Démocratie, autoritarisme et totalitarisme

Ulysse et les Sirènes – John William Waterhouse

En début de semaine, lors d’un déplacement à Stains, Emmanuel Macron a, au détour d’une phrase anodine, fait comprendre que le confinement pourrait durer encore quatre à six semaines. Répondant, en riant, à la question d’un jeune homme il a effectivement expliqué qu’il allait falloir « tenir encore un peu ». Cette nouvelle déclaration est venue confirmer la manière autoritaire dont est gérée la crise sanitaire depuis sa survenue. Loin de réellement consulter le Parlement, l’exécutif prend toutes ses décisions ou presque en conseil de défense, ce qui en dit assez long sur la pratique du pouvoir actuel.

Il serait toutefois erroné de circonscrire ces pratiques a-démocratiques – comprendre des pratiques qui ne s’embarrassent pas de consultation – à la gestion de la crise sanitaire. S’il est certain que la situation que nous vivons depuis un peu moins d’un an a renforcé certaines dynamiques qui lui préexistait, je suis personnellement bien plus enclin à voir dans ce qu’il s’est produit ces derniers mois une forme de révélation à grande échelle du caractère bâtard du système institutionnel dans lequel nous vivons et la confirmation que la France est bel et bien le pays le moins démocratique parmi ce que l’on appelle les « démocraties libérales ». The Economist – pas franchement connu pour être un organe gauchiste – ne s’y trompe d’ailleurs pas en plaçant notre pays dans la liste des démocraties dites défaillantes. Dès lors, l’articulation entre les notions de démocratie, d’autoritarisme voire de totalitarisme semble être un enjeu majeur pour la compréhension du régime politique dans lequel nous vivons.

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Démocratie, élite libérale et peuple, l’impossible union

La barricade à la Porte St Denis – Nicolas Edward Gabé

L’adoption d’une loi nauséabonde qui a pour objet en façade la protection des principes républicains mais qui dans les faits, permet de pouvoir stigmatiser une partie de la population déjà marginalisée tout en armant toujours plus la république libérale remet encore une fois en cause les bienfaits de notre système politique. L’Assemblée nationale qui doit permettre de représenter l’ensemble des Français dans leur diversité n’est pas vraiment virulente ou alors simplement en façade et entre bons démocrates on sait s’entendre. Cette situation pose énormément de question, sur le peuple, la gauche et la démocratie. Mais alors, pourquoi la république libérale et la démocratie représentative sont-elles nos ennemies ?

En heure de grande écoute sur France 2, à la télévision publique, Marine Le Pen et Gerald Darmanin se font face. L’actuel ministre de l’intérieur doit vendre son projet et montrer qu’il a pour but de protéger notre belle démocratie. Marine Le Pen, démocrate revendiquée joue l’apaisement, au point de voir Darmanin lui reprocher sa mollesse. Sur une célèbre chaine d’info en continu, la ministre de l’enseignement supérieur, pas honteuse de la situation des universités, de la souffrance des étudiants ou de la précarité des profs, parle du mal que représente l’Islamo-Gauchisme pour les études supérieures et les travaux universitaires. Dans une démocratie de moins en moins libérale mais toujours plus autoritaire, ces sorties ne sont pas des couacs, elles permettent d’affirmer que ce système de gouvernement nous veut du mal.

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Le bien commode adversaire (à propos du complotisme et de ses utilisations)

Conference at night – Edward Hopper

Voilà bientôt une année que la France vit sous la menace du Covid-19 et de ses implications en termes de mesures sanitaires mais aussi de libertés publiques. Depuis un peu plus d’un mois, le pays tout entier est forcé de suivre le couvre-feu à 18h, ce qui ne manque pas d’avoir des effets psychologiques délétères sur beaucoup de personnes. La situation que nous vivons depuis des mois maintenant – et peut-être pour un certain temps encore – couplée à l’arrivée des différents vaccins a donné lieu à de multiples théories complotistes et conspirationnistes.

Bien sûr, il serait erroné de dire que c’est le nouveau coronavirus qui a crée la dynamique complotiste. Il n’en demeure pas moins vrai que la période que nous traversons a été un formidable accélérateur pour lesdites théories pour des raisons diverses qu’il s’agit de regarder en face pour peu que l’on souhaite être conséquent sur le sujet. Lutter contre les théories du complot et contre ceux qui les fabriquent ne se départit effectivement pas de cette obligation simple mais souvent négligée : réfléchir au niveau des structures et mener ce qui s’apparente bel et bien à une forme de bataille culturelle.

