément – et je l’ai déjà dit à de nombreuses reprises – que c’est dans ces moments-là que nous devons nous garder de toute impulsivité et conserver tête froide et lucidité. Ne tombons pas dans le piège où ils rêvent de nous faire tomber en faisant péricliter le mouvement qui s’est créé et la bataille culturelle qui s’est réenclenchée. Evitons cette aporie ou alors nous serons perdus. Lire la suite