La Peste, allégorie du mal

Dans une lettre au cours de laquelle il répondait à Roland Barthes et à sa critique acerbe de La Peste, Albert Camus écrit : «la terreur en a plusieurs [de visages], ce qui justifie encore que je n’en aie nommé précisément aucun pour pouvoir mieux les frapper tous». D’emblée Camus nous invite donc à voir dans la maladie qui frappe Oran une allégorie de la terreur, du mal. Cette portée multiple de l’œuvre de Camus a permis à de nombreux observateurs de voir dans La Peste un roman intemporel qui peut décrire les différents fléaux frappant les sociétés. D’aucuns ont évoqué le roman au moment de la catastrophe de Fukushima par exemple. Lire la suite

Leur fédéralisme comme panacée, vraiment ?

L’année 2015 a vu l’Union Européenne commencer à se déchirer sur de nombreux sujets – dette grecque, migrants, politique hongroise de Viktor Orban, etc. – à tel point que nombre d’observateurs prédisent une année 2016 de tous les dangers pour l’Union Européenne : débat sur Schengen, lancement du sommet pour un plan B par certaines personnalités de gauche, rapprochement du décrié traité transatlantique, autant d’éléments qui donnent du corps à l’hypothèse d’une possible – d’aucuns diront probable – dislocation de l’Union Européenne. Pour paraphraser André Malraux, on peut dire que 2016 sera l’année du renforcement de l’UE ou ne sera pas. Dès ce début d’année, voilà l’UE confrontée à un véritable casse-tête à propos de la question polonaise.

Le virage droitier et nationaliste pris par le pays inquiète, en effet, les pontes de l’UE qui n’ont pas hésité à brandir la menace d’une suspension des droits de votes du pays au sein des instances européennes. Pour beaucoup, cette disposition constitue en quelque sorte « l’arme nucléaire » des instances européennes – qui l’ont déjà utilisé contre l’Autriche lors de l’arrivée au pouvoir du FPÖ – et l’utilisation d’une telle mesure constituerait le prélude à un délabrement complet de l’Union. Au vu de tous ces problèmes, d’aucuns affirment que la solution est le fédéralisme. A leurs yeux, il ne faut pas revoir la politique européenne mais aller vers plus d’Europe, cette Europe qui a échoué. Si elle a échoué, nous disent-ils, c’est précisément parce que le fédéralisme n’a pas été mis en place plus tôt. Il va sans dire que je m’oppose radicalement à cette vision. Lire la suite

Quand est-ce qu’on casse le schéma ?

« Réunis pour améliorer l’état du monde » – commited to improving the state of the world en version originale – telle est la devise du Forum Economique Mondial de Davos qui s’est tenu du 20 au 23 janvier derniers. Cette réunion des plus grandes richesses mondiales, qui se tient en Suisse depuis 45 ans désormais, est devenue peu à peu le lieu de pouvoir au fur et à mesure que l’économie s’est financiarisée et que l’économie a pris le pas sur le politique. Ne voit-on d’ailleurs pas les chefs d’Etats ou de gouvernement se succéder à ce forum dans le but de convaincre les plus grosses entreprises de s’installer dans leur pays ? De dirigeants les voilà transformés en VRP de luxe, contraint de faire des courbettes ou de cracher sur le programme de leur propre parti comme n’a pas hésité à le faire Emmanuel Macron à propos des 35 heures.

En parallèle de cette réunion de luxe rythmée par les ballets de BMW, d’Audi ou autres Mercedes, l’association Oxfam a publié un rapport accablant sur l’état des inégalités dans le monde. L’entre soi constitué par les participants du forum n’a que faire de telles données. Ce rapport – intitulé « Une économie au service des 1% » – fait frémir : il démontre que les 1% les plus riches de la planète possède désormais plus que les 99% restants. Dans le même temps, Oxfam nous apprend que le patrimoine de la moitié la plus pauvre de la population s’est réduit de 41% (soit une baisse de 1000 Milliards de $) quand celui des super riches a progressé de 44% – pour une hausse de 500 Milliards de $. Lire la suite

