Le tournant sécuritaire

Après m’être penché sur la politique extérieure que mène la France depuis les attentats du 13 novembre, je m’attaque au pan intérieur des conséquences induites par les attaques subies par notre pays il y a deux semaines. Aux yeux de tous les observateurs, François Hollande a opéré un virage presque à 180° en matière sécuritaire à la suite du drame qui a bouleversé la France. « Le pacte de sécurité est supérieur au pacte de responsabilité » a-t-il tonné devant le Congrès le lundi suivant les attentats. Ce faisant, il prend des airs de Reagan qui, en son temps, affirmait lui aussi que la défense de son pays n’avait pas de prix et qu’entre le creusement du déficit et la sécurité de ses concitoyens le choix était fait.

En 1983, un autre François, lui aussi président socialiste, fit le choix d’un tournant surprenant : celui de la rigueur. Le Mitterrand européen prit alors le pas sur le Mitterrand socialiste comme il est coutume de dire. Le reniement économique n’aura pas attendu aussi longtemps du côté de Hollande. Cela fait, en effet, bien longtemps qu’il a fait le choix de mener une politique de l’offre et qu’il est ouvertement social-libéral. Finalement, en prenant ce virage sécuritaire, le président se coupe définitivement de la tradition de la gauche. Le seul fil qui le reliait encore à sa famille politique concernait les questions de justice et les questions sociétales. Il n’existe plus désormais. François Hollande avait le choix entre le reniement total et les critiques sur un supposé laxisme de la droite et de l’extrême droite. Il a choisi le reniement et il aura les critiques.

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Face à Daech, le piège de la guerre

Après le temps du choc et du recueillement vient maintenant le temps de la réflexion et du débat d’idées sur la manière de lutter contre Daech. François Hollande, lui, a déjà choisi quelle réponse était la bonne. Il a annoncé lundi matin que la France allait intensifier ses frappes en Syrie contre Daech pour faire « le plus de dégâts possibles ». Cette semaine, il entame un vrai marathon diplomatique pour convaincre tour à tour Barack Obama, Vladimir Poutine, Angela Merkel et Xi Jin Ping de former la coalition la plus large possible. Voilà donc notre président changé en chef de guerre, ce costume qu’il affectionne ainsi que l’a noté David Revault d’Allonnes dans son ouvrage, Les Guerres du président.

Dès son intervention devant le Congrès – le lundi suivant les terribles attentats – François Hollande avait prononcé le mot guerre. « La France est en guerre » disait-il alors. En guerre contre le terrorisme qui a lui-même déclaré la guerre à la France se pressait-il d’ajouter. Sur un ton solennel, presque martial, le voilà qui, s’emportant, s’ébrouait sur son pupitre : « Le terrorisme ne détruira pas la République car c’est la République qui détruira le terrorisme ». Sur la première partie de sa phrase je suis assez d’accord. Le terrorisme ne détruira pas la République, jamais. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous seuls, républicains, avons le pouvoir de la détruire. Je reste, néanmoins, circonspect sur la deuxième partie de sa phrase. « La République détruira le terrorisme » nous dit-il. Il va alors falloir vite changer de stratégie et arrêter de penser que les bombes détruiront le terrorisme, que l’épée seule détruira l’épée. Lire la suite

Jeune français de confession musulmane, je suis fatigué et apeuré

Il y a dix mois déjà, au moment des attaques contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Kasher, nous avions dit c’est trop, c’est la goutte qui fait déborder un vase trop plein. A l’époque on parlait d’une goutte. Aujourd’hui c’est un torrent, un torrent de larmes mais aussi un torrent de sang qui vient apporter de l’eau au moulin de la haine et de l’intolérance. En ces moments tragiques, il est difficile d’essayer de se concentrer, d’essayer de réfléchir. Réaliser ce qu’il vient de se passer est compliqué, presque impossible à chaud. Se dire que près de 130 personnes comme vous et moi sont mortes, que n’importe qui aurait pu être à leur place. Il est difficile de réaliser que c’est à Paris et non pas dans une ville lointaine que s’est déroulé le carnage.

« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne/Je partirai » écrivait Victor Hugo en son temps dans Les Contemplations. Aujourd’hui nous sommes, je pense, nombreux à vouloir appliquer ces vers, à vouloir s’évader de ce monde. Le coup qui nous a été porté est, en effet, rude. En plus de toutes ces victimes, de tous ces blessés et de tous ces corps mutilés, ce sont nos espérances qui ont été visées : nos espérances d’un monde meilleur où chacun, peu importe sa couleur ou sa religion, pourrait vivre en paix. Mais le plus effrayant, pour en revenir au poème de Hugo, c’est qu’à l’heure actuelle il est difficile de se projeter dans l’avenir. Nous sommes comme bloqués dans un présent éternel dans ces moments-là. J’ai rarement l’habitude de me définir en fonction de ma confession. Je me considère avant tout comme Français mais aujourd’hui j’ai aussi envie de m’exprimer en tant que jeune musulman. Pourquoi ? Parce que j’ai été glacé en tant que français musulman par ces attentats et que par ces attaques c’est à la fois la France, l’Islam et les musulmans que ces fantômes tentent de faire plier. C’est pour ça qu’aujourd’hui je suis à la fois fatigué et apeuré.
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Horreur dans le monde de l’insouciance

Il est 4h03 en ce samedi 14 novembre et je suis toujours debout. Comme hier, comme avant-hier, comme depuis lundi en fait. A Audencia, où je suis étudiant, c’est en effet les campagnes depuis le début de la semaine. Il s’agit de deux semaines intenses où différents groupes d’élèves s’affrontent pour obtenir les suffrages des étudiants. Les vainqueurs deviennent alors membres du BDE (Bureau des Elèves, qui s’occupe des évènements festifs comme les soirées ou le week end d’intégration), du BDS (Bureau des Sports, donc coachs) ou du BDA (Bureau des Arts). Durant ces deux semaines, les soirées s’enchainent, les différentes promos se rencontrent et le but des personnes en campagnes est de convaincre les autres de voter pour elles.

Comme depuis le début de la semaine je suis donc encore réveillé à une heure très avancée de la nuit. Et pourtant, aujourd’hui je ne rentre pas de soirée, je ne viens pas de quitter la compagnie de personnes en campagnes. Aujourd’hui (ou plutôt hier d’ailleurs) j’avais prévu de me coucher tôt afin de me reposer et de récupérer pour enchainer la semaine prochaine. Aujourd’hui, ce n’est pas la fête, l’échange et la bonne ambiance qui me tiennent éveillés mais l’effroi face aux multiples attaques menées à Paris qui ont fait, à l’heure où j’écris ce texte, 120 morts. Tout d’un coup, on relativise les campagnes, on oublie les rivalités entre listes, on se rend compte que nous vivons dans une bulle assez confortable en Ecole. Lire la suite

Quel modèle pour demain ?

Voilà sept ans que le monde est en crise. Matin, midi et soir au fil des dépêches AFP, des JT ou autres flash des chaines d’info en continu nous sommes matraqués par la crise, cette hydre à plusieurs têtes que l’on arrive ni à juguler ni même – et c’est sans doute bien plus gênant – à saisir dans toute sa globalité et sa complexité. Nombre d’observateurs et d’analystes tentent d’expliquer en quoi cette crise est conjoncturelle, qu’il suffit de s’attaquer aux conséquences de ladite crise et de rafistoler avec des rustines pour régler le problème et éviter que celui-ci ne se reproduise à l’avenir.

Il me semble que cette crise est bien plus structurelle en réalité. Si l’on s’intéresse à l’histoire économique, on se rend assez vite compte que l’économie est affaire de cycle, tout du moins en Occident. Ainsi, c’est l’oscillation entre libéralisme, au sens large, d’une part et interventionnisme étatique d’autre part qui a permis de juguler les différentes crises économiques rencontrées. Au capitalisme libéral issu de la Révolution Industrielle s’est, en effet, substitué un capitalisme keynésien beaucoup plus interventionniste avec la mise en place de l’Etat Providence. La crise de ce modèle a été jugulée par le retour en force du libéralisme, dans une version encore plus poussée sous l’impulsion de l’Ecole de Chicago. En toute logique, pour régler la crise actuelle il faudrait revenir à un ersatz du modèle keynésien. Or, le problème principal que l’on rencontre est que ce modèle est devenu complétement caduc avec la mondialisation (dans la mesure où mener une politique nationale sans s’occuper du reste de la planète n’est plus possible). Lire la suite

Dix mois après, où est Charlie ?

