Les sables mouvants (sur le devoir d’impeccabilité)

Le bord de mer à Palavas – Gustave Courbet

« Non l’ennemi ce n’est pas le musulman, c’est le financier ». En prononçant cette phrase il y a quelques jours lors du discours de clôture des AMFIS 2021 – l’équivalent des universités d’été pour la France Insoumise – Jean-Luc Mélenchon ne s’attendait certainement pas à créer la polémique et à se retrouver accuser de propos antisémites. C’est pourtant bien ce qu’il s’est produit à propos de ces treize mots prononcés au milieu d’un discours fleuve de plus d’une heure, j’y reviendrai. Dès lors, faut-il ne voir dans cette polémique qu’une énième boule puante auxquelles les campagnes présidentielles nous ont habitués ? Je ne crois pas.

Dans l’atmosphère au sein duquel se trouve le pays depuis quelques temps avec notamment la contestation du pass sanitaire par un maëlstrom d’acteurs se partageant en partie entre les complotistes, les confusionnistes et l’extrême-droite, il me parait plus important encore qu’hier de se montrer impeccables au risque de s’empêtrer dans des sables mouvants dont il sera bien difficile de se sortir pour la gauche et ses idées. À cet égard, les réminiscences de la stratégie populiste que l’on a vu poindre lors de ce discours de rentrée ne sont pas de nature à rassurer.

Populismes et confusionnisme

Avant d’aller plus en profondeur dans le développement il convient tout de suite de rappeler que le populisme de gauche n’est en rien un gros mot et qu’il est une stratégie qui peut bien évidemment se défendre. Surtout, il n’a strictement rien à voir avec le populisme de droite au contraire de ce avec quoi on nous rebat les oreilles depuis un long moment. L’une des grandes utilisations du concept de populisme consiste en effet à amalgamer extrême-droite et gauche plus ou moins radicale. L’on se souvient de la caricature où Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon voyaient leurs discours se rejoindre comme pour signifier qu’il n’y avait pas de différences fondamentales entre ces deux courants politiques. Dans cette entreprise, l’apparition de la notion de populisme a été et demeure bien pratique pour le pouvoir en place puisqu’il lui permet de ranger dans une même case des courants politiques que tout oppose, à une heure où le confusionnisme gagne en puissance. Alors même que les constructions intellectuelle et idéologique des deux types de populismes – pour faire court celui de gauche et celui de droite – sont radicalement opposées en cela que le peuple n’est absolument défini de la même manière dans les deux cas, la définition, bien peu rigoureuse en termes de sciences politiques, d’un populisme qui « embrasserait les deux extrêmes » demeure bien vivace.

À force d’amalgamer tout et n’importe quoi pour faire du simple terme populisme un gros mot, les confusionnistes ont effectivement réussi à faire oublier qu’il existait bel et bien différents types de populisme et que le populisme de gauche ne saurait être l’équivalent de celui de droite. Dans un excellent article du Monde diplomatique publié en juillet 2014 (voir la section « Aller plus loin »), le sociologue Gérard Mauger se donne l’objectif de tracer la démarcation entre les deux et aboutit à la conclusion que c’est la manière d’appréhender le peuple qui sépare, en tout premier lieu, les deux populismes. Le populisme de droite convoque l’imaginaire d’un peuple bien plus ethnos que demos, un peuple envahi ou menacé d’envahissement. En épousant cette stratégie politique, en parlant de « submersion migratoire » par exemple ou encore en faisant du thème de « l’insécurité culturelle » le pivot de leur propos, nombreux sont les médias et les groupes politiques à faire le jeu, d’une manière ou d’une autre, de la théorie du grand remplacement. Parce que c’est aussi là le grand danger de ce confusionnisme ambiant : celui-ci participe non seulement à discréditer les idées de gauche mais a surtout pour conséquence d’euphémiser des courants qu’il faut nommer par leurs noms à savoir autoritaires, racistes et complotistes. La double peine en somme.