L’humanitaire, nécessaire mais loin d’être suffisant

A la suite de la publication de la terrible photo d’Aylan Kurdi, ce petit enfant syrien échoué sur une plage turque, les ONG et les associations humanitaires ont reçu des dons massifs. Prenant conscience, à l’aide de cette photo, de la gravité de la situation, l’opinion publique européenne s’est ainsi emparée de la question en faisant parvenir des sommes d’argent rarement vues en aussi peu de temps. Beaucoup d’associations ont même parlé d’un mouvement de générosité sans précédent dans la mesure où beaucoup d’entre elles n’avaient jamais reçu autant de dons en si peu de temps.

Cet engouement massif pour les associations humanitaires est, certes, une bonne chose. Toutefois, il a aussi eu pour conséquence de mettre en évidence que, si les associations et ONG humanitaires sont nécessaires pour endiguer quelque peu le malheur du monde, se reposer simplement sur leurs actions est à la fois hypocrite et totalement illusoire. C’est ainsi que ces associations ressemblent à s’y méprendre aux palliatifs que l’on donne aux personnes en fin de vie : elles soulagent quelque peu le malheur du monde mais à elles seules, elles sont incapables de réellement endiguer celui-ci. Finalement, elles peuvent même apparaitre comme dangereuse dans la mesure où en déléguant l’action à ces structures, l’opinion publique se détache complètement des problèmes. Lire la suite

Esprit Charlie es-tu là ?

Le 7 janvier dernier, un an après l’attaque dans les locaux de Charlie Hebdo, le hashtag #JeSuisToujoursCharlie était en tête de Twitter France. Trois jours plus tard, le 10 janvier, date anniversaire du plus grand rassemblement depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale, un sondage BVA-Orange-ITélé paraissait. D’après ce sondage, 76% des Français se disent toujours Charlie un an après les terribles attaques. Dans la foulée, la place de la République devenait le théâtre d’un hommage qui se voulait national – mais qui n’a rassemblé presque personne – avec un concert de Johnny Halliday et la pose d’une plaque commémorative à la mémoire des 12 personnes tuées dans les locaux de Charlie Hebdo.

François Hollande a voulu faire de cet hommage un hommage de la nation à toutes les victimes des attentats de 2015. Malheureusement pour lui, très peu de monde se sont rendus place de la République ce matin-là. L’esprit Charlie, tant vanté par les hommes et femmes politiques, me semble avoir quelque peu disparu – si tant est qu’il ait réellement existé un jour. Emmanuel Todd, dans Qui est Charlie ?, évoquait déjà un « flash totalitaire » à la suite des attentats de janvier et force est de constater que celui-ci a muté en dérive autoritaire depuis les attentats de novembre si bien que nous sommes en face d’une contradiction majeure entre la promotion de l’esprit Charlie d’une part et les mesures prises d’autre part. Lire la suite

La technologie au service du profit

Tous les observateurs s’accordent à le dire : nous vivons dans une époque hyper-connectée. D’après une étude de RetailMeNot, près de 55% des Français avaient un smartphone en 2015 et l’on ne compte plus les personnes qui possèdent plusieurs écrans chez eux (entre les télévisions, les tablettes, les smartphones et autres ordinateurs). Plus largement, l’apparition du e-commerce (ou commerce électronique) a constitué une disruption sans précédent dans la manière de vendre tout en induisant un changement profond des modes de consommation. Les entreprises ont pleinement pris la mesure de cette rupture en mettant notamment en place des plans de communication en ligne ou en adoptant des politiques commerciales nouvelles comme le cross canal par exemple.

