Pourquoi une légalisation hâtive du cannabis serait absurde

150 personnalités marseillaises, dont des représentants politiques tels que Patrick Mennucci ou Marie-Arlette Carlotti, ont publié le 8 janvier dernier une tribune plaidant pour une « légalisation contrôlée du cannabis ». Affirmant que « Marseille souffr[ait] des dommages causés par la prohibition du cannabis » les signataires de cet appel ont affirmé qu’il « [était] temps d’agir ». En publiant cette tribune, les signataires faisaient le vœu que le débat sur la légalisation du cannabis soit ouvert au cours de la campagne à venir. Leur vœu semble avoir été entendu puisque lors du deuxième débat de la primaire de la Belle Alliance Populaire, les différents candidats ont été appelés à se positionner sur ce sujet.

Des quatre candidats socialistes, seul Manuel Valls s’est prononcé fermement contre la légalisation arguant que c’était mettre en péril l’autorité de l’Etat. A l’inverse Benoît Hamon – qui a inscrit ladite légalisation dans son programme et qui est arrivé en tête hier soir – Vincent Peillon et Arnaud Montebourg semblaient, eux plus ouverts à une telle proposition. Il me semble pourtant qu’une légalisation hâtive qui ne tiendrait pas compte des réalités de terrain serait absurde au sens que donnait Albert Camus à ce terme. « L’absurde, écrit-il dans Le Mythe de Sisyphe naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Dans sa conception, l’absurde réside avant tout d’un divorce. Aucune chose n’est absurde en elle-même, c’est précisément la confrontation entre deux éléments qui peut aboutir au sentiment d’absurdité. Je crois précisément que la légalisation hâtive du cannabis répond à cette logique : ce n’est pas la légalisation en elle-même qui est absurde mais précisément une légalisation trop rapide et sans analyse de la situation. Lire la suite

En haut on lit Marx, en bas on le subit

Dans la nuit de samedi à dimanche, un individu a une nouvelle fois tenté de mettre le feu au centre d’hébergement pour SDF situé dans le XVIème arrondissement de Paris. Dans la mesure où ledit centre accueillait déjà une cinquantaine de personne, il ne me semble pas exagéré de parler de tentative de meurtre. Un tel acte, qui vient s’ajouter aux autres tentatives d’incendie ou à la réunion houleuse qui s’était déroulée à Paris Dauphine, nous rappelle où le communautarisme et la violence sont les plus forts malgré tout ce qu’on essaye de nous faire croire. En somme, il n’y a rien de guère surprenant dans ce communautarisme du XVIème arrondissement de Paris, il répond pleinement aux théories de Marx sur la conscience de classe.

A l’heure où le Parti Socialiste n’a plus de socialiste que le nom et mène une politique franchement libérale et où les candidats à la primaire de droite et du centre rivalisent pour marcher dans les pas de Margaret Thatcher, certains pensent sans doute qu’il est dépassé de parler et de défendre les théories marxistes. N’ayons pas peur des mots, d’aucuns affirmeront même qu’une telle position est ringarde. Pourtant, il me semble que les développements du penseur et économiste allemand peuvent contribuer à expliquer grandement ce qui parcourt nos sociétés où les inégalités progressent. Fidèle à son habitude, le capitalisme néolibéral a intégré les conclusions de Marx pour mieux les utiliser contre ceux qui auraient intérêt à ce que le système change radicalement. Là est sans doute la plus grande de ses forces, d’avaler les pensées alternatives pour se renforcer en les dénaturant. Lire la suite

Grèves et manifestations, les Français malades de la peste

« Selon que vous soyez puissants ou misérables, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » écrivait Jean de La Fontaine dans Les Animaux malade de la peste en 1678. Il semblerait que trois siècle et demi plus tard, cette maxime demeure plus vraie que jamais. Sommes-nous condamnés à être frappés pour toujours de cette peste qui provoque une vision troublée et des jugements partiaux ? On dirait bien que oui. Récemment, deux mouvements de protestations ont marqué l’actualité : la grève des journalistes d’I-Télé et les manifestations des policiers réclamant plus de moyens.

