Pour le droit à un logement digne (2/3): les Misérables des temps modernes

Les invisibles de notre pays

 

Dans le si beau, parce que si triste, roman de Victor Hugo, que définit les Misérables ? Une caractéristique particulière qui les réunit tous. Alors certes, chacun des héros a son histoire propre, ses attributs singuliers, son parcours erratique mais un dénominateur commun réunit tous les Misérables de ce livre : celui de l’absence d’identité propre. La forme du roman ne fait que sublimer cette idée : tantôt omniscient, tantôt interne, tantôt externe, le narrateur oscille entre différentes approches littéraires si bien que nous finissons par nous perdre, et c’est l’effet voulu. Le narrateur est l’égal des personnages, à savoir une personne en mal d’identité. Les Misérables, ce sont Jean Valjean obligé de changer plusieurs fois de noms, Cosette brimée par les Thénardier et qui ne connaît que tardivement sa réelle identité, Gavroche qui est un enfant des rues que personne ne reconnaît, Javert qui finit sous les eaux de la Seine ou encore les Thénardier contraint de vivre sous un nom d’emprunt pour demander l’aumône et commettre leurs forfaits. Lire la suite

Pour le droit à un logement digne (1/3): le constat accablant

En janvier dernier, la Fondation Abbé Pierre publiait son 22ème rapport annuel sur l’état du mal logement dans notre pays. On pourrait dire de manière euphémique qu’il est mauvais. Le mal logement, qui concerne les sans-abris mais aussi les personnes mal logées ou sans logement personnel, progresse dans notre pays. Alors que la France est la cinquième ou sixième puissance économique mondiale, un nombre grandissant de nos concitoyens vivent dans le dénuement le plus total ou presque. C’est un autre des symptômes de l’explosion des inégalités dans notre pays. L’hiver que nous avons vécu l’année dernière a été très rude avec des températures parfois bien en-deçà de zéro degré et celui qui arrive sera sans doute tout aussi rude, ce qui souligne l’urgence de se battre pour offrir à chacun un logement digne. Sporadiquement nous voyons surgir dans l’actualité des situations qui nous paraissent intolérables. Récemment, c’est un reportage d’Envoyé Spécial sur les personnes contraintes de vivre dans 9m² ou moins qui a ramené quelque peu sur le devant de la scène ce sujet. De temps à autres nous entendons parler de tel ou tel SDF mort de froid en hiver – en oubliant ou en feignant d’oublier que les SDF meurent autant l’été que l’hiver – ce qui provoque la stupeur dans l’opinion publique mais très rapidement cette info est chassée par une autre dans la tyrannie de l’instant que nous vivons.

« La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Ces phrases sont les 10ème et 11ème alinéas du préambule de la Constitution de 1947, qui fait partie des textes à valeur constitutionnelle. Ils affirment le droit fondamental, mais non sanctionné juridiquement, à un logement que tout citoyen a. Cité par la loi Quilliot du 22 juin 1982 (« Le droit à l’habitat est un droit fondamental »), puis par la loi Mermaz du 6 juillet 1989, le droit au logement est l’objet principal de la loi du 31 mai 1990 visant à la mise en œuvre du droit au logement, dite loi Besson. Cette loi affirme que « garantir le droit au logement constitue un devoir de solidarité pour l’ensemble de la nation ». Ce droit ne signifie pas que la nation a l’obligation de fournir un logement à toute personne qui en fait la demande, mais qu’elle doit apporter une aide, dans les conditions prévues par ladite loi, aux personnes qui remplissent les conditions pour en bénéficier. Nicolas Sarkozy lui-même affirmait lors de la campagne électorale de 2007 que lui président, « plus personne ne [serait] obligé de dormir dehors et de mourir de froid ». Dix longues années après cette énième promesse non tenue, le nombre de SDF a explosé et notre pays, qui se pâme d’être développé, laisse encore vivre dans la rue, dans le froid et mourir trop de ses enfants. Il est urgent de réaffirmer le droit fondamental à un logement digne et à l’appliquer réellement loin des incantations et autres effets d’annonce. Ce sont les vies de milliers de personnes qui sont en jeu, ainsi que l’honneur d’une Nation. Lire la suite

Décentralisation, la grande farce

Comme chaque année à la même époque, le congrès des maires de France se tient actuellement. L’association des maires de France, dirigée par François Baroin, est très critique à l’égard de l’exécutif et du gouvernement actuels. La baisse des dotations de l’Etat, couplé au spectre menaçant de la suppression quasi-totale de la taxe d’habitation – sans que les mesures de compensation aient clairement été présentées. Cette défiance grandissante à l’égard de l’Etat central de la part des collectivités territoriales n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit en effet dans une dynamique bien plus profonde et ancienne depuis que les multiples phases de décentralisation tant vantées par les responsables nationaux ont durablement affaibli les collectivités territoriales. Si Emmanuel Macron et son gouvernement vont sans doute accélérer et aggraver cette dynamique, elle leur préexistait.

