Le grand braquage (sur la confiscation de la campagne présidentielle)

Bateaux hollandais dans la tempête – J.W.M Turner

Dans un peu plus de trois semaines se tiendra le premier tour de l’élection présidentielle. Alors même que la campagne en cours devrait occuper une large part de l’espace médiatique et des débats – l’élection présidentielle demeurant le scrutin phare et l’un des moments de politisation les plus forts dans notre pays – tout ou presque se déroule comme si elle n’avait pas lieu. L’absence de débats collectifs, les polémiques incessantes, l’indigence de la plupart des candidats ainsi que la stratégie d’Emmanuel Macron nous conduisent tout droit vers une élection tronquée.

Il est effectivement assez dramatique de constater qu’une campagne présidentielle arrivant après un tel quinquennat et les multiples bouleversements (Gilets Jaunes, Covid, guerre en Ukraine pour ne citer que les plus évidents) qu’il a engendrés permette si peu d’aborder les sujets de fond alors même que la Vème République est faite de telle sorte que le seul moment où il est vraiment possible de faire infléchir les choses dans un sens ou dans l’autre. Dans un système dit représentatif, une telle aporie est assurément le signe d’une dévitalisation catastrophique du débat public.

Lire la suite →

Cyniques complicités (sur le traitement médiatique d’Éric Zemmour)

Ulysse et les Sirènes – John William Waterhouse

Il y a quelques jours, le toujours pas candidat officiel Éric Zemmour a une nouvelle fois fait la une de l’actualité en braquant un fusil d’assaut sur des journalistes dans le cadre d’un salon de vente d’armes. Dans cette nouvelle outrance, le plus marquant n’est pas tant qu’un pré-candidat fasciste fasse joujou avec une arme à feu puisque, après tout, il est question d’une personne qui prône la déportation d’une partie des Français mais bien le fait que les journalistes braqués par le polémiste aient continué à le suivre tout au long du salon comme si de rien n’était.

S’il est vain – et même contre-productif – de réagir à chacune des outrances de Zemmour, l’épisode du fusil d’assaut est très signifiant à propos des relations qu’entretiennent un certain nombre de médias et de journalistes avec lui. Finalement, dans cette atmosphère pré-fasciste dans laquelle nous nous trouvons désormais, l’émergence de ce personnage est moins intéressante que les raisons qui l’ont rendue possible et qui continuent à la rendre possible. Comme presque toujours ce qui compte réside moins dans les individus que dans une réflexion systémique. À ce petit jeu, la responsabilité d’une grande majorité des médias est écrasante dans l’installation d’Éric Zemmour comme personnage central de la vie politique française depuis des semaines.

Lire la suite →

Les vents mauvais (sur l’élection présidentielle et la bataille culturelle)

Bâteaux de pêche hollandais dans la tempête – J.M.W Turner

En ce début du mois d’octobre, la campagne présidentielle semble bel et bien lancée. Bien que le scrutin ne se tienne que dans plusieurs mois et que nous ne sachions pas encore qui sera effectivement candidat, la rentrée politique a, sans surprise aucune, initiée les débats autour de cette élection. Plus précisément, le cadre de la campagne est en train d’être petit à petit posé et il risque ensuite d’être extrêmement compliqué, pour ne pas dire impossible, de faire émerger d’autres thèmes structurants que ceux qui auront été définis dans cette période.

Victoire, d’une courte tête, de Yannick Jadot dans la primaire EELV, candidature d’Anne Hidalgo pour un PS qui se rêve ressuscité, montée en puissance d’un Zemmour bien aidé par les médias dominants pendant que le gouvernement prépare sans guère se cacher la candidature d’Emmanuel Macron sur des sujets identitaires, tout est en train de se mettre progressivement en place. Dans cette optique, il importe de s’intéresser à la bataille culturelle et aux idées forces qui risquent fort de structurer la campagne dans les mois à venir puisque c’est bien ces structures qui importent le plus.

Lire la suite →

ACAB ou Fuck le 17 (sur la police et sa critique)

Une rue de Paris en mai 1871 – Maximilien Luce

Le week-end dernier s’est tenu l’un des événements politiques annuels les mieux connus de notre pays, la Fête de l’Humanité. Si les débats ont été nombreux – notamment à propos de la présence de Valérie Pécresse ou de Gabriel Attal – il y a sans conteste un élément sur lequel s’est structuré une large part des commentaires, le fameux concert de Soso Maness et sa critique acerbe du film Bac Nord. Le rappeur marseillais a ensuite lancé un «Tout le monde déteste la police » repris par une bonne part du public, ce qui a suscité le courroux des acteurs habituels de la surenchère jusqu’à arriver place Beauvau où Gérald Darmanin a exigé que les partis de gauche condamnent ce qu’il s’était passé.

