La grande défaite (à propos de l’islamogauchisme et de la gauche)

Une rue de Paris en mai 1871 – Maximilien Luce

Depuis quelques jours, le débat autour de l’islamogauchisme tourne à plein régime. Mis en avant au coeur d’une séquence clairement rance – débat de Gérald Darmanin avec Marine Le Pen, adoption du projet de loi prétendant renforcer les principes républicains, etc. – par Frédérique Vidal, il est vu par un certain nombre d’analystes, y compris à gauche, comme un moyen de faire diversion. L’on nous explique que c’est là l’occasion, pour le gouvernement, de faire oublier la situation de détresse des étudiants en même temps qu’un moyen pour que les médias parlent d’autre chose que de la gestion catastrophique de l’épidémie de Covid-19. 

A cet égard, il faut bien reconnaitre que le gouvernement a atteint son objectif (si tant est qu’il était bien celui-ci) dans la mesure où le débat public s’est focalisé sur le sujet depuis les sorties répétées de la ministre de l’Enseignement supérieur si bien que France Info a commandé un sondage à son propos – l’occasion de rappeler que les sondages servent bien moins à prendre la température de l’opinion comme on l’entend souvent qu’à l’influencer. Toutefois, n’y voir qu’un moyen de diversion est assurément un moyen de passer à côté d’une froide réalité, celle du positionnement de plus en plus ouvertement raciste du pouvoir en place. Cette séquence politique illustre une nouvelle fois à merveille comment la gauche est condamnée à la défaite culturelle si elle se contente de réagir. 

La formulation raciste

Avant d’entrer plus dans le fond du sujet il importe de bien prendre conscience du sujet dont il est question. A force d’euphémisation et de matraquage médiatique, l’on pourrait effectivement oublier ce que recouvre la formulation “islamogauchisme”. Théorisée dans les milieux d’extrême-droite, elle a donc fini par déborder de sa sphère initiale pour devenir désormais un élément de langage du gouvernement, énième preuve de l’extrême-droitisation de la majorité présidentielle dont le chef a clairement adopté la stratégie du braconnage sur les terres racistes dans l’optique de l’élection présidentielle 2022. 

Une fois que l’on a dit cela, la construction même du terme islamogauchisme, par-delà ses origines, pose problème d’un point de vue du racisme. Décalque quasi-parfait de la formule antisémite judéo-bolchévique qui ne laissait guère place au doute, l’islamogauchisme est bel et bien une insulte dans la bouche de ceux qui l’utilisent non pas pour la deuxième composante mais bien pour la première. Certes, celles et ceux qui l’utilisent expliquent qu’il s’agit simplement d’évoquer une convergence entre les terroristes et les personnes de gauche (ce qui est déjà une aberration) mais lorsque l’insulte vise majoritairement des chercheurs et chercheuses racisées où que le simple fait de défendre les droits des minorités suffit à vous ranger dans cette case à leurs yeux, le racisme de la formule apparaît de manière évidente. 

Le trop tardif réveil

Depuis quelques temps, l’ensemble ou presque de la gauche semble avoir pris conscience de la gravité de la situation – le courrier envoyé par la France Insoumise aux autres composantes de cette partie de l’échiquier politique en atteste – et cela est assurément une bonne chose. Il est en revanche, une nouvelle fois, regrettable qu’il ait fallu attendre que l’Etat se mette à viser des personnes qui ressemblent aux membres habituels des partis de gauche pour qu’ils se saisissent du sujet. 

La réalité, en effet, est que les insultes et attaques fondées sur cette grammaire raciste touchent des personnes racisées depuis un certain temps sans que personne parmi les cénacles de la gauche n’ait pris la peine de réagir fermement. La situation n’est pas sans rappeler la question des libertés publiques bafouées depuis plus de quinze années pour les supporters ultras sans qu’aucun parti de gauche ou presque ne daigne se saisir du sujet. A chaque fois laisser l’autoritarisme ou le racisme de l’Etat agir sur les marges de la société finit par permettre sa survenue dans la société toute entière. Dire cela ne revient pas à revendiquer une antériorité dans la discrimination, qui n’aurait guère de sens, mais bien plus à exhorter la gauche à arrêter d’attendre qu’il soit trop tard avant de se réveiller. 

La bataille culturelle de l’extrême-droite

Parce que c’est bien dans cette situation que nous nous retrouvons aujourd’hui, le débat est en train de saturer l’espace public après avoir quitté la sphère de l’extrême-droite. En d’autres termes, elle est en train de remporter une victoire éclatante dans la bataille culturelle puisque cela fait plusieurs jours (et la dynamique risque fort de ne pas disparaître avant un moment) que tout le monde est sommé de se prononcer voire de se positionner sur le sujet. D’élucubrations circonscrites aux tenants du fascisme, la notion d’islamogauchisme est passée à sujet légitime de débat et d’interrogation pour des médias qui légitiment l’agenda raciste de l’exécutif.