Pourtant, à écouter les responsables politiques nationaux, ceux qui se sont succédé depuis des décennies à la tête de l’Etat, la décentralisation permet de donner plus de pouvoir aux collectivités (villes, départements, régions). Des premières lois cadres menées par l’alors maire de Marseille, Gaston Defferre, sous Mitterrand à la loi NOTRe de 2015 en passant par une multitude de lois censées donner plus de pouvoir aux collectivités locales, nombreux sont ceux à nous expliquer que notre pays est beaucoup moins centralisé que par le passé et que ces différentes phases de décentralisation ont eu pour effet à la fois de renforcer les services publics et de rendre notre pays plus démocratique et moins hiérarchisé. Je crois, en réalité, qu’il s’agit d’une fable que l’on nous raconte et que les phases de décentralisation que nous avons connues sont une farce visant à faire reculer le pouvoir public en vertu du néolibéralisme qui nous gouverne. Lire la suite

L’absurde politique économique de Monsieur Macron

Près de six mois après son arrivée à l’Elysée, il est une caractéristique qu’Emmanuel Macron n’a pas reniée : celle de vouloir réformer à toute vitesse en approfondissant le virage néolibéral enclenché il y a plus de 30 ans par Pierre Mauroy lorsque celui-ci a annoncé le « tournant de la rigueur » sur le perron de Matignon. Ce qui ne devait être qu’une parenthèse selon les mots de François Mitterrand et de son Premier ministre est devenu notre quotidien et les présidents successifs se sont échinés à perpétuer et accentuer les politiques de recul de l’Etat pour le plus grand bonheur des grands patrons et des plus riches de nos compatriotes. Pratiquant le fameux en même temps qu’il a théorisé tout au fil de la campagne présidentielle, le successeur de François Hollande pratique depuis son accession à la présidence de la République une forme de rupture dans la continuité

S’il est évident qu’il continue et renforce les politiques néolibérales déjà mises en œuvre par le passé, il faut reconnaitre au nouveau président la volonté d’aller vite contrairement à ses prédécesseurs – ainsi qu’en témoigne son usage des ordonnances pour casser le code du Travail. L’ancien ministre de l’Economie dit fonder toute sa politique économique sur le sacrosaint pragmatisme et sur une supposée efficacité. Il semble, en effet, avoir fait sienne la fameuse phrase de Tony Blair postulant qu’il n’y a pas de politique économique de droite ou de gauche mais simplement des politiques économiques efficaces ou inefficaces. Je crois pourtant que la politique menée par Monsieur Macron en termes économiques est une politique absurde si l’on accepte de prendre la définition que nous en donne Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Lire la suite

Au royaume des privatisations cyniques

 Bien que peu présente dans les médias, la question des privatisations est l’un des sujets importants de la rentrée pour le gouvernement. Lors de l’université d’été du Medef il y a quelques jours, Bruno Le Maire a, en effet, expliqué que l’Etat allait vendre très rapidement des participations qu’il détient dans des entreprises. Dès hier, d’ailleurs, nous apprenions que l’Etat avait vendu un peu plus de 4% de ses parts dans Engie pour 1,4 Milliards d’euros. Cette volonté de privatiser à tout va correspond, il me semble, à un double objectif. De manière structurelle cette course aux privatisations est la conséquence de l’idéologie néolibérale actuellement au pouvoir qui considère que l’Etat doit se désengager au maximum de la sphère économique pour laisser les entreprises diriger.

