Populisme, au-delà des caricatures

Depuis quelques années, et plus encore depuis l’année dernière, le mot populisme est utilisé à toutes les sauces. Si le dictionnaire Oxford a décidé de désigner « post-vérité » comme mot de l’année, il n’aurait guère été surprenant que celui-ci soit le mot « populisme » tant celui-ci est brandi à tout bout de champ pour tenir lieu d’argumentaire. Comme le savent ceux qui me lisent régulièrement j’attache une importance toute particulière au sens des mots. Il est euphémique de dire que dans le cas du terme populisme, son sens a été tourné et retourné afin d’y faire rentrer tout et n’importe quoi si bien qu’aujourd’hui il est bien difficile de savoir ce qu’un tel ou un tel veut dire lorsqu’il l’utilise.

« Idéologie et mouvement politique (en russe narodnitchestvo) qui se sont développés dans la Russie des années 1870, préconisant une voie spécifique vers le socialisme » ; « Idéologie politique de certains mouvements de libération nationale visant à libérer le peuple sans recourir à la lutte des classes » ; « Tendance artistique et en particulier littéraire qui s’attache à l’expression de la vie et des sentiments des milieux populaires ». Voilà les trois définitions que donne le Larousse au mot populisme. Une fois que l’on a dit cela, j’en conviens, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés. Dès 2011, Dominique Reynié dans Populismes : la pente fatale commençait à utiliser ce mot pour faire des amalgames plus que douteux. A l’heure actuelle, dans la bouche des éditocrates et des tenants du statut quo, le terme populisme est en quelque sorte devenu le nouveau point Godwin. Lire la suite

Les débats pré-premier tour, symboles du délitement de la Vème République

Il y a une dizaine de jours, les cinq candidats recueillant le plus d’intention de vote dans les sondages ont débattu durant près de trois heures sur TF1. Marine Le Pen, François Fillon, Emmanuel Macron, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon ont donc confronté leurs projets dans un débat que j’ai personnellement trouvé de bonne tenue. Au-delà de l’aberration démocratique que constitue à mes yeux la scandaleuse non-invitation des six autres candidats – ceux que les médias appellent les petits candidats – il me semble que la tenue de ces débats (celui du 20 mars puis les deux autres qui se tiendront entre les 11 candidats d’ici le 23 avril prochain) est un symbole puissant du délitement de la Vème République.

Assurément, le débat du 20 mars dernier pouvait être un tournant dans la campagne présidentielle. Jean-Luc Mélenchon l’attendait avec impatience et il s’en est plutôt bien sorti, Marine Le Pen a pu jouer dans la cour des grands, François Fillon a pu s’adresser aux Français sans que les affaires soient omniprésentes dans le débat. Je crois plutôt que ce débat, et les deux autres qui vont suivre, marque un tournant historique dans la vie politique de notre pays. Peut-être me trompé-je mais je suis persuadé que cette élection marque une véritable rupture. Après la renonciation de François Hollande – grande première pour un président sortant – l’instauration de ces débats vient mettre selon moi une nouvelle balle dans la tête d’une Vème République complètement exténuée et à bout de souffle. Lire la suite

L’astre mort de la social-démocratie et la nuit sans étoiles

Il y a quelques semaines, à croire les médias français, les élections néerlandaises ont réservé une grande surprise : le Parti de la liberté (extrême-droite) mené par Geert Wilders n’est finalement pas arrivé en tête. Avec 13,1% des voix et 20 sièges celui-ci est arrivé derrière le Parti populaire libéral et démocrate du Premier ministre sortant Mark Rutte. En réalité ceci n’est guère une surprise que pour nos médias français puisque ces résultats étaient relativement attendus aux Pays-Bas. Le véritable enseignement de ces élections est que la coalition entre le parti de Mark Rutte et le Parti travailliste a été lourdement sanctionnée dans les urnes, le Parti travailliste payant le plus lourd tribut puisqu’il a perdu 19% des voix, 20 sièges et qu’il se retrouve comme troisième force classée à gauche dans l’échiquier politique.