Mis en regard du grand mouvement de contestation à la loi El Khomri du printemps dernier, ces deux épisodes de protestation étonnent dans la mansuétude qui leur est accordée. Il ne s’agit pas ici de juger du bien-fondé ou non des diverses mobilisations mais simplement d’étudier la réception de ces mouvements dans les médias et dans la sphère politique pour bien mettre en évidence les différences de traitements envers les grévistes ou manifestants selon le motif de leur ire. Le droit de manifester est inscrit dans notre Constitution, celle qui régit notre République, notre Res Publica, notre chose commune. Aussi me parait-il évident d’exiger un traitement identique dans les mouvements sociaux. Chose qui est loin d’être le cas. Lire la suite

Discriminations, ce si pervers rapport

Au cours des dernières semaines, le sujet des discriminations s’est immiscé dans l’actualité avec une intensité rare. Pas moins de deux rapports et d’une intervention du défenseur des droits sont, en effet, venus agrémenter les sujets d’informations. C’est d’abord le défenseur des droits qui s’est alarmé de la persistance des discriminations présentes dans la société française. Son étude a démontré que les personnes de couleurs noires sont très souvent ramenées à leur couleur de peau quand les personnes arabes sont, elles, réduites à leur religion (musulmane) réelle ou supposée. C’est ensuite un rapport de la Cnesco (le Conseil national d’évaluation du système scolaire) qui a publié un rapport issu d’une étude longue de plusieurs années et qui démontre que l’école accentue « les inégalités sociales et de migrations ».

Toutefois, le rapport qui a le plus fait parler – bien que le sujet des discriminations n’a pas non plus été au cœur de l’actualité, n’en demandez pas trop – est sans conteste le rapport publié par France Stratégie et qui démontre que les discriminations représentent un manque à gagner pour l’économie du pays (les discriminations représenteraient un coût compris entre 3 et 14% du PIB). Si ce rapport a été accueilli de manière enthousiaste par certains, par beaucoup même, il me semble que celui-ci est particulièrement pervers. Pervers est ici pris dans son sens originel à savoir une chose qui semble bénéfique mais qui se révèle maligne sur le moyen ou le long terme. Alors oui, un tel rapport peut peut-être faire changer les choses mais pour des fins qui ne sont pas nobles. Lire la suite

L’islam et les musulmans, chronique d’une hystérie française (3/3): apocalypses et catastrophes

La perspective renversée

Burkini, voile et signe religieux ou autant d’éléments qui prouveraient selon certains un refus d’intégration de la part des Français de confession musulmane. La résurgence du fait religieux surprend évidemment dans notre pays marqué par une sécularisation longue de plusieurs décennies, sécularisation prophétisée par Nietzsche et son célèbre « Dieu est mort ». Ce qui semble le plus dérouter observateurs, politiciens et citoyens lambda est sans aucun doute le fait que ce « retour du religieux » soit en partie portée par les jeunes générations. D’aucuns ne saisissent pas pourquoi les deuxième, troisième voire quatrième générations n’ont pas embrassé la logique de discrétion et de sécularisation. Aussi ces observateurs considèrent-ils l’absence de gêne vis-à-vis du fait religieux comme un refus d’intégration de ces jeunes générations dans la société. Ce propos est largement répandu dans les sphères médiatiques, politiques ou sur les réseaux sociaux. Et pourtant, il me semble que l’on pourrait élaborer une autre hypothèse qui consisterait à renverser cette perspective. Cette hypothèse, que je vais tenter d’expliciter ci-après, revient à dire que la religiosité affichée par les jeunes générations, loin d’être une marque de refus d’intégration, montre au contraire une intégration pleine et entière dans notre pays et notre société. En somme, il s’agit de retourner la perspective. Lire la suite

L’islam et les musulmans, chronique d’une hystérie française (2/3): les principes dévoyés

Au nom du vivre ensemble

Mardi dernier, Marwen Muhammad, le porte-parole du CCIF était l’invité de RTL aux alentours de 13 heures pour réagir à la polémique autour du burkini et dialoguer avec des auditeurs de la station de radio. J’écoutais son intervention d’une oreille distraite lorsque tout à coup l’un des auditeurs (dont j’ai oublié le nom) m’a sorti de ma torpeur estivale. Il affirmait en substance qu’il était opposé au burkini parce que celui-ci était une provocation et qu’en ces temps troublés celle-ci était mal venue. Ce n’est toutefois pas cette partie de son propos qui m’a fait sortir de ma torpeur mais bien plus la conclusion de celui-ci répétée plusieurs fois telle une antienne qui a vocation à devenir vraie parce qu’on la martèle. Si cet auditeur était contre le burkini, c’était au nom du vivre ensemble que ledit maillot mettait à mal. J’ai donc tendu l’oreille avec plus d’attention pour l’entendre conclure une deuxième intervention par les mêmes propos, au nom du vivre ensemble le burkini est à proscrire. Passons sur la question du burkini en tant que tel et concentrons-nous plutôt sur le vivre ensemble ainsi défendu par l’auditeur. Il me semble assez clair qu’une telle définition du vivre ensemble n’aurait rien à envier au fameux novlangue crée par Georges Orwell dans 1984.

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L’islam et les musulmans, chronique d’une hystérie française (1/3): soyez discrets, déshabillez-vous

[EDIT]

Le procureur en charge de la rixe de Sisco a affirmé que ladite rixe n’avait aucun fondement religieux a priori et relevait bien plus de la « logique de caïdat » avec tentative de privatisation de la plage. Toutefois cela n’enlève rien au fait que le maire de Sisco s’est précipité pour interdire le burkini, preuve à mes yeux de l’hystérie inquiétante qui touche notre pays actuellement.

En cette période olympique, il est des disciplines où nos politiciens excellent et méritent sans contestation possible la médaille d’or : le maniement de l’outrance et de l’invective ou l’instrumentalisation de l’islam à de sombres fins politiciennes et électorales. C’est bien simple, depuis presque deux mois il n’est pas un jour sans polémique autour de tel ou tel sujet se rapportant directement ou indirectement à l’islam et aux musulmans français. Il faut reconnaître à nos belles âmes le mérite de la constance et de l’inventivité tant elles parviennent jour après jour à se renouveler et à aller toujours plus loin dans l’invective, la polémique de bas étage et, in fine, dans l’accroissement de la division. Toutefois, pour être totalement juste, il faut reconnaître que ceux-ci prospèrent sur un terreau déjà bien présent et alimenté au quotidien par leurs multiples pitreries absolument indigne du moment singulier que traverse notre pays.

Du citoyen lambda au responsable politique, de la petite commune corse de Sisco à Cannes la clinquante, de la plage publique à un parc aquatique privé, notre pays est peu à peu gagné par l’hystérie et nos irresponsables responsables politiques ne font rien pour apaiser les choses, bien au contraire. Matin, midi et soir nous voyons se succéder les petites phrases et les grandes accusations, les propos rances et les tenues de camouflage qui les entourent ou encore les propos orduriers et les propositions les plus liberticides. Sous couvert de lutter contre un ennemi – Daech – c’est toute une communauté qui se retrouve stigmatisée et livrée à la vindicte populaire. Entendons-nous bien, il faut évidemment lutter contre Daech de la manière la plus implacable qui soit. Toutefois, à mes yeux, agir comme nous le faisons en France et hystériser le débat public n’est pas, c’est un euphémisme, le moyen le plus pertinent ou le plus efficace de lutter contre lui mais bien au contraire le moyen le plus sûr de le renforcer par nos divisions qui, si rien n’est fait, ne tarderont pas à se transformer en fractures irrémédiables. Lire la suite

Les attentats, l’état d’urgence et les trois théâtres

Dans la nuit du 19 au 20 juillet dernier, l’état d’urgence a une nouvelle fois été prolongé. Il était alors 4h53 et une très large majorité (489 voix pour, 26 contre et 4 abstention) approuvait alors la prorogation de cet état d’exception pour six mois supplémentaires, portant son application au moins jusqu’à janvier 2017. Ce vote faisait suite à l’effroyable drame qui a frappé Nice au soir du 14 juillet alors même que François Hollande avait annoncé la levée de l’état d’urgence lors de la traditionnelle interview du même jour. Quelques jours plus tard, le 26 juillet, un nouvel attentat frappait la France et aboutissait à l’égorgement du père Hamel à Saint-Etienne-du-Rouvray. La succession des faits semble chaque fois contredire les multiples prorogations de l’état d’urgence comme si les terroristes se jouaient de lui pour mieux surprendre et horrifier.