Toutefois – et il ne faudrait pas négliger cet aspect de la question – il y a également une raison conjoncturelle à cette volonté de privatiser dès la rentrée selon moi. Effectivement, l’objectif d’Emmanuel Macron étant de rentrer au plus vite dans les clous de la règle des 3% de déficit édictée par Bruxelles, ces privatisations répondent évidemment à une volonté de faire entrer de l’argent dans les caisses si bien que la politique de l’exécutif fleure bon la navigation à vue sur cette question hautement stratégique ainsi qu’en a témoigné la nationalisation temporaire des chantiers navals de Saint-Nazaire. Ces privatisations, qui sont loin d’être l’apanage du nouveau locataire de l’Elysée, s’inscrivent néanmoins dans une logique décennale qui n’a rien à envier au cynisme le plus pur. Lire la suite

Penser le travail de demain (4/4): la nécessité d’un changement radical

Le piège du revenu universel

 

Popularisé et mis au centre des débats au cours des derniers mois par Benoît Hamon, le revenu universel nous est présenté comme une véritable panacée pour lutter contre la pauvreté et répondre aux mutations du travail. Ledit revenu universel a été farouchement attaqué par François Fillon, par Emmanuel Macron mais aussi par des membres du même parti que le candidat socialiste à la présidentielle. Pour eux, le revenu universel conduirait à une « société du farniente » et à « l’oisiveté » qui va à l’encontre de leur sacro-sainte vie active. D’autres voix s’élèvent contre le revenu universel en considérant que celui-ci est un véritable piège, une « trappe sociale » selon Jean-Luc Mélenchon. Je suis totalement d’accord avec une telle conception et, en allant plus loin, je crois que le revenu universel est le dernier piège du capitalisme néolibéral financiarisé, sa dernière roue de secours. Quand je dis dernier cela ne veut pas dire ultime mais plutôt plus récent (le latest en anglais et non pas le last). Le revenu universel s’inscrit en effet pleinement dans la nouvelle dynamique à l’œuvre depuis des décennies et qui a progressivement substitué la lutte contre la pauvreté à la lutte contre les inégalités. Pour résumer, il ne s’agit plus de combattre les inégalités mais bien de donner un revenu décent à celles et ceux qui seraient en situation de domination. En somme, cela revient à acheter une forme de paix sociale en permettant dans le même temps aux plus riches de devenir toujours plus riches puisque les inégalités ne sont plus présentées comme un problème mais comme la norme. Lire la suite

Penser le travail de demain (3/4): ouvrir les yeux sur l’avenir

 

Travail versus activité

 

« Je ne veux plus entendre autre chose que ‘l’important c’est de travailler’ ». Cette phrase a été prononcée à Lyon le 4 février dernier par l’actuel locataire de l’Elysée, celui qui se dit antisystème alors même qu’il en est la plus pure émanation. Au-delà de sa petite personne, cette phrase en dit long, il me semble, sur la période que nous traversons actuellement, cette période où le travail devient le nouveau lieu d’épanouissement non pas désiré mais imposé. C’est finalement le triomphe de Marx lui qui expliquait qu’à terme tout allait devenir une marchandise et c’est précisément ce à quoi nous assistons. Pour être tout à fait juste il nous faut préciser ici la pensée : tout n’est pas encore devenu une marchandise mais le marché est en train d’arriver à diffuser sa pensée à un tel point que tout ce qui ne lui sert pas est relégué dans les limbes de l’inutilité. Seuls sont reconnus les actes ou activités qui apportent une valeur mercantile et la phrase de notre candidat antisystème autoproclamé épouse parfaitement cette logique puisque, en creux, elle signifie que tout ce qui n’est pas du travail n’a plus voix au chapitre. Je trouve personnellement une telle conception des choses à la fois simpliste et terriblement effrayante. N’en déplaise à tous ses grands pontes, le marché n’est pas l’alpha et l’oméga de nos vies. De nombreuses activités échappent, en effet, encore à son emprise – heureusement suis-je tenté d’ajouter.

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Corruption, fraude fiscale et affairisme, l’ombre menaçante (2/4): penser de manière systémique

Le mythe des brebis galeuses

 

A chaque affaire de corruption, de fraude fiscale ou de népotisme c’est sempiternellement la même rengaine qui se met en place : la personne prise la main dans le sac est un mouton noir et ne représente en rien l’ensemble de ses collègues. Pas plus tard que lors de l’affaire Fillon nous avons vu cette logique se mettre en place tant le candidat de Les Républicains à la présidentielle a été voué aux gémonies dès lors que les premières informations à son propos sont sorties dans la presse. Ce mécanisme de protection qu’a mis en place la caste qui dirige notre pays – celui de désigner le fautif comme un mouton noir – a été très bien décrit par René Girard dans La Violence et le sacré, c’est la logique multiséculaire du bouc émissaire. Dans son œuvre, le philosophe passe par le détour du pharmakos de la Grèce antique pour expliquer cette logique. Dans la Grèce Antique, il était une personne qui représente à la fois le poison et le remède. Concrètement il s’agissait de faire parader le pharmakos dans la ville afin qu’il draine tous les éléments négatifs avant d’être expulsé de la cité. Finalement, il agit comme une forme de paratonnerre puisqu’il attire à lui toutes les choses néfastes afin d’éviter à la cité de subir le courroux divin. A ce titre Œdipe fait figure de modèle puisqu’après s’être crevé les yeux il s’enfuit de Thèbes pour lui éviter de subir la malédiction qui lui est promise. Tout porte à croire que tous ceux qui sont pris en flagrant délit de corruption ou de fraude fiscale de Monsieur Carignon à Monsieur Fillon en passant par Monsieur Cahuzac et tant d’autres jouent le rôle de pharmakos pour la caste en place. Lire la suite

