Le féminisme, malade des féministes

L’évènement du parc Leo Lagrange à Reims a suscité de nombreuses réactions. Aux politiques, aux journalistes et à SOS Racisme qui, sans réfléchir, ont tout de suite crié à l’acte islamiste et crié en chœur que c’était notre mode de vie qui était attaqué sont venus s’ajouter certains féministes (ou personnes prétendant l’être) pour nous expliquer qu’il était scandaleux qu’on parle plus de «lutte contre l’islamisation de notre société» que de lutte contre les actes sexistes. Ainsi en est-il d’un long article de Madmoizelle. Cette position victimaire et provocatrice à bien des égards ne me semble pas être la bonne pour réellement faire avancer l’égalité entre les sexes.

Je sais bien que je ne me ferai pas que des amis en critiquant le féminisme tel qu’on le voit à l’œuvre aujourd’hui mais je ne pense pas être le seul à penser que les féministes d’aujourd’hui ont quelque peu dévoyé la lutte juste qui était celle des premières féministes. Lorsque Simone de Beauvoir publie Le Deuxième sexe en 1949, sa revendication d’égalité s’appuie à la fois sur une doctrine philosophique qui englobe hommes et femmes, l’existentialisme, et à la fois sur des références riches. Beauvoir incrimine presque autant les femmes, dont elle dénonce la passivité, la soumission et le manque d’ambition, que les hommes, qu’elle accuse de sexisme, de lâcheté et parfois de cruauté. Loin de la position doctrinaire et idéologique qu’a aujourd’hui prise le féminisme, ce mouvement d’émancipation des femmes qui a vu le jour après-guerre était aussi un mouvement fondé sur un certain dialogue. Dialogue que semble rejeter en bloc les féministes aujourd’hui. Lire la suite

Le roi d’Arabie Saoudite, la plage de Vallauris et l’hypocrisie

Le roi d’Arabie Saoudite a donc pris ses quartiers sur une plage de Vallauris. Ladite plage avait été préalablement privatisée par un arrêté préfectoral interdisant son accès à toute personne n’appartenant pas à la cour du roi saoudien. Malgré les polémiques et les multiples levées de bouclier engendrées par cette privatisation, le préfet n’a pas reculé. Christian Estrosi s’en est d’ailleurs offusqué affirmant qu’il était «scandaleux» qu’une personne, aussi puissante soit-elle, s’approprie un espace public. Réelle indignation ou simple manœuvre électorale en vue des régionales de la fin de l’année ? Je laisse chacun en juger.

D’autres, au contraire, se sont réjouis de la manne financière que pouvait apporter la venue de ces riches touristes dans le sud de la France en considérant que, finalement, privatiser une plage était un prix à payer plutôt négligeable au regard de l’apport financier que la ville allait recevoir. Personnellement, ce qui me dérange le plus dans cette affaire, c’est l’indignation sélective dont peuvent faire preuve les hommes politiques ou l’opinion publique. Indignation sélective à la fois sur les rapports entre la France et l’Arabie Saoudite mais aussi, et peut-être surtout, sur la question de la privatisation des plages. Lire la suite

Changer l’Euro et réorienter l’UE : la fin de l’utopie

Longtemps j’ai cru qu’il était possible de modifier l’euro et de réorienter la politique européenne vers plus de croissance, plus de justice et plus de solidarité. Naïf, je me suis dit que la crise de la dette souveraine, qui touche l’Europe depuis 2010, allait permettre cette réorientation vers une politique plus humaine où le politique reprendrait réellement le pas sur l’économique. D’ailleurs, crisis ne signifie-t-il pas choix en grec ? Malgré les mises en gardes répétées de plusieurs économistes ou politologue, comme Jean-Paul Fitoussi dans La Règle et le choix, j’ai voulu croire que c’était quand même possible. La crise grecque et le diktat imposé au pays de Platon, d’Aristote et de Socrate par les institutions européennes est venu signifier la fin de ce doux espoir. Non l’Euro ne peut pas être changé et non l’UE ne sera pas réorientée, l’Allemagne et ses sbires ne le permettront jamais.

Au-delà de la simple critique de l’Allemagne, ce que « l’accord » du 12 juillet met en lumière, c’est la crise profonde que traverse la gauche européenne (comme l’avait si bien remarqué Raffaele Simone dans Le Monstre doux). La pensée de gauche est en crise parce qu’elle est incapable de remettre en question les choses existantes. Elle a perdu cette force qui était la sienne et qui la poussait à remettre en cause l’ordre établi pour aller vers plus de solidarité et plus de progrès. Il faut aussi s’intéresser à l’étymologie du mot crise. Comme dit plus haut, en grec crisis signifie choix. Si la gauche est en crise c’est aussi parce qu’elle est à la croisée des chemins : se réinventer ou mourir, telle est l’alternative qui se présente aujourd’hui à la gauche européenne.
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La Guerre d’Algérie, grande oubliée des cours d’histoire

La semaine dernière François Hollande annonçait qu’un attentat contre des membres de l’armée avait été déjoué. Les suspects projetaient d’égorger un haut gradé de l’armée française. Dans la même semaine, des terroristes tendaient une embuscade à une division de l’armée algérienne et tuaient 14 soldats. Coïncidence me direz-vous ? Certainement. Mais cette symétrie a le mérite de rappeler que les problèmes français et algériens sont intimement liés. Nul besoin ici de rappeler la longue lutte contre le terrorisme que l’Algérie mène depuis plus de 20 ans au sein même de son territoire. En somme, maintenant que Kadhafi ne règne plus sur la Libye, le dernier allié puissant et capable de s’opposer réellement au terrorisme dans la région reste l’Algérie.