Pour le Parti travailliste hollandais cette déroute est une grande première mais elle vient souligner, confirmer et accentuer la dynamique à l’œuvre un peu partout en Europe qui sanctionne les grandes coalitions et frappe durement les partis sociaux-démocrates qui ont fait alliance avec la droite ou qui ont d’eux-mêmes menés des politiques néolibérales saupoudrées de quelques mesurettes sociales. En somme, c’est cette troisième voie, celle du blairisme, qui est sanctionnée un peu partout en Europe. La détresse dans laquelle la social-démocratie a jeté les peuples en abandonnant ses deux piliers – la démocratie et le social – font aujourd’hui courir le risque d’une poussée d’extrême-droite. Il est temps de se réveiller et d’analyser l’une des vraies raisons de la montée de l’extrême-droite sur le Vieux Continent. Lire la suite

Lettre ouverte d’un jeune de gauche à Benoît Hamon

Mon cher Benoît, j’ai quelque peu hésité avant de t’adresser cette lettre. La liras-tu ? J’ose espérer que oui toi qui en appelles au peuple très souvent et qui veut renouveler les pratiques politiques de notre pays. J’espère que tu excuseras mon tutoiement mais je me permets de te tutoyer étant donné que tu te dis proche du peuple. J’imagine que tu ne m’en tiendras pas rigueur et si c’est le contraire tant pis ça sera une nouvelle preuve de l’hypocrisie dans le monde politique. Si je prends cette liberté, c’est aussi parce que nous sommes relativement proche au niveau des idées sur pas mal de points : une répartition plus équitable des richesses, la dénonciation d’une Europe trop libérale ou encore l’appel à une VIème République. Cette proximité d’idées, c’est aussi la raison pour laquelle j’ai hésité à t’écrire cette lettre. De la même manière que j’avais hésité à adresser une lettre à Jean-Luc Mélenchon il y a un peu plus d’un an lors du lancement de sa candidature, j’ai longuement hésité à t’adresser ces quelques mots.

Si j’ai hésité à t’adresser cette missive, c’est également en raison de la probabilité que tes soutiens me traitent de je ne sais quel nom et m’accusent d’être dans une cabale contre ta personne aujourd’hui pour favoriser et soutenir Jean-Luc Mélenchon, qu’on me demande, en somme, comme l’affirmait le slogan de mai 68 d’où je parle. A l’heure actuelle je pense m’abstenir dans quelques semaines et je ne suis pas membre de la France Insoumise. Cette proximité d’idées que j’ai évoquées plus haut c’est aussi la raison pour laquelle je me sens obligé de t’adresser cette lettre. Au-delà des accusations stériles qui ne manqueront sans doute pas de pulluler vis-à-vis de ce texte, il me semble que le moment historique que nous sommes en train de traverser nous oblige, femmes et hommes de gauche, à la franchise et à ne pas refuser le débat. Comme le disait Jaurès, que tu as cité lors de ton grand meeting de Bercy, dans son magnifique Discours à la jeunesse, « le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Alors voilà cette lettre pour te dire ma vérité à ton encontre. Lire la suite

Mélenchon, Le Pen et l’odieux jeu de lémédia

Samedi dernier, la marche pour la VIème République a été une formidable réussite. En effet, près de 130 000 personnes y ont participé puis ont écouté le discours empli de métaphores mais aussi de gravité de Jean-Luc Mélenchon. Il y a de fortes chances que cet évènement qui ouvrait la campagne officielle du représentant de la France Insoumise soit celui qui, à la fin de la campagne, aura rassemblé le plus de monde. Lundi, continuant sur sa lancée, Jean-Luc Mélenchon a été, à mes yeux et il me semble à ceux de beaucoup, le meilleur des cinq femme et hommes présents sur le plateau. Survolant par moment le débat, tranchant à souhait, pédagogue sans être pédant, l’ancien candidat du Front de Gauche a réussi son premier pari : celui de se présenter comme un candidat sérieux en même temps qu’il a cassé l’image d’homme non-sympathique que contribuent à lui coller lémédia sur le dos.

Il a été le seul, avec Macron, à s’opposer frontalement à Marine Le Pen et ce, à de nombreuses reprises. Cela n’a pas empêché Gilles Bouleau de tenter de le rapprocher de la présidente du Front National. De la même manière que lors de L’Emission politique il y a quelques semaines, l’un des objectifs apparents de certains journalistes est de renvoyer Mélenchon et Le Pen dos à dos dans un odieux jeu de comparaison. Lémédia compare à dessein les deux candidats afin de tenter de décrédibiliser Mélenchon. L’énormité de leurs propos, sciemment présente ou pas, contribue, au contraire, à crédibiliser Le Pen. Puisqu’il est de bon ton à l’heure actuelle de décoder tout et n’importe quoi sauf lémédia (comment pourrait-il en être autrement puisque le Décodex est l’émanation de lémédia ?), il ne me paraît pas superflu de rappeler quelques vérités. Lire la suite