Si les représentants de la France Insoumise ou du NPA n’ont pas répondu à cette nouvelle outrance du ministre de l’Intérieur, le candidat du Parti Communiste Français (qui n’a plus guère de communiste que le nom actuellement) Fabien Roussel s’est empressé de condamner de manière vindicative le rappeur tout en désignant les forces de l’ordre comme étant des « ouvriers de la sécurité ». Cette polémique nous invite finalement à nous poser la question non seulement de la manière la plus idoine de critiquer l’institution policière mais aussi à mettre en évidence la dérive mortifère pour la démocratie à laquelle nous assistons depuis bien des années maintenant à propos de cette institution.

Lire la suite →

Contre la Bienveillance (capitalisme cool et autres fadaises)

Le cheval de Troie – Tiepolo

Dans l’histoire politique et dans le débat d’idées, il arrive assez fréquemment que des concepts se retrouvent détournés soit pour leur faire dire une chose qui n’était pas leur définition à l’origine soit, pire, pour leur faire dire l’inverse de leur sens initial. La laïcité en est un exemple très éloquent mais elle est loin d’être la seule. Parmi les notions préemptées par les capitalistes celle de réforme est peut-être l’une des plus utilisées puisque depuis le tournant néolibéral, celle-ci ne désigne presque exclusivement plus que les mesures allant dans le sens d’une extension du domaine néolibéral.

Depuis quelques temps, le concept de Bienveillance – la majuscule est ici présente pour bien signifier qu’il s’agit de leur Bienveillance, celle des capitalistes – connait une évolution similaire à ceci près que les conséquences peuvent être bien plus perverses et graves. La notion de réforme n’est effectivement pas porteuse d’affects positifs à l’inverse de celle de bienveillance. Aussi est-il beaucoup plus complexe de mener la bataille des idées et des mots sur ce concept si bien que la Bienveillance est progressivement devenue l’un des meilleurs chevaux de Troie de la logique capitaliste néolibérale.

Lire la suite →

La grande confusion (à propos du pass sanitaire et de sa contestation)

Bistrot – Edward Hopper

Lundi dernier, après quelques péripéties, le pass sanitaire est finalement entré en vigueur. Aller manger au restaurant, boire un verre en terrasse ou même se rendre à l’hôpital font désormais partie des situations où il est exigé de montrer patte blanche – ou plutôt QR code vert. Si l’extension des restrictions avaient commencé dès le 21 juillet notamment au sein des cinémas et des lieux accueillant plus de 50 personnes, l’instauration officielle du pass sanitaire marque assurément une rupture dans la gestion de la pandémie.

Depuis plusieurs semaines, les manifestations se succèdent les samedis pour protester contre la mise en place d’une telle mesure. Surfant sur celles-ci, un certain nombre de responsables politiques – la plupart se situant sur la droite voire l’extrême-droite de l’échiquier politique – tentent d’occuper l’espace et de récupérer la colère qui est bien présente dans le pays non seulement à l’égard du pass sanitaire mais plus largement sur la gestion de la pandémie par le pouvoir en place. Il serait pourtant à la fois malhonnête et contreproductif de circonscrire la contestation à l’extrême-droite ou aux complotistes. La question qui se pose à la gauche est bel et bien celle de réussir à exister dans cette contestation sans se faire phagocyter par les mouvances brunes et confusionnistes qui sont indéniablement présentes.

Lire la suite →

La fausse cécité (à propos de l’abstention et de son traitement)

Dimanche – Edward Hopper

Dimanche dernier s’est tenu le premier tour des élections régionales et départementales. Si les secondes ont été bien moins commentées, un peu comme si elles n’existaient pas vraiment alors même que les départements disposent de certaines compétences importantes, les résultats des élections régionales ont fourni de la matière à débat autour de l’actualité politique. Des propos autour des divers candidats putatifs de Les Républicains aux analyses se projetant sur l’élection présidentielle dans dix mois, les commentaires n’ont pas manqué de fuser depuis dimanche soir. Tout ou presque s’est déroulé comme si l’abstention n’avait pas atteint un niveau historique et que cet évènement n’était pas le principal, sinon le seul, enseignement de ce premier tour de scrutin.

Exactement deux tiers (66,7%) des électeurs inscrits sur les listes électorales ne se sont pas déplacés. Jamais une élection sous la Vème République n’avait connu un niveau si bas de participation – le référendum sur le quinquennat étant le scrutin qui a le moins mobilisé avec près de 70% d’abstention. Cette abstention massive, qui pose inévitablement la question de la légitimité des futurs exécutifs élus, s’est retrouvée presque partout en France métropolitaine puisque, à l’exception notable de la Corse, elle a dépassé les 60% dans toutes les autres régions. La désertion des urnes est donc désormais un phénomène structurellement ancré dans le pays, ce qui n’est pas sans générer des analyses à la fois erronées et perverses à mes yeux.

