Casus belli (1) : sur l’austérité et sa constitutionnalisation

Les Quatres cavaliers de l’Apocalypse – Viktor Vasnetsov

Il y a quelques jours, nous apprenions que le pouvoir avait fait le choix de l’austérité. Dans le programme de stabilité – un document très officiel – envoyé à la Commission Européenne, le gouvernement ne cache pas cette volonté de mettre en place une telle politique dans les six prochaines années. Il faut donc comprendre par là que la politique austéritaire est bien celle qui sera appliquée dans le cas où le bloc politique actuellement au pouvoir était reconduit en 2022. Le bloc politique, l’expression est importante.

Si ce programme de stabilité est envoyé au nom du gouvernement actuel, il n’y a guère de doute sur le fait qu’une victoire dans un an d’un candidat issu de cet espace politique quand bien même celui-ci ne serait pas Emmanuel Macron (et qu’une autre personne, au hasard Édouard Philippe, prenait sa place). Par-delà même le fait qu’une politique d’austérité au moment-même où le monde traverse une crise sanitaire qui a toutes les chances de muter en crise socio-économique bien plus grave que ne l’est la situation actuelle est gravissime, ce qui marque fortement dans le projet gouvernemental est assurément la volonté d’inscrire l’austérité dans la constitution. Nul besoin de barguigner pour appeler par son nom ce qui est en train de se produire sous nos yeux : une déclaration de guerre sociale.

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L’autre lutte des classes (sur la culture légitime et les cultures populaires)

L’école d’Athènes – Raphaël

Depuis quelques semaines, la série Lupin estampillée Netflix connaît un succès mondial, une première pour une série française produite par le mastodonte étatsunien. Si les polémiques pestilentielles et racistes qui l’ont entourée (et continuent de le faire) disent bien quelque chose de la société dans laquelle nous vivons, ce sont bien plus les réactions de mépris à l’égard d’une série accusée d’abaisser l’œuvre de Maurice Leblanc qui m’intéressent ici. Un nombre conséquent de personnes se sont effectivement saisies de l’occasion pour agonir les cultures populaires, présentées comme moins noble que la culture légitime (musée, classiques littéraires, etc.). Bien évidemment, Lupin n’est qu’un prétexte et ce mépris de classe généralisé parmi les membres des classes supérieures – et moyennes-supérieures, ceci est important – s’exprime régulièrement de manière plus ou moins dissimulée.

Les confinements successifs ont en quelque sorte joué le rôle de révélateur et de catalyseur de cette dynamique. L’appel à l’ouverture des librairies « parce que la lecture c’est essentiel vous comprenez » de la même manière que le retentissement causé par le partage par France Culture d’une émission où Bourdieu expliquait que le musée était une manière de se distinguer pour les classes supérieures sont là pour en témoigner. L’on pourrait voir dans ce sujet qu’une sorte de débat d’arrière-garde, n’intéressant que quelques personnes. Je crois au contraire que cette opposition entre la culture bourgeoise et légitime d’une part, les cultures populaires d’autre part participe grandement de la lutte des classes et a certainement pour effet d’être l’une des causes interdisant le renversement de l’ordre établi.

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Le grand malentendu (sur l’intersectionnalité, la lutte des classes et le renversement de l’ordre établi)

Le serment des Horaces – Jacques Louis David

À peine la nouvelle année est-elle entamée qu’une polémique et des débats vigoureux ont surgi à la suite de la publication par le Monde Diplomatique d’un extrait du prochain ouvrage de Stéphane Beaud et Gérard Noiriel. Intitulé « Impasses des politiques identitaires », celui-ci entend s’attaquer frontalement à l’intersectionnalité et aux logiques qui lui sont afférentes pour mieux réaffirmer que ce qui compte – et qui compte seulement – est la lutte des classes. À la suite de cette publication, les discussions se sont enflammées pour finalement déborder le simple cadre dudit article et fragmenter un peu plus la gauche.