Daniel Blake à la croisée de Kafka, Orwell et Camus

De la même manière qu’il existe des livres dont la lecture ne vous laisse pas indemne – j’ai notamment déjà parlé de La Part de l’autre d’Eric Emmanuel Scmitt – il est des films dont le visionnage vous marque profondément. Sorti depuis près de six mois, I, Daniel Blake de Ken Loach fait partie de cette catégorie. Lauréat de la palme d’or à Cannes l’année dernière, le film est à mes yeux un véritable bijou, un petit chef-d’œuvre qu’il faudrait faire regarder à tout le monde, à commencer par les tenants du néolibéralisme effréné qui fustigent à longueur de journées les personnes frappées de plein fouet par la précarité.

I, Daniel Blake rejoint d’une certaine manière Merci Patron ! dans le sujet qui est traité à savoir l’effroyable mécanique qui broie des vies et des personnes. Cependant, là où Merci Patron ! recelait d’un caractère jubilatoire – celui de faire passer pour des idiots certains pontes de LVMH et de faire passer à la caisse Bernard Arnault – I, Daniel Blake est bien plus sombre. Là est sans doute ce qui rend ce film si puissant, si beau et si triste à la fois. Je crois que l’élément qui rend le long-métrage si fort est précisément le fait que la réalité froide et crue décrite par la caméra de Ken Loach rejoint les fictions les plus morbides. Sans doute est-ce le propre des chefs d’œuvre d’être signifiant par eux-mêmes tout en ouvrant l’horizon vers d’autres œuvres. Dans le film du réalisateur britannique, Daniel Blake est jeté au beau milieu d’un monde, le nôtre, qui n’a rien à envier à ceux imaginés par Kafka, Camus et Orwell tout au fil de leurs œuvres. Lire la suite

La clause Molière ou le bal des Tartuffe

Il y a un peu plus d’une semaine, le Conseil Régional d’Ile-de-France, présidé par Valérie Pécresse, a adopté un « small business act ». L’objectif affiché de ce texte est de favoriser l’accès aux marchés publics régionaux pour les PME et les TPE. Le diable se nichant souvent dans les détails, l’adoption de ce « small business act » a également été l’occasion de mettre en place la fameuse clause dite « Molière ». Ladite clause vise notamment à imposer l’usage du français sur les chantiers publics. L’Ile-de-France n’est ni la seule ni la première région à avoir adopter une telle mesure puisque la région Auvergne-Rhône-Alpes a déjà mis en place cette clause sous l’impulsion de son président Laurent Wauquiez.

Si la clause Molière est mise en avant pour lutter notamment contre le recours aux travailleurs détachés, il est évident qu’elle revêt d’un caractère identitaire. A l’heure où la campagne de François Fillon est très mal en point, on peut également voir dans l’adoption d’une telle mesure par la région Ile-de-France la tentative de créer un contre-feu. Toutefois, il est assez peu probable que celui-ci soit assez fort pour relancer la campagne d’un François Fillon en état de quasi mort clinique politiquement. La clause Molière est intéressante selon moi en cela qu’elle nous révèle toute la tartufferie d’une partie de la classe politique et, surtout, à quel point les collectivités territoriales semblent être aujourd’hui à l’avant-garde de la régression. Lire la suite

La démocratie française malade de ses règles

« Selon que vous soyez puissants ou misérables, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » écrivait Jean de La Fontaine dans Les Animaux malade de la peste en 1678. Il semblerait que trois siècle et demi plus tard, cette maxime demeure plus vraie que jamais. Plus précisément, il me semble que l’on peut appliquer cette morale du poète à notre démocratie si mal en point. Dans quelques jours, nous connaitrons la liste finale des candidats à l’élection présidentielle. Lundi prochain, un débat opposera sur TF1 les cinq candidats qui rassemblent le plus d’intention de vote. Il y a près d’un an, François Hollande affirmait sans sourciller sur le plateau de Dialogues citoyens que la réforme portant sur l’organisation de l’élection présidentielle ne changeait rien ou presque alors même que celle-ci a aggravé la maladie qui frappe de plein fouet notre démocratie.