Et pourtant, d’aucuns continuent de nous affirmer qu’il existe une haine farouche et irréversible entre les deux pays et entre les deux peuples. Adopter une telle attitude et un tel discours est, en plus d’être irresponsable, complètement erroné. Si le décret Cremieux de 1870- qui a accordé la nationalité française aux 35 000 juifs algériens tout en conservant le statut d’indigène pour les musulmans algériens- a contribué à attiser les haines entre les deux peuples, l’histoire entre l’Algérie et la France est bien plus complexe que ceci. Tenter de la regarder sous le simple constat binaire haine/amour n’est pas pertinent. Essayons donc de rentrer dans la complexité de cette relation tumultueuse mais finalement fraternelle, si l’on y regarde de plus près.

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La tyrannie des statistiques

« Les statistiques, c’est comme le bikini. Ce qu’elles révèlent est suggestif. Ce qu’elles dissimulent est essentiel». En affirmant ceci, Aaron Levenstein est très proche de la vérité. A se borner aux chiffres et aux statistiques, on finit par passer à côté de l’essentiel à savoir le caractère profondément humain des éléments que l’on résume à de simples chiffres. En outre, ces derniers peuvent être malmenés. On peut faire dire tout et son contraire à une statistique comme l’avait si bien noté Alfred Sauvy : «Les statistiques sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce que l’on veut leur faire dire».
Si je parle de tyrannie des statistiques, c’est parce que celles-ci possèdent tous les attributs du tyran. Dans la Grèce Antique, un tyran désigne un individu disposant d’un pouvoir absolu, après s’en être emparé de façon illégitime. Et comment nier que les statistiques ont aujourd’hui un pouvoir absolu et illégitime ? Le fact-checking si cher à Aymeric Caron a accouché d’un journalisme de chiffres qui met complétement de côté toute réflexion et toute mise en perspective. A force de vouloir regarder de près les éléments, la vision devient myope et l’on se retrouve incapable de prendre de la hauteur et d’avoir une vision globale des problèmes de notre société. Illégitime les statistiques, pourquoi me direz-vous ? Eh bien c’est plutôt simple, à force de vouloir tout résumer à des chiffres on oublie de penser de manière humaine. Lire la suite

Notre bien triste époque

Ce matin en parcourant les nouvelles je suis tombé sur une info pour le moins morbide : un bébé retrouvé vivant dans une poubelle. Faut-il croire que nous sommes arrivés à un tel point d’inhumanité ? Finalement, il n’y a rien de plus inhumain qu’un Homme. Après les attentats contre Charlie Hebdo, après les exactions commises par l’Etat Islamique ou Boko Haram, après la pauvreté qui reprend sa marche en avant (l’exemple de la Grèce est catastrophique à ce niveau-là), après les bébés retrouvés dans les congélateurs, après les centaines et centaines de migrants qui se sont noyés dans la Méditerranée, bref après toutes ces horreurs je me dis quand même que quelque chose ne va pas dans notre époque. Alors qu’on nous vend du rêve à longueur de journées, force est de constater qu’elle craint notre époque, vraiment.

Je me sens un peu comme Octave, le héros imaginé par Alfred de Musset dans  La Confession d’un enfant du siècle, qui, contemplant les ruines fumantes de l’empire napoléonien, ressent un immense vide et un profond dégoût envers l’époque qui est la sienne. Mais, me direz-vous, tu n’as rien à regretter toi du haut de tes 22 ans. C’est bien vrai, je n’ai pas connu de bouleversement majeur depuis ma naissance et pourtant j’ai la conviction que nous vivons dans un monde de liberté molle : pas assez beau pour croire en des lendemains meilleurs, pas assez laid pour avoir peur ou envie de se révolter. Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La nôtre sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Notre génération est l’héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre. Lire la suite

Uber, les taxis et le manichéisme

Les taxis ont donc obtenu ce qu’ils voulaient : le 3 juillet dernier, les dirigeants d’Uber ont annoncé la suspension d’UberPOP dans un communiqué de presse. Cette décision a suscité des réactions partagées. D’un côté, les défenseurs d’Uber ont fait part de leur colère arguant que les taxis étaient une caste protégée par l’Etat et qui faisait tout pour empêcher la concurrence d’émerger. De l’autre, des personnes se sont félicitées que la loi soit enfin appliquée, le Premier Ministre Manuel Valls en tête.