Ce sont donc à nouveau des réactions d’effroi auxquelles se sont, malheureusement ajoutée, des manœuvres politiciennes de bas étage qui ont suivi cette nouvelle attaque sur le sol français. Les membres de l’opposition, à commencer par le premier d’entre eux, se sont empressés de réclamer toujours plus de mesures sécuritaires pour lutter contre le danger terroriste, allant même jusqu’à arguer qu’il fallait outrepasser la Constitution, simple « argutie juridique ». A chaque attentat c’est la même scène qui se met en place entre exigence sécuritaire et attaques politiciennes si bien qu’il ne me paraît pas exagéré de voir trois grands théâtres dans les multiples actes effroyables que connaît notre pays depuis désormais un an et demi : théâtre terroriste, théâtre politicien et théâtre sécuritaire. Il me semble que les réflexions de Guy Debord sur la Société du Spectacle peuvent pleinement s’appliquer à ces phénomènes. Si l’écrivain attaquait farouchement le capitalisme dans son ouvrage, au vu de la mondialisation il n’est pas absurde de penser que la société du spectacle s’est désormais répandue sur toute la planète. Lire la suite

La mort d’Adama Traoré, éternel recommencement

« Ok ! J’ai beau brailler sur des dizaines de mesures, j’peux rien t’dire d’original qu’un autre rappeur t’ait jamais dit. Parce que finalement nos plaintes sont les mêmes, on décrit la même réalité, on dénonce les mêmes problèmes. Titre après titre, album après album. Au point qu’j’ai l’sentiment que tout ça n’est qu’un éternel recommencement… » affirmait déjà Youssoupha il y a presque dix ans dans son morceau Eternel recommencement issu de son premier album. Force est aujourd’hui de constater avec l’affaire Adama Traoré que ces mots étaient prémonitoires et que depuis rien, ou presque, n’a changé notamment à propos des violences policières. Le schéma classique s’est reproduit entre possible (probable même) bavure policière, absence presque totale de couverture médiatique (ainsi que l’a bien noté Acrimed) et déferlement de haine sur les réseaux sociaux à l’égard de ces « racailles » qui dans le fond n’ont que ce qu’elles méritent.

Mort le 19 juillet, on pourrait penser qu’Adama a été éclipsé de l’actualité uniquement en raison des deux attentats qui ont entouré ce terrible drame. Et pourtant des violences policières américaines ont été traitées dans les médias dans les jours entourant cette tragédie. Cette différence de traitement a d’ailleurs entrainé la publication d’un édito au vitriol dans le New York Times et intitulé « Black Lives Matters in France too » que l’on peut traduire par « La vie des Noirs compte aussi en France » au cours duquel le quotidien américain dénonce « la culture de l’impunité bien ancrée chez les policiers français » qui « mène à des abus d’autorités sur les minorités ». En somme, chez la plupart de nos médias c’est la vieille histoire de la paille et de la poutre qui fait loi dans le traitement des violences policières. Lire la suite

La libéralisation du marché des autocars ou le grand enfumage

Dimanche dernier, le 31 juillet, l’émission Capital a diffusé un reportage sur les autocars « nouveau moyen low cost » de partir en vacances. Ledit reportage tentait bien de rendre compte des bons côtés et des mauvais côtés de cette nouvelle pratique, notamment en montrant comment les géants du secteur (Isilines, Flixbus, Mégabus, etc.) faisaient subir une pression monumentale à tous leurs sous-traitants et les dérives que cette nouvelle tendance pouvait entrainer comme le fait que des conducteurs sans permis sont chauffeurs – conséquence de l’impossibilité légale des compagnies à contrôler le nombre de points sur les permis des chauffeurs. Toutefois – et comme pour toute production intellectuelle ou médiatique – un large biais était présent dans ce reportage.

Dans cette ode aux autocars que nous a proposé Capital, l’accent était en effet mis sur l’avantage procuré par la libéralisation du marché des autocars à savoir celui de permettre à des personnes aux revenus modestes de pouvoir se déplacer et partir en vacances ou rentrer plus régulièrement chez elles (pour les étudiants notamment). Ironie de l’histoire, dimanche était l’anniversaire de l’assassinat de Jean Jaurès, celui-là même qui dans son célèbre Discours à la jeunesse de 1903 que le « courage c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe ». En ce sens et selon moi, le reportage de Capital ne révèle qu’une vérité partielle et partiale à l’égard de la question des autocars. Lire la suite