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Vie politique, les dangers de la personnalisation

La chute d’Icare – Pieter Brueghel l’Ancien

Il y a quelques semaines, l’annonce du déjeuner entre Bruno Roger-Petit, l’un des conseillers d’Emmanuel Macron, et Marion Maréchal, anciennement Maréchal-Le Pen, a fait grand bruit. Au sein même de la majorité présidentielle des voix se sont élevées pour fustiger ce rapprochement avec l’extrême-droite. Tout a semblé agir comme si le seul rapprochement réel était celui des assiettes alors même qu’au niveau des idées les convergences sont présentes depuis un certain temps. De la même manière, à l’exception de quelques articles, l’agitation autour d’Arnaud Montebourg se centre sur sa personne et pas sur les idées qu’il entend porter ou la stratégie de prise du pouvoir qu’il souhaite mettre en place.

Ces deux exemples, loin d’être exhaustifs, viennent rappeler avec force et vigueur à quel point la personnalisation de la vie politique – par vie politique on entendra dans le développement qui va suivre la structuration des rapports de forces électoraux bien que celle-ci ne se limite pas à cette seule partie – structurait encore de manière fondamentale le débat public dans notre pays. Si l’on pourrait facilement y voir une sorte de folklore ou même un élément de la singularité française, cette personnalisation outrancière est assurément porteuse de bien des dangers. Il apparait chaque jour un peu plus ironique que, dans le seul pays qui a tranché la tête du roi, la personnalisation soit la plus forte au sein du groupe des pays dits démocratiques.

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Les référendums en quelques lignes

Conference at night – Edward Hopper

Il y a quelques semaines, à la sortie de la conférence citoyenne sur le climat, Emmanuel Macron a annoncé qu’il était prêt à soumettre certaines des conclusions à référendum. Le locataire de l’Elysée a plus précisément affirmé qu’il était prêt à en effectuer deux d’ici la fin de son mandat à propos des sujets écologiques, sans doute est-ce là un moyen de reprendre la main sur le calendrier politique d’ici l’élection de 2022 – un peu comme dans la troisième saison de Baron Noir. Le référendum est effectivement un outil qui apparait souvent comme un retour à la démocratie et c’est assurément l’histoire que compte mettre en place le monarque présidentiel avec les deux qu’il envisage.

Peut-être y voit-il un moyen de répondre à l’une des revendications phares du mouvement des Gilets jaunes. Ceux-ci ont effectivement mis en tête de leurs revendications la mise en place du référendum d’initiative citoyenne (ou RIC). Présenté comme un moyen de permettre à la population d’influer sur la politique menée, le RIC était, pour les Gilets Jaunes, la manière la plus sûre de réinstaurer de la démocratie dans un système politique qui en manque affreusement. Toutefois, le référendum est extrêmement ambivalent à mes yeux et ne saurait être considéré comme la panacée face aux multiples dénis de démocratie que connait notre pays.

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L’action citoyenne pour éviter le pire ?

En emportant une large majorité absolue lors des élections législatives de 2017, la République en Marche prétendait avoir fait entrer la société civile à l’Assemblée Nationale. Par-delà le parti d’Emmanuel Macron, le recours à ce concept fumeux qu’est la société civile est désormais devenue monnaie courante dans la sphère partisane. Face au bouleversement politique et sociétal que représente la défiance grandissante à l’égard des partis dits de gouvernement un peu partout sur la planète, l’appel à immerger lesdits partis dans la société revient avec plus de force sans que l’on sache parfois très bien de quoi il en retourne exactement.

Le cas de LREM est à ce titre éloquent puisqu’il fait figure d’exemple quasi-paroxystique d’une des manières d’instrumentaliser cette question de la société civile pour faire que rien ou presque ne change dans les rapports de force politiques. En faisant entrer des nouvelles têtes au Parlement, le parti présidentiel n’a évidemment pas intégré la société dans sa diversité mais uniquement la fraction des cadres et des classes supérieures. Plus largement, l’intérêt de l’action citoyenne réside principalement dans le fait que celle-ci déborde du cadre parlementaire et qu’il se pourrait bien que ça soit par ce biais là que les choses évoluent rapidement, tant les mobilisations citoyennes de ces dernières années semblent être d’une nature nouvelle et s’inscrire dans une période d’effondrement (ou tout du moins de remise en cause) du système représentatif.

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La Vème République en quelques lignes

Il y a quelques jours, revenant de son voyage en Israël pour commémorer le 75ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, Emmanuel Macron a pesté en présence de journalistes à propos de ceux qui affirment que la France vit une accélération de l’autoritarisme. Frisant le degré zéro de l’argumentation – sorte de point Godwin des dirigeants plus ou moins autoritaires derrière une façade démocratique se lézardant – le locataire de l’Elysée a enjoint tous ses contempteurs à aller essayer la dictature avant d’émettre des critiques. Il va sans dire qu’une telle défense est d’un ridicule sans nom et n’est finalement que l’exact opposé de ceux qui affirment de manière exagérée que nous serions en dictature sans nuance aucune.