Lire la suite →

Casus belli (2) : rendre le communisme désirable

Au temps d’harmonie (L’âge d’or n’est pas dans le passé, il est dans l’avenir) – Paul Signac

Partie I: sur l’austérité et sa constitutionnalisation

Le capitalisme, particulièrement dans sa version néolibérale et financiarisée, nous mène aux désastres. Économique, écologique, social, sanitaire, tout ou presque y passe. Il n’y a rien de gère surprenant à cela tant la portée totalisante de ce système économique rend logique le fait qu’il ait des effets globaux. Une fois que l’on a dit tout cela, la conséquence oblige – pour peu que l’on ne se complaise pas dans le rôle de prophète de mauvais augures – à pousser la réflexion plus loin pour imaginer par quel côté il s’agit de sortir du capitalisme. Ce n’est pas là une question anodine dans la mesure où il est totalement possible qu’un dépassement du capitalisme se produise sans que celui-ci ne soit bénéfique pour la majeure partie de la population. Dès lors, par quel mode parait-il préférable au plus grand nombre, comprendre à la masse de personnes que le capitalisme néolibéral broie voire détruit, de s’affranchir de ce modèle économique ?

Comme depuis près de deux siècles, le communisme est assurément la meilleure voie possible pour répondre à cet objectif. Communisme, le gros mot a été prononcé. Il convoque aussitôt l’imaginaire soviétique, le goulag, les pénuries et toute la cohorte d’images que se plaisent à colporter les capitalistes sur le sujet. Pour autant, les socialismes réels (de la Chine à l’URSS en passant par tout un tas de déclinaison) n’avaient pas grand-chose à voir avec le communisme, si peu qu’ils n’en ont jamais assumé le nom. On ne se relève certes pas facilement d’une telle falsification mais le temps est venu de sortir de ce grand mensonge. L’heure n’est plus aux demi-mesures mais bien à la radicalité.

Lire la suite →

De l’importance d’être ambitieux

Autoportrait – Gustave Courbet

C’est en même temps, deux sujets qui occupent les médias en ce moment et notre quotidien depuis un long moment : la nuance et le compromis. Ces deux termes, qui sont rarement assumés, mais en même temps sont la base de l’argumentaire politique des sociaux-démocrates. Dans notre volonté de vouloir les contrer, de les combattre, mais surtout de remettre sur le devant de la scène politique des sujets qui comptent pour nous, ces termes questionnent. Quand eux mettent en avant leur nuance et de compromis, nous nous devons d’être ambitieux, utopiques pour espérer avoir les solutions les plus acceptables pour nous. Explication.

C’est Étienne Klein sur Brut avec une vidéo intitulée : l’importance de la nuance d’un côté, et Jean Birnbaum avec un livre appelé Le courage de la nuance et une tournée des médias qui ont remis cette notion sur le devant de la scène. Ces deux intellectuels, font de la nuance le cœur de leur propos, pour faire simple, ne pas tomber dans les extrêmes et ou la radicalité des positions (une chose encouragée par les réseaux sociaux selon eux, notamment) et nuancer le propos pour le garder le plus modéré possible est une chance et une preuve de courage. À première vue, on se dit que pourquoi pas, mais finalement, on se dit que vouloir être modéré, c’est obligatoirement être complaisant avec le pouvoir en place et les idées politiques hégémoniques. Comment vouloir amorcer un changement en étant modéré ? La réponse est simple : c’est impossible.

Lire la suite →

Casus belli (1) : sur l’austérité et sa constitutionnalisation

Les Quatres cavaliers de l’Apocalypse – Viktor Vasnetsov

Il y a quelques jours, nous apprenions que le pouvoir avait fait le choix de l’austérité. Dans le programme de stabilité – un document très officiel – envoyé à la Commission Européenne, le gouvernement ne cache pas cette volonté de mettre en place une telle politique dans les six prochaines années. Il faut donc comprendre par là que la politique austéritaire est bien celle qui sera appliquée dans le cas où le bloc politique actuellement au pouvoir était reconduit en 2022. Le bloc politique, l’expression est importante.

Si ce programme de stabilité est envoyé au nom du gouvernement actuel, il n’y a guère de doute sur le fait qu’une victoire dans un an d’un candidat issu de cet espace politique quand bien même celui-ci ne serait pas Emmanuel Macron (et qu’une autre personne, au hasard Édouard Philippe, prenait sa place). Par-delà même le fait qu’une politique d’austérité au moment-même où le monde traverse une crise sanitaire qui a toutes les chances de muter en crise socio-économique bien plus grave que ne l’est la situation actuelle est gravissime, ce qui marque fortement dans le projet gouvernemental est assurément la volonté d’inscrire l’austérité dans la constitution. Nul besoin de barguigner pour appeler par son nom ce qui est en train de se produire sous nos yeux : une déclaration de guerre sociale.

Lire la suite →