Erreur stratégique

Le populisme de gauche, au contraire, ne définit pas le peuple comme un ethnos mais y voit le moyen d’opposer d’un côté un demos et de l’autre une toute petite élite, les fameux 1%. Bien que celui-ci ait des avantages indéniables, notamment celui de participer à nommer frontalement l’adversaire et à permettre de sortir de l’abstraction « il faut lutter contre le capitalisme » pour rendre la chose beaucoup plus concrète, il me semble que le populisme de gauche reste prisonnier de sa contradiction originelle. En partant du postulat qu’il est possible de construire un peuple qui s’opposerait aux élites, au 1%, il offre un point d’accroche qui peut sembler intéressant pour mobiliser largement.

Toutefois, en congédiant en grande partie Marx de sa construction théorique et intellectuelle, le populisme de gauche se coupe de la logique des classes qui, bien qu’elle ait évolué entre sa théorisation par Marx et aujourd’hui, existe toujours – l’adaptation des thèses de Marx à la situation actuelle est d’ailleurs selon moi l’un des enjeux majeurs de la gauche. Le postulat premier du populisme de gauche est en réalité que face au 1%, les 99% ont des intérêts communs et que de cette communion d’intérêts surgira l’union permettant de renverser la table en instaurant un nouveau système. Néanmoins, il me semble qu’adopter cette grille de lecture est une erreur stratégique majeure puisque cette approche présuppose que les 99% seraient un groupe homogène à la recherche des mêmes intérêts. Dans la réalité, les 99% sont une masse difforme et très hétérogène. Le médecin ou le très haut cadre font bel et bien partie de cette masse mais ne partagent assurément pas les mêmes intérêts que le petit ouvrier ou le membre du précariat. Passer à côté de cette complexité c’est se condamner stratégiquement à courir derrière une unité assez vaine et utopique. Dès lors, il parait pour le moins présomptueux de penser renverser réellement les choses en s’appuyant sur cette stratégie.

Sortir de l’hystérie

Une fois que l’on a dit tout cela, on peut revenir aux fameux propos du candidat de la France Insoumise à la présidentielle. Opposer le musulman au financier parait maladroit pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’effectivement dans l’imaginaire de l’extrême droite, comme l’a rappelé Samuel Hayat dans un fil Twitter, la finance ou le financier est un moyen détourné de parler de la communauté juive – ce qui ne doit pas pour autant nous interdire toute critique du système financier – et opposer ainsi une personne d’une confession à ce métier très particulier peut laisser penser à certaines personnes que. C’est bien cette ambiguïté possible qui est le nœud du problème ici, si la phrase avait opposé les migrations et le capitalisme ou la finance celle-ci aurait immédiatement disparu.

Parce que c’est bien là l’un des enjeux de cette polémique. Pour peu qu’on fasse l’effort d’écouter le discours dans son entièreté ou ne serait-ce que le passage qui précède la phrase l’on comprend très rapidement qu’il ne peut probablement pas s’agir d’antisémitisme conscient mais plutôt d’une maladresse. De la même manière, toute personne de gauche à peu près sensée aura directement fait le lien entre le financier, le monde de la finance et le capitalisme. Le souci est bien qu’une telle phrase arrachée de son contexte peut être perçu comme différente par celles et ceux qui sont bien antisémites et voient un complot juif derrière la finance. En revanche, si Jean-Luc Mélenchon n’est assurément pas antisémite, il me semble qu’il faut recevoir avec conséquence les remarques qui sont faites sur ces phrases, parce que ces remarques ne proviennent pas seulement de personnes souhaitant uniquement salir la France Insoumise et son candidat. Lorsque des mouvements ou des personnes qui luttent authentiquement contre l’antisémitisme font remarquer qu’une phrase peut être problématique, la moindre des choses est de les écouter et de ne pas les agonir d’injures. Parce que, finalement, ce qui est inquiétant dans cette histoire est moins la phrase en question que les réactions de certains militants de la FI.