Toutefois, l’idée qui prédominait dans l’opinion était celle que les méchants taxis avaient tout fait (et réussi à le faire) pour empêcher le gentil Uber de travailler et de moderniser la profession. Je caricature ? A peine ! Pendant toute la durée de la confrontation taxis contre Uber, nous avons eu droit à toutes les caricatures possibles et imaginables : les chauffeurs taxis seraient des diables tandis qu’Uber serait un ange à en croire certaines personnes. Pourtant, loin de cette simplification ridicule et de ce manichéisme outrancier, la vérité est bien plus complexe que cela. Et comme le disait un ancien responsable des services secrets israéliens dans le (très bon) documentaire The Gatekeepers : «Il n’y a pas de noir ou de blanc. Il n’y a que des nuances de gris». Lire la suite

L’idée européenne n’est plus

Aujourd’hui, l’idée européenne est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon téléphone : «Accord trouvé. Tsipras capitule. La ligne dure l’emporte.» Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. La Grèce et ses créanciers sont donc parvenus à un accord dans la nuit de dimanche à lundi. Enfin, accord est un bien grand mot. L’Europe a contraint Alexis Tsipras à une reddition sans condition. En brandissant la menace d’un Grexit, même temporaire, l’Allemagne et ses alliés finlandais et slovaques ont imposé leur vision au reste de l’UE. La dureté des exigences heurtait plusieurs fonctionnaires européens lundi matin. Un «catalogue des horreurs», résumait même le magazine allemand Der Spiegel.

Alexis Tsipras représentait surement le dernier espoir de voir la politique européenne infléchie vers plus de justice sociale et de voir l’émergence d’une Europe plus solidaire et plus inquiète du bien-être de ses peuples plutôt que de critères abstraits et mathématiques. 60%-3%-Règle d’or ou la Sainte-Trinité défendue par l’orthodoxie allemande. Si cette position peut se comprendre en période de prospérité, elle devient complétement absurde en période de récession et n’aboutit qu’à détruire le tissu social des pays où elle est appliquée. Les différents gouvernements européens sont pourtant tous unanimes sur l’accord conclu cette nuit : ils auraient sauvé l’Europe selon eux en évitant le Grexit. Leur autosatisfaction suintante me fait penser à ces personnages de La Peste qui effectuent une danse macabre autour du corps des pestiférés. Sauf que dans notre cas le mort est l’idée européenne. Lire la suite

L’austérité en Grèce, c’est la Peste

Dans une lettre au cours de laquelle il répondait à Roland Barthes et à sa critique acerbe de La Peste, Albert Camus écrit : «la terreur en a plusieurs [de visages], ce qui justifie encore que je n’en aie nommé précisément aucun pour pouvoir mieux les frapper tous». Le caractère allégorique du récit nous permet donc d’appliquer sa morale à d’autres situations que des situations de guerre. Certains journalistes et écrivains japonais ont d’ailleurs utilisé le roman du Prix Nobel de littérature pour faire une lecture de la catastrophe de Fukushima et de ses conséquences.

En profitant du fait que le roman de Camus ait plusieurs portées, il me semble loin d’être absurde de relire la crise grecque et surtout l’austérité qui est imposée au pays depuis 2010 selon le point de vue de La Peste. Tout, en effet, concourt à rapprocher l’austérité insoutenable que subissent les Grecs depuis cinq ans à l’épidémie de peste qui frappe la ville d’Oran et ses habitants dans le livre de Camus : l’éternel présent imposé par le fléau, le fait qu’il frappe tout le monde, les différentes positions adoptées par les gens pour répondre à cette maladie. Lire la suite

11 juillet 1995, l’Europe redécouvre l’effroi

20 ans déjà. 20 ans déjà que 8 372 hommes et adolescents bosniaques ont été massacrés par des unités de l’Armée de la République serbe de Bosnie sous le commandement du général Ratko Mladić au simple motif qu’ils étaient musulmans. Plus de 50 ans après la deuxième Guerre mondiale, ses camps de concentration et sa solution finale, des hommes et des adolescents ont donc été massacrés en vertu d’une «épuration ethnique» menée par des milices serbes. Les Hommes seraient-ils à ce point inhumains pour ne pas apprendre de leur passé ? Il semblerait que oui, malheureusement.

20 ans déjà oui. Mais 20 ans à peine, aussi. C’est quoi 20 ans à l’échelle de l’Histoire ? Rien du tout. Une génération tout au plus. Tout ça pour dire que non, ce massacre n’est pas une péripétie lointaine. A l’heure où les partis d’extrême droite progressent partout en Europe, souvenons-nous de ce massacre motivé par des simples raisons ethniques. De Viktor Orban en Hongrie à Aube Dorée en Grèce, les arguments violents et ethniques sont encore présents en Europe. Si Srebrenica nous rappelle une chose, c’est que la paix est, comme la démocratie, quelque chose d’extrêmement fragile. Lire la suite