Les vents mauvais (sur l’élection présidentielle et la bataille culturelle)

Bâteaux de pêche hollandais dans la tempête – J.M.W Turner

En ce début du mois d’octobre, la campagne présidentielle semble bel et bien lancée. Bien que le scrutin ne se tienne que dans plusieurs mois et que nous ne sachions pas encore qui sera effectivement candidat, la rentrée politique a, sans surprise aucune, initiée les débats autour de cette élection. Plus précisément, le cadre de la campagne est en train d’être petit à petit posé et il risque ensuite d’être extrêmement compliqué, pour ne pas dire impossible, de faire émerger d’autres thèmes structurants que ceux qui auront été définis dans cette période.

Victoire, d’une courte tête, de Yannick Jadot dans la primaire EELV, candidature d’Anne Hidalgo pour un PS qui se rêve ressuscité, montée en puissance d’un Zemmour bien aidé par les médias dominants pendant que le gouvernement prépare sans guère se cacher la candidature d’Emmanuel Macron sur des sujets identitaires, tout est en train de se mettre progressivement en place. Dans cette optique, il importe de s’intéresser à la bataille culturelle et aux idées forces qui risquent fort de structurer la campagne dans les mois à venir puisque c’est bien ces structures qui importent le plus.

La saturation de l’espace médiatique

Bien aidés par le surgissement d’Eric Zemmour en tant que candidat putatif propulsé comme tel par bien des médias – nous reviendrons en temps voulu sur ce sujet – les thèmes identitaires (immigration, islam, etc.) saturent l’espace médiatique depuis la rentrée et la dynamique semble parti pour durer. Agissant comme une véritable boussole pour une large part de l’échiquier politique, le polémiste pas encore candidat incite presque tous les candidats déclarés ou hypothétiques à se positionner sur ses outrances. C’est ainsi qu’après avoir débattu pendant une dizaine de jours sur l’interdiction des prénoms dits non Français, la sphère médiatique et politicienne s’excite désormais sur le bilan de Philippe Pétain et de la collaboration – aussi monstrueux que peut être ce débat.

Plus largement encore, la pression mise par l’ancien chroniqueur d’On n’est pas couché agit comme un catalyseur des propositions toutes plus racistes les unes que les autres. C’est Xavier Bertrand et Valérie Pécresse qui rivalisent de postures pour montrer leur « fermeté », c’est Gérald Darmanin qui explique goguenard à la télévision que la France fait mieux que l’Allemagne en termes d’asile – par mieux il faut ici entendre que la France refuse plus rapidement les demandeurs d’asile que l’Allemagne, ainsi vont les choses dans cette inversion morale que nous vivons – c’est Fabien Roussel qui parle d’ouvriers de la sécurité pour parler des forces de l’ordre et appelle à arrêter de les critiquer, ce qui ne fait que confirmer que l’on semble avoir oublié Charonne du côté de Colonel Fabien. Et la liste n’est évidemment pas exhaustive.

La mâchoire d’airain

Ce que nous voyons se mettre en place n’est finalement que l’aboutissement de ce quinquennat affreux : la matérialisation, au niveau de la bataille culturelle, de la mâchoire d’airain dans laquelle le capital nous enferme depuis un moment. D’un côté ceux qui sont présentés comme des modérés (et qui ne le sont que si on les compare à celui qui veut déporter 5 millions de Français) et qui voue un culte au saint capitalisme, de l’autre les nuances de racistes qui n’ont fondamentalement rien contre le modèle économique actuellement en place mais qui axent leur rhétorique sur l’immigration.

En somme nous voilà arrivés à la mise en compétition entre deux modèles de société fondés sur la concurrence et l’adversité : la concurrence de tous contre chacun (saupoudrée de relents xénophobes) du côté du pôle Macron, la mise en place d’une division ethnico-religieuse dans le cas du pôle Zemmour-Le Pen. Pendant que le débat se polarise autour de ces deux pôles, bien évidemment, la gauche n’a quasiment plus voix au chapitre, les discussions se polarisant sur des questions identitaires et non plus économiques et sociales.