Il y a dix mois, quasiment jour pour jour, les frères Kouachi commettaient un crime innommables qui couta la vie à 12 personnes. Des kalachs dans une salle de rédaction, des balles contre des crayons, cet attentat n’a alors fait que confirmer l’adage qui veut que les hommes qui ont des balles combattent souvent les hommes qui ont des idées. Quelques jours après, le 11 janvier plus précisément, de grandes marches étaient organisées un peu partout en France, rassemblant 4 millions de personnes. La plus grande démonstration d’unité depuis la Libération disait-on alors. Au « Je suis Charlie » entonné par des millions de personnes s’est alors ajouté l’esprit Charlie, d’essence plus politicienne visant à célébrer cette unité de façade.

Déjà à ce moment, je m’étais méfié du fameux esprit Charlie. Emmanuel Todd, dans Qui est Charlie ?, a selon moi raison quand il parle d’une sorte de « flash totalitaire durant cette période ». Il était, en effet, compliqué de dire « je ne suis pas Charlie » à ce moment-là sous peine d’être taxé d’amitié voire de bienveillance envers les frères Kouachi et les terroristes en général. C’est d’ailleurs le travers dans lequel tombe, à mon sens, Caroline Fourest dans son livre Eloge du blasphème. Déjà à ce moment-là, la liberté d’expression n’était pas aussi défendue que ce que l’on voulait bien nous dire. En somme, les gens étaient sommés d’être libres de penser comme ceux qui défendaient l’esprit Charlie. On nous a alors expliqué que ceci signifiait défendre la liberté d’expression, valeur fondamentale de la République. Aujourd’hui, dix mois après, cette soi-disant défense de la liberté d’expression, si tant est qu’elle ait réellement existé, a disparu. Lire la suite

Le politique se meurt, vive la politique !

Défiance, désintérêt, abstention, fracture, autant de mots qui reviennent quand on évoque le rapport qu’ont aujourd’hui les citoyens avec le politique. A chaque élection on ressort les sempiternelles mêmes grilles d’analyse : une abstention toujours plus forte, un désintérêt de plus en plus marqué pour les politiques, une défiance grandissante envers la totalité de la classe politique. Lorsqu’on s’avise d’aller interviewer des abstentionnistes, le fameux « premier parti de France » comme aiment les appeler les différents médias, c’est toujours les mêmes réponses : « on n’y croit plus » par-ci, « les politiques ne peuvent rien pour nous » par-là ou encore « tous pourris, tous des menteurs ».

Force est ainsi de constater que, si le politique n’est pas encore totalement mort, celui-ci se meurt. N’entend-on pas souvent les analystes nous dire que le politique a été mis au pas par l’économique ? Notre rapport au politique est en train de radicalement changer nous dit-on. Il se pourrait, en effet, que nous vivions une sorte de basculement dans la manière d’aborder l’action publique et que l’on arrive au crépuscule d’un certain modèle. Alors évidemment, le temps historique est long et quand je parle de crépuscule, cela ne veut pas dire que demain tout sera chamboulé mais d’ici une génération, il me semble que notre rapport au politique aura durablement changé. D’aucuns y voient une catastrophe, je suis bien plus enclin à y voir une opportunité magnifique de revenir aux racines de la politique.
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Dix ans après, rien n’a changé…

« Les élus ressassent rénovation ça rassure/Mais c’est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture ». Cette phrase, tirée de Demain c’est loin, a déjà 16 ans et pourtant elle est tristement d’actualité. Hier, en voyant Manuel Valls se gargariser d’effectuer une réunion ministérielle en banlieue, aux Mureaux plus précisément, j’ai eu une nouvelle fois l’impression de vivre encore et encore la même scène, celle où un homme politique vient faire de grandes annonces du type « il faut que l’apartheid cesse » ou encore « non il n’y a pas de territoires en marge de la République ». Ces multiples phrases, les habitants des banlieues, ces quartiers menaçant comme la télé nous les montre, en ont assez.