Le gouvernement Philippe, la grande clarification et les masques fracassés

Hier et avec un jour de retard par rapport à ce qui était initialement prévu, Edouard Philippe a formé son premier gouvernement – celui-ci pourrait en effet être amené à évoluer une fois les élections législatives passées. J’ai regardé l’annonce dudit gouvernement sur France 2 et la première des réflexions qui est venue à ceux qui étaient réunis dans cette « édition spéciale » était le faible chiffre de ministres débauchés chez Les Républicains par Emmanuel Macron. Outre le premier d’entre eux, en effet, seuls deux ministres sont d’anciens (Bernard Accoyer a annoncé leur exclusion hier) membres du parti de droite. Il est vrai que l’on attendait un peu plus de ministres issus des rangs du parti de François Fillon dans l’optique de fracturer un peu plus ledit parti mais tout de même, les deux ministres issus de Les Républicains occuperont Bercy, ce qui est loin d’être anodin.

Il est toutefois assez drôle d’assister à ce balai des hypocrites qui voudrait que le gouvernement ne soit pas assez à droite par rapport à ce que l’on attendait. Ces commentateurs font comme si les membres du Modem, Sylvie Goulard, Jean-Michel Blanquer (je reviendrai plus tard sur la question de l’Education nationale en particulier) ou même Gérard Collomb étaient de dangereux gauchistes. Comme prévu, le gouvernement constitué par Edouard Philippe et Emmanuel Macron est bel est bien ni de gauche ni de gauche. Il est au mieux une forme de « petite coalition » comme l’ont écrit Ellen Salvi et Mathieu Magnaudeix sur Mediapart. Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, le gouvernement constitué par le binôme exécutif du pays est un séisme politique en cela qu’il réunit à la fois des sensibilités sociale-démocrate et de droite dans un même gouvernement. Toutefois, si cet état de fait est un séisme politique il n’est que l’aboutissement d’une logique économique, celle du TINA (there is no alternative) de Thatcher. En cela, ce gouvernement est, à mes yeux, une grande clarification et la preuve que les masques sont définitivement tombés. Lire la suite

Pourquoi je voterai pour le programme L’Avenir en commun

Il paraît que cette élection est spéciale, que l’incertitude n’a jamais été aussi grande à quelques jours du premier tour, que l’atmosphère est très particulière, en bref que l’on n’a jamais vécu cela sous la Vème République. Du haut de mes presque 24 ans je n’ai vécu qu’une seule élection en tant qu’électeur, celle de 2012. J’ai également des souvenirs de celle de 2007 mais il me serait bien difficile de me rappeler de l’atmosphère des scrutins précédents. En tant que passionné de politique je me rends évidemment compte que cette élection a quelque chose de spécial sans pour autant être capable de ressentir ce caractère spécial.

Pour ma part, il est évident que cette campagne – et a fortiori l’élection à venir – est radicalement différente de la première fois où j’ai voté. En 2012, la France sortait d’un quinquennat sarkozyste marqué avant tout par les questions identitaires et la victoire de François Hollande (pour qui j’avais voté dès le premier tour) s’apparentait à un triomphe. Déjà à ce moment-là nous étions heureux d’avoir dégagé le locataire de l’Elysée et de l’avoir renvoyé à ses études. Mon parcours d’électeur est, finalement, très commun il me semble : jeune électeur de François Hollande en 2012, j’ai rapidement été trahi comme l’ensemble de ceux qui l’avaient porté au pouvoir. Du discours du Bourget et de l’engagement de réorienter l’Union Européenne, le nouveau président ne garda rien ou presque. De trahisons en reniements, ce quinquennat fut, pour moi comme pour tant d’autres, l’apparition d’un fossé chaque jour plus grand, d’une faille toujours plus béante, d’un divorce déjà consommé avec la caste politicienne qui nous gouverne depuis tant d’année.

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