Division versus bataille des idées

D’aucuns, presque partout dans le champ politicien, semblent théoriser un jeu dangereux qui consisterait à favoriser la division de l’extrême-droite institutionnelle. En ce sens la présence de Zemmour serait une aubaine puisqu’il serait là pour prendre des voix à Le Pen. Cette vision de très court terme s’appuie sur la même logique qui a présidé à ce quinquennat avec la mise sous la lumière du RN par LREM dans l’optique de se retrouver à nouveau au second tour contre lui et de l’emporter. Quand elle vient de capitalistes toujours prompts à choisir le racisme voire le fascisme dès lors que la menace socialiste se fait à peine un poil plus pressante, cette stratégie ne surprend guère. Quand elle vient de certaines personnes à gauche elle interloque déjà plus.

Certes le scrutin uninominal à deux tours que constitue l’élection présidentielle favorise cette logique mais c’est faire preuve d’un manque criant de stratégie et de culture politiques d’agir de la sorte. Si la bataille des idées précède effectivement la bataille électorale alors une montée en puissance de Zemmour n’a rien pour nous rassurer. Qu’il soit finalement candidat (chose en réalité assez peu probable) ou pas n’importe finalement guère puisque le cadre des débats aura été posé. En 2017, beaucoup de personnes à gauche ont mis sur le dos de la présence de Benoît Hamon la non accession au second tour mais l’analyse peut être inversée : et si c’était la présence de ce candidat qui avait en partie permis à l’Avenir en commun de recueillir 19% des suffrages exprimés ? La présence de deux candidats majeurs aux projets frontalement opposés au néolibéralisme n’a-t-il pas permis ce résultat ? Plus largement, la campagne de 2017 s’est tenue sur des sujets principalement économiques et sociaux, sujets qui favorisent de facto les candidatures de gauche étant donné que c’est le sujet sur lequel nous avons le plus de choses à dire.

La possibilité du pire

Dès lors, rétrospectivement, il apparaît comme tout à fait logique que Marine Le Pen se soit totalement écroulée durant le débat d’entre-deux-tours et assez évident qu’il lui était impossible de l’emporter tant ses lacunes sur ces sujets sont criantes. Bien évidemment, dans n’importe quel débat de ce type les questions économiques et sociales seront abordées mais ce qui compte vraiment c’est l’importance qui sera accordée à ces sujets. En 2017 la préoccupation majeure semblait être économique et sociale, ce qui a précipité la chute de Le Pen.

Si on prend les choses dans l’autre sens, cette année nous semblons partis pour une campagne électorale centrée sur les questions identitaires et finalement assez peu de débats sur les sujets économiques et sociaux – alors même qu’ils devraient être tout en haut des préoccupations étant donné la crise que nous venons de traverser et celle qui s’annonce plus dure encore. Aussi est-il assez probable que Le Pen (ou tout autre histrion d’extrême-droite) sera non seulement bien plus à l’aise mais pourra surtout dicter l’agenda médiatico-politique durant les mois qui nous séparent du scrutin. En ce sens, si 2017 était presque impossible à gagner pour cette partie de l’échiquier politique, 2022 s’annonce sous de bien meilleurs auspices puisque ses candidats pourront bien être d’autant plus ridicules sur les questions économiques et sociales que les effets seront probablement limités si rien ne change d’ici là. Voilà peut-être quel est notre grand combat dans les semaines à venir, faire infléchir le cours de cette campagne. Parce que l’on peut bien être excellent dans un certain cadre, si celui-ci favorise mécaniquement les capitalistes et les racistes (voire les deux) cela ne servira pas à grand-chose.

Pour aller plus loin:

Pourquoi je hais l’indifférence, Antonio Gramsci

La guerre sociale en France, Romaric Godin

Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi

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