D’aucuns se réjouissent de voir le président de la Sorbonne ou le CNRS détruire publiquement le concept d’islamogauchisme mais je suis bien plus enclin à y voir une douloureuse défaite pour notre camp politique. De prime abord, il est rassurant de se dire que de telles sorties permettent de faire reculer l’extrême-droite et ses délires. En réalité, le fait même que de telles personnes ou institutions en soient à s’exprimer de manière très officielles sur le sujet est une victoire exceptionnelle pour le Rassemblement National et ses affidés. Alors même que la seule réponse valable, pour peu que l’on veuille être conséquent sur le sujet, est de renvoyer ces élucubrations là d’où elles n’auraient jamais dû sortir, des scientifiques sont sommés de démontrer le caractère irrationnel de la chose dans un retournement de la charge de la preuve assez édifiant, pour ne pas dire effrayant. 

Les mauvaises réponses

Quand bien même le CNRS, tel ou tel scientifique ou je ne sais quel spécialiste apporterait la preuve de l’inanité d’une telle théorie, est-ce vraiment là une manière de répondre à ces élucubrations ? Je ne le crois pas. Se placer sur le plan scientifique revient à reconnaître que leurs délires sont des objets d’études légitimes et, surtout, si demain un chercheur ou une chercheuse sort un ouvrage se prétendant scientifique mais ne l’étant pas qui démontre l’existence de l’islamogauchisme que fera-t-on ? Continuer à donner du grain à moudre à ce qu’il faut bien appeler des affabulations contribue assurément à rendre possible une légitimation fumeuse à l’avenir. 

Ce n’est donc pas scientifiquement qu’il faut répondre à ce qui est bel et bien un délire complotiste mais plutôt sur le plan politique. En repartant à l’offensive contre l’extrême-droite et tous ses avatars bien sûr mais aussi en démontant méthodiquement les arguments politiques avancés par les tenants de cette théorie. En nous expliquant que les terroristes (puisque le terme islamisme est impropre du point de vue des sciences politiques) et les personnes de gauche seraient des complices objectifs, les défenseurs de l’islamogauchsime font avant tout oublier que le vrai complice objectif des terroristes est l’extrême-droite. Quelle personne sensée peut décemment croire que les terroristes aient quelque chose à voir avec des personnes défendant le mariage pour tous ou ce genre de mesure ? En revanche les visions de Daech et de l’extrême-droite se rejoignent sur bien des points comme, par exemple, l’incompatibilité de l’Islam et de la France.

Retournement du stigmate, jusqu’où ?

Une autre stratégie régulièrement adoptée lorsque l’on se retrouve face à une expression injurieuse est le retournement de stigmate. De la même manière que les prostituées peuvent utiliser le terme de “pute” ou les homosexuels celui de “PD” pour retourner le stigmate et en faire un élément de renforcement plutôt que d’affaiblissement, l’utilisation de l’expression islamogauchiste de la part des personnes visées par l’extrême-droite (qu’elle prenne la forme du bloc bourgeois macroniste ou du bloc nationaliste lepéniste) peut être une tactique pertinente. 

Mais, là encore, il s’agit d’être conséquent. Aussi longtemps que cette insulte était circonscrite à une toute petite partie de l’échiquier politique, il était possible de se moquer d’elle en utilisant son expression afin de la tourner en ridicule. Ce qui était vrai il y a quelques temps ne l’est sans doute plus aujourd’hui, au moins en public en tous cas, à l’heure où le pouvoir en place utilise lui-même cette insulte raciste. J’ai moi-même régulièrement tourné en ridicule cette expression mais aujourd’hui elle ne me fait plus franchement rire. Cette tentative de retournement de stigmate est d’autant plus dérangeante lorsqu’elle émane de personnes qui ne risquent guère de subir les conséquences concrètes de ce racisme en cas d’extension du domaine autoritaire et raciste. 

Repartir, enfin, à l’offensive

L’extrême-droite est en train de remporter une éclatante victoire culturelle, la gauche réagit en retard comme trop souvent et presque toujours d’une manière impropre. Il s’agit d’être quelque peu pragmatique dans nos combats et donc de repartir à l’offensive. Qu’avons-nous réussi à faire depuis des années en étant dans une position défensive ? Pas grand-chose. De la même manière qu’il devient chaque jour plus urgent d’arrêter les euphémismes pour lutter contre le capitalisme et de réhabiliter la lutte des classes, de parler de domination, de spoliation, etc. il importe de redevenir offensif à l’égard de l’extrême-droite.

Pendant trop longtemps la rhétorique du « fâchés pas fachos” a prévalu dans la volonté de ramener à la gauche une partie des électeurs de Marine Le Pen. Je crois effectivement qu’une large part de l’électorat d’extrême-droite n’est pas irrécupérable, je doute en revanche fortement des euphémismes utilisés pour ne pas les froisser. Continuer à parler de propos problématiques pour ne pas dire racistes, de parler de droite radicale pour ne pas parler de fascisme, de dire que la position du gouvernement se radicalise alors qu’elle est ni plus ni moins que fascisante empêche de comprendre ce qui est en train de se produire devant nous. Alors oui, sans doute, certains électeurs d’extrême-droite qui auraient pu voter à gauche seront choqués par une telle virulence mais la stratégie du moindre mal (y compris dans la manière d’aborder les problématiques racistes comme celle de l’islamogauchisme) ne mène à rien d’autre qu’à laisser l’extrême-droite engranger des victoires culturelles donc de lui paver la voie vers les victoires électorales. Repartir à l’offensive et ne jamais les laisser tranquille est un impératif pour gagner à nouveau. Le glaive plutôt que le bouclier en somme.

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