La pente glissante

Cette question de l’antisémitisme évacuée, il me parait tout de même important de revenir sur la construction de cette phrase et plus largement de tout un pan du discours du candidat. En désignant des personnes et non plus des structures, il semble avoir fait une forme de retour à la stratégie populiste qu’il a adoptée fut un temps. En plus de l’erreur stratégique qu’elle constitue selon moi (voir supra), je crois que le populisme de gauche peut aujourd’hui être dangereux dans la situation de confusionnisme ambiant qui règne. Le populisme de gauche, en désignant des personnes (le fameux 1%) et non plus des structures, participe involontairement à la désignation de boucs émissaires.

Si ces boucs émissaires sont éminemment liés au système capitaliste et à son monde, la chose n’est pas forcément dite aussi clairement. À une époque où les théories complotistes et conspirationnistes gagnent en puissance, il ne me semble guère opportun d’adopter une telle stratégie. Et dans le cas où, à gauche, certaines et certains seraient tentées d’y recourir, alors plus encore que par le passé il s’agit d’être impeccable et de ne prêter le flanc à aucune ambiguïté. Pas simplement pour éviter les critiques, cela à la rigueur nous y sommes habitués de ce côté-ci de l’échiquier politique, mais bien plus assurément pour ne pas finir par apporter de l’eau au moulin des confusionnistes et autres complotistes. Les fâchés pas fachos hier, les confus à récupérer aujourd’hui, le risque est tout de même grand d’ajouter au marasme et de finir par s’y perdre. Jouer avec le feu de manière inconsidérée aboutit assez souvent à la brûlure.

S’en tenir aux programmes

Une fois que l’on a dit tout cela, il importe de rappeler que, in fine, ce qui compte en grande partie – même si la Vème République assèche cela – ce sont les programmes. Et de ce point de vue, la seule force de gauche (voire du pays tout entier) à avoir effectivement travaillé depuis quatre ans est bien la France Insoumise. Il est très aisé de lancer des anathèmes et de créer des polémiques régulières, il est visiblement plus complexe de présenter un programme cohérent. Tandis que le PS s’en remet à une femme providentielle et que les Verts sont encore loin d’avoir la certitude d’une unité autour de la personne qui remportera la primaire, le seul programme de progrès social solide qui a quelque chance de l’emporter est bien porté par la FI.

Cela ne revient pas à dire que celui-ci, qui est en cours de germination pour l’adapter à l’époque actuelle, est parfait ni même qu’il soit pleinement de gauche – au risque de faire sauter au plafond, l’Avenir en commun était un programme d’inspiration keynésienne qui s’apparentait bien plus à de la social-démocratie plus offensive sur la question des institutions, ce qui n’est pas une insulte – mais simplement qu’à l’heure où j’écris ces lignes il est celui qui est le plus à même, parmi les potentiels vainqueurs, de faire avancer les choses dans le bon sens. Peut-être cela changera d’ici l’élection mais il n’est guère probable que cela arrive du PS ou d’EELV. À huit mois d’une élection essentielle, alors que la crise économique et sociale a toutes les chances de se renforcer d’ici là, ce n’est pas un luxe de disposer d’une telle base de travail.

Pour aller plus loin:

Pour un populisme de gauche, Chantal Mouffe

«L’abstention vote Macron» – Meeting de Jean-Luc Mélenchon à Valence

Figures du communisme, Frédéric Lordon

«Populisme», itinéraire d’un mot voyageur, Gérard Mauger dans le Monde Diplomatique de juillet 2014

L’Avenir en commun – Le programme de la France Insoumise et son candidat, Jean-Luc Mélenchon

Le populisme « créole » de Jean-Luc Mélenchon, Thomas Zicman de Barros sur son blog Mediapart

Populisme: le grand ressentiment, Éric Fassin

Pour sortir du populisme, Roger Martelli sur Regards

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