Il serait aisé de balayer d’un simple revers de main les thèses avancées par les deux auteurs dans l’article – que je trouve, pour la plupart, bien peu rigoureuses notamment d’un point de vue sociologique, ce qui est d’autant plus surprenant lorsque l’on connait certains de leurs travaux passés – et de camper sur une position dure à leur égard et à l’égard de celles et ceux qui, à gauche (puisque c’est bien la seule chose qui m’intéresse et c’est dans cette optique et cette optique seule que je me place dans le développement qui va suivre), la défendent. Cela reviendrait à acter une forme de divorce irrémédiable, l’existence de deux gauches irréconciliables et de facto condamnées à la défaite étant donné la construction de l’échiquier politique et des processus électoraux contemporains. Au contraire, et plus que tout, il me parait primordial de refuser ce piège que nous nous tendons à nous-mêmes au sein de la gauche et de faire de ces positions divergentes une richesse et non une fragilité.

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Communautarisme, retourner le glaive

Il y a quelques semaines – avant que la crise sanitaire liée au Covid-19 surgisse et bouleverse l’agenda politique – Emmanuel Macron était à Mulhouse pour y faire un discours centré sur la question du « séparatisme islamique », en d’autres termes le communautarisme. Alors que le locataire de l’Elysée a récemment annoncé que la deuxième phase du quinquennat, celle de la redistribution, était censée débuter, l’on constate qu’il ne fait là rien d’autre que de commencer à préparer très en avance l’échéance de 2022. Persuadé, en effet, que sa principale adversaire sera une nouvelle fois Marine Le Pen et que l’élection se jouera sur les thèmes identitaires, le monarque présidentiel se place finalement dans les pas de ces deux prédécesseurs en agissant de la sorte.

Nicolas Sarkozy, d’après les conseils de Patrick Buisson, avait axé toute sa campagne sur ces thématiques en 2012 (après leur avoir fait la part belle durant tout son quinquennat, le ministre de l’identité nationale étant là pour en témoigner) pour finir par échouer. François Hollande quant à lui avait opté pour une politique de cette sorte sur la fin du quinquennat avec la présence du matamore Manuel Valls à Matignon et la volonté de faire voter la déchéance de nationalité pour les terroristes qui avait provoqué l’émoi d’une bonne partie du pays. On le voit aisément, la carte du communautarisme est prestement brandie par les pouvoirs en place dès lors qu’ils sont en difficulté sur les plans économiques et sociaux, ce qui rend la déconstruction de cette logique d’autant plus urgente.

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La toujours très actuelle lutte des classes

Il y a quelques jours, dans le cadre d’un débat sur le projet de réforme – ou plutôt devrions-nous dire de saccage – du système des retraites, Emmanuel Macron a tenu un propos qu’il avait déjà eu il y a quelques temps au moment de la campagne présidentielle. Interrogé sur la question de la pénibilité de certains métiers, le monarque présidentiel a effectivement expliqué qu’il n’aimait pas vraiment ce terme parce qu’en substance, celui-ci suggérerait que le travail puisse être pénible. Par-delà la portée évidemment provocatrice d’un tel propos se niche, à mon sens, une vision globale du monde. En rejetant avec véhémence cette notion, le locataire de l’Elysée ne se prête pas seulement à un exercice de novlangue au sens orwellien du terme, il affirme avec aplomb sa position sur la question de l’organisation de la société.

Expliquer que cela dérange que l’on pense qu’un travail puisse être pénible dépasse, en effet, le simple cadre de la réforme du système de retraite et la question de l’aménagement de celui-ci selon les types de métiers. Cela postule une certaine vision du monde où le travail marchand est vu comme une sinécure et non pas le fruit d’un antagonisme entre celui qui vend sa force de travail et celui qui possède les moyens de production, il s’agit en somme de nier purement et simplement le concept même de lutte des classes. Ce faisant, Emmanuel Macron ne fait que se placer dans la lignée du consensus de Washington – l’autre nom du joug néolibéral – et de la théorie de la fin de l’Histoire nous expliquant qu’après la chute de l’URSS, le capitalisme est l’horizon indépassable et que le concept des luttes des classes est désormais suranné. Je crois, à l’exact opposé de ce postulat, que la lutte des classes est encore (et peut-être plus que jamais) présente même si elle semble avoir muté.

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