Il y a dix ans, Zyed et Bouna périssaient dans un transformateur EDF. Ce que beaucoup ont vu comme un simple fait divers de plus, représentatifs des racailles de surcroît, est finalement devenu le point de départ d’une immense contestation dans les banlieues. L’état d’urgence fut alors déclaré pour quelques semaines et les forces de police déployées dans les quartiers dits sensibles. D’aucuns n’ont voulu voir dans ces émeutes que l’expression de la violence de la jeunesse des quartiers. Bien peu à l’époque ont tenté de mettre en évidence les problèmes économiques, politiques et sociaux qui minent ces quartiers. Dix ans plus tard, les jeunes se font descendre dans les quartiers nord marseillais. Beaucoup d’observateurs nous expliquent qu’il s’agit là d’une exception marseillaise. Loin d’être d’accord avec ces analyses, je suis bien plus enclin à voir dans la situation marseillaise un symbole, celui du statut quo dans les banlieues. Lire la suite

Règlements de comptes : quand cesserons-nous d’être spectateurs ?

Encore un énième règlement de comptes s’est produit dans la nuit de samedi à dimanche dans les quartiers nord de Marseille. En prenant mon petit-déjeuner et en voyant les sujets se succéder à ce propos sur les chaines d’infos en continu j’avais l’impression de vivre un éternel présent. Comment, en effet, ne pas voir l’histoire inlassablement se répéter dans ces tueries ? Malgré la force de l’habitude et de la routine mortifère, c’est à chaque fois le même effroi, à chaque fois le même choc. C’est toujours les mêmes mots qui reviennent dans la bouche de ma mère d’autant plus quand les victimes n’avaient que 15 ans. A l’effroi et au choc s’est désormais substituée la résignation.

Si «l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même» ainsi que l’écrivait Camus dans La Peste, alors dans les cités des quartiers nord de Marseille nous vivons le pire sentiment qu’il soit. Tout le monde ou presque, en effet, s’est habitué à ce terrible désespoir qui voit de jeunes gens sombrer dans les trafics de drogue et tomber petit à petit sous les balles de leurs homologues. Et pendant ce temps chacun s’accommode du rôle de spectateur, des politiques aux parents en passant par les membres du réseau associatif. Les plus pervers viendront même nous expliquer qu’essayer de comprendre le pourquoi de ces agissements revient à les excuser. Alors je vous pose la question, combien de temps encore resterons-nous spectateurs ? Lire la suite

Tous responsables de la résonnance de Morano ?

Depuis le 26 septembre dernier et son passage à On n’est pas couché, Nadine Morano est au centre de tous les débats et de toutes les attentions. De son passage sur le plateau de Laurent Ruquier, on n’a retenu qu’une seule phrase : « La France est un pays de race blanche ». Voilà comment huit petits mots ont provoqué un ouragan et placé l’élue européenne au centre de la vie politique française depuis 20 jours. Loin de moi l’idée d’absoudre Nadine Morano mais quand je vois tout le remue-ménage provoqué par son intervention je me dis que nous avons tous une part de responsabilité dans la résonnance qu’a pu avoir Nadine Morano à la suite de ses propos.

Tous les regards se tournent en premier lieu vers les médias puisque la candidate aux régionales a écumé les plateaux télés et les matinales de radio à la suite de son passage dans le talkshow de France 2. Evidemment, les premiers responsables sont les médias qui ont donné une tribune extraordinaire à madame Morano, si bien que ces trois dernières semaines auront été celles où elle a été le plus sollicitée par les médias durant sa vie politique. La course à l’audience et à l’audimat a, bien entendu, participé de cette dynamique. Recevoir Nadine Morano, c’était l’assurance de faire les gros titres. Toutefois, les médias sont loin d’être les seuls responsables. Nous sommes, en effet, tous responsables d’une certaine manière en relayant sur Twitter, Facebook et les autres réseaux sociaux des propos que l’on prétend combattre. Lire la suite