Je suis effectivement de ceux qui pensent que l’argument du moindre mal est toujours un sophisme, une ruse rhétorique. Si l’on en vient effectivement à dire « regardez nous sommes mieux qu’en Corée du Nord ou en Iran » c’est qu’il y a déjà un problème profond. En réalité, le monarque présidentiel tente, par cette outrance, d’imposer l’idée selon laquelle il y aurait une forme de binarité. En somme, si on le suit, l’on ne peut être qu’en démocratie ou en dictature un peu comme s’il n’y avait pas cinquante nuances d’autoritarisme et que notre pays n’était pas déjà bien avancé dans cette logique parmi les pays que l’on appelle « démocratiques ». Cet entre-deux dans lequel la France se trouve a largement été rendu possible par l’avènement de la Vème République qui porte en elle-même les germes de cet autoritarisme.

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La démocratie athénienne en quelques lignes

Samedi, un peu partout en France les Gilets jaunes ont célébré le premier anniversaire de leur mouvement. Le 17 novembre 2018 a, effectivement, marqué le premier acte d’un mouvement qui, s’il a indéniablement perdu en intensité, est encore présent dans la société et qui, surtout, a toutes les chances de voir ses répercussions demeurer présentes bien longtemps dans le pays tant les causes qui ont mené à son surgissement sont encore là. Rapidement, en effet, les Gilets jaunes ont émis d’autres doléances que le simple retrait de la taxe carbone. Ce que certains avaient au départ pris pour une jacquerie fiscale, en tentant de circonscrire les revendications à ce seul domaine, s’est rapidement mué en une aspiration farouche à une plus grande démocratisation et une féroce critique du système représentatif dont la défense du RIC est certainement le symbole le plus patent.

En convoquant le passé – l’on se souvient de ce drapeau présent sur les Champs Élysées qui en plus de reprendre le bleu, blanc, rouge était orné de trois étoiles (1789, 1968, 2019) comme pour mieux affirmer le caractère révolutionnaire que voulaient se donner les Gilets jaunes – le mouvement ne s’est pas privé de porter aux nues le système athénien et sa démocratie supposée parfaite, c’est le lieu commun largement partagé dès que l’on évoque l’Athènes antique. La démocratie athénienne n’était pourtant pas aussi parfaite que ce que l’on imagine souvent, si bien que cette nostalgie s’apparente presque à une réminiscence de cette croyance en un âge d’or fantasmé.

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Le lien abstention-désintérêt en quelques lignes

Avant-hier, nombreux ont été les analystes à se réjouir d’une baisse de l’abstention par rapport aux dernières élections européennes. S’établissant à 49,88% alors que l’on attendait une abstention record – il est d’ailleurs assez drôle de constater que les mêmes sondeurs qui prévoyaient ce chiffre record étaient invités à commenter le chiffre de dimanche comme si de rien n’était, un peu comme les économistes qui jugeaient la crise de 2007-2008 impossibles ont été ceux à qui l’on a demandé d’expliquer les raisons de ladite crise – l’abstention a été brandie comme la preuve d’une vivification de « l’esprit citoyen » et tant pis si près d’un Français (inscrit sur les listes électorales) sur deux ne s’est pas déplacé.

Par-delà la question du chiffre en lui-même, la notion d’abstention est probablement devenue l’une de celles les plus débattues dans le débat politique et les abstentionnistes un sujet de discussion à part entière. Il n’est finalement guère étonnant d’assister à cet état de fait dans la mesure où les taux d’abstention atteignent des niveaux de plus en plus élevés (quand bien même l’abstention de dimanche est la moins élevée depuis 1994 pour des élections européennes) et semblent se stabiliser autour des 50% hors élection présidentielle. Dès lors, nombreux sont les analystes ou éditorialistes à définir l’ensemble des abstentionnistes comme des personnes n’ayant aucun intérêt pour la politique et, par conséquence, à tenter de faire croire que lesdits abstentionnistes n’ont pas leur mot à dire puisqu’ils ne votent pas.

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Le système représentatif en quelques lignes

Dans quelques semaines, les Français seront de nouveau appelés aux urnes dans le cadre des élections européennes. S’il y a de fortes chances que l’abstention et les votes blancs ou nuls atteignent encore une fois des niveaux records, il n’est clairement pas impossible que le pouvoir en place se serve de ces élections (en cas de bons résultats) pour affirmer qu’il est légitime et que les urnes auront alors, dans leur logique, balayé la contestation sociale. Peu importe que lesdites élections ne portent pas sur des enjeux nationaux ou même qu’une élection ne purge en aucun cas une contestation sociale, la caste au pouvoir depuis des décennies se sert abusivement du paravent des élections et du système représentatif pour s’acheter une légitimité.

Les thèses sous-jacentes sont relativement évidentes et simples à saisir. Elles se résument en un syllogisme d’un simplisme confondant : la démocratie est représentée par les élections, les élections m’ont désigné, je suis donc démocratiquement légitime. La faiblesse de cet argumentaire – au-delà du fait que le syllogisme est à la pensée ce que le fœtus est à l’humain, c’est-à-dire une forme très primitive – réside bien entendu dans le fait qu’absolument rien ne permet de faire coïncider système représentatif et démocratie, bien au contraire.

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