Tout le monde, ou presque, s’accorde actuellement à dire que nous traversons de multiples crises : sociale, économique, identitaire, institutionnelle. Pour synthétiser, les crises sont à la fois si nombreuses et si profondes qu’il ne me paraît pas absurde de parler d’une grande crise démocratique à l’heure actuelle dans notre pays. Il convient avant tout de s’arrêter sur le terme même de crise. Ce mot nous provient à la fois du grec ancien et du latin : il signifiait en parallèle la manifestation d’une affliction grave ainsi que le moment du choix. Le divorce croissant entre la caste politicienne et la population ainsi que la tentative forcenée de la part de ladite caste de verrouiller un système dont beaucoup de Français ne veulent plus nous autorisent, il me semble, à voir dans cette campagne électorale à la fois une grave maladie et le moment d’un choix, sinon définitif, très important. Il me semble que l’on reconnaît un système au bord de la rupture à sa propension à se fourvoyer dans une forme de fuite en avant à la fois absurde et mortifère. La réforme des règles de la campagne présidentielle s’inscrit, à mes yeux, pleinement dans une telle logique. Lire la suite

Le mythe de la post-politique ou l’escroquerie du siècle

« Emmanuel Macron, lui, n’est pas dans l’idéologie ». C’est en ces termes que Philippe Saurel, soutien du candidat d’En Marche et maire de Montpellier, a attaqué Benoît Hamon jeudi dernier lors de L’Emission politique. Incontestablement, l’ancien ministre de l’Economie est la figure d’une certaine vision de la politique ou plutôt du dépassement de la politique. Lui-même se décrit comme tel lorsqu’il explique vouloir faire éclater les clivages et faire émerger des « majorités d’idées ». En 2007, après la victoire de Nicolas Sarkozy, Alain Badiou avait publié un pamphlet intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom ? au fil duquel le philosophe expliquait que le nouveau président était l’émanation du pétainisme latent présent dans la société française articulé notamment autour de la valeur travail.

Près de dix années plus tard, il me semble que l’on pourrait poser la même question à propos du fondateur d’En Marche. Véritable ovni dans le champ politicien, le candidat qui se revendique ni de gauche ni de droite – mais qui est bien plus assurément ni de gauche ni de gauche – est le symbole d’une certaine manière de voir les choses. Hier matin sur CNews, Jacques Attali a formidablement décrit cette vision du monde en expliquant qu’il plaidait pour une parenthèse au cours de laquelle seraient vraiment appliquées les réformes nécessaires au sens philosophique du terme. En somme, Emmanuel Macron est l’émanation de la post-politique – ce que l’on pourrait qualifier de métapolitique – dont le mythe s’est progressivement imposé comme pensée dominante dans les cercles de pouvoir de notre pays. Lire la suite

Fillon et Hamon ou le Janus politicien

Il y a trois mois et demi, le 20 novembre 2016, au soir du premier tour de la primaire de la droite et du centre, nous prenions tout à coup conscience que l’élection présidentielle de cette année serait extraordinaire. François Fillon arriva alors triomphalement en tête du scrutin en n’étant pas si éloigné que cela d’une victoire au premier tour. Depuis des mois, Edwy Plenel n’a de cesse de répéter que pour cette élection, « rien ne se passera comme prévu ». La victoire nette de Fillon dans la primaire de droite inaugurait cette succession d’évènements aussi imprévus que soudains qui rythment la campagne depuis bientôt six mois. Personnellement, je dis depuis longtemps que pour cette élection, la seule chose qui est sûre c’est que rien ne l’est.

Quelques jours après ce premier coup de tonnerre, un deuxième, plus puissant encore, frappait la France : François Hollande renonçait à briguer un deuxième mandat. La suite est bien connue, lors de la primaire de la Belle Alliance Populaire Benoît Hamon a sèchement écarté Manuel Valls. Pourquoi rapprocher ces deux évènements ? Evidemment de prime abord on peut se dire que les victoires de Benoît Hamon et de François Fillon constituent deux grandes surprises et s’arrêter là. Je crois toutefois qu’il faut creuser plus profondément. Il me semble en effet que Fillon et Hamon, bien qu’éloignés idéologiquement, sont les deux symboles d’un même phénomène qui s’est produit dans notre pays depuis quelques mois. Loin de s’opposer, ils se complètent afin de dresser le tableau crépusculaire de la Vème République qui apparaît sous nos yeux. Lire la suite