Toutefois, cette évolution technologique ne me semble pas devoir s’arrêter au simple commerce. Celle-ci va toucher, à terme, tous les pans de la société si bien que notre génération a tout d’une génération de transition : celle de l’utilisation croissante de la technologie dans la vie quotidienne. N’appelle-t-on pas cette génération la génération Y en référence à ce bouleversement qu’elle connaît ? En somme, notre génération exercera sans doute des métiers qui n’existent pas encore de même qu’elle est sans doute formée à des métiers qui n’existeront plus dans une dizaine d’années. La récente annonce de François Hollande de la mise en place pour les chômeurs de formations aux métiers d’avenirs ne fait que confirmer cet état de fait. Ce bouleversement économique et social que ne manquera sans aucun doute de faire advenir cette rupture technologique n’est malheureusement pas porteur que de bonnes nouvelles. Lire la suite

La France dans le monde, entre affirmation diplomatique et déclin intellectuel

A la suite de la décolonisation, notre pays a eu une volonté farouche de conserver son pré carré en Afrique. Cette nostalgie de grandeur, symbolisée notamment par les références incessantes au Général De Gaulle, se trouve ainsi matérialisée dans le positionnement qu’adopte la France depuis de nombreuses années. Evidemment, l’époque de la Françafrique est révolue à écouter les différents dirigeants qui se sont succédés à la tête du pays. Mais pour autant, la France occupe aujourd’hui encore une place bien singulière dans les affaires internationales en tentant de s’affirmer vaille que vaille face aux autres grandes puissances à l’heure d’un monde multipolaire et porteur de nombreux risques à l’échelle planétaire.

Diplomatiquement, la France s’efforce ainsi d’être au premier rang dans de nombreuses situations compliquées, voire inextricables, que nous connaissons aujourd’hui. Tantôt leader, tantôt acteur, tantôt initiateur, notre pays parvient encore, malgré le procès en perte d’influence qui lui est intenté par certains hommes et femmes politiques, à se frayer un chemin de crête entre les mastodontes qui composent la géopolitique mondiale. Cette affirmation géopolitique, si elle existe concrètement, n’est malheureusement plus suivie par une affirmation intellectuelle. Ce n’est plus la pensée française qui irrigue le monde telle que cela a pu être le cas par le passé, la faute à un nombrilisme inquiétant symbolisé par la résurgence de la question identitaire. Lire la suite

Podemos synonyme de changement profond, vraiment ?

« Séisme », « tremblement de terre », « bouleversement total » ; tels étaient les titres des journaux espagnols au matin du 21 décembre dernier. Le bipartisme est mort, vive le nouveau modèle politique entendait-on un peu partout en Espagne. Le Parti Populaire du Premier Ministre Mariano Rajoy est certes arrivé en tête mais a subi un net recul. Celui-ci est lié à la percée de Ciudadanos d’une part mais surtout au résultat de Podemos qui talonne le PSOE (Parti Socialiste Espagnol) en termes de sièges obtenus et le dépasse même en termes de suffrages. Ce résultat constitue, en réalité, la troisième réplique en Europe après l’arrivée au pouvoir de Syriza et le renversement du gouvernement conservateur au Portugal.

Toutefois, si séisme il y a eu, celui-ci n’a rien à voir avec le choc qu’avait pu provoquer l’arrivée au pouvoir de Syriza en janvier 2015 pour au moins deux raisons : Podemos n’arrive pas en tête et il y a peu de chances que le parti issu du mouvement des Indignés gouverne l’Espagne pour le moment et surtout Podemos n’a jamais menacé frontalement la politique d’austérité en Europe, Pablo Iglesias a même dit qu’il était prêt à tout pour conserver l’Espagne dans la zone euro. Podemos a néanmoins déjà œuvré pour plus de solidarité en Espagne grâce aux mairies conquises en 2015. Lire la suite

Les intellectuels et le politique, éclipsés par la tyrannie du buzz

Le 14 juillet 2004, lors de la traditionnelle interview, Jacques Chirac évoque par deux fois la « politique avec un petit p » pour rabaisser Nicolas Sarkozy. Si le tacle à l’égard du dirigeant des Républicains ne m’intéresse guère, l’expression employée par le président d’alors est, elle, très intéressante pour tenter d’esquisser une analyse contemporaine de notre monde politique. De ce monde politique contemporain, on retient avant tout la défiance et la méfiance qu’il provoque chez les Français. Forte abstention, poussée de l’extrême droite et absence de vision ambitieuse chez les partis de gouvernement soit autant d’éléments que l’on peut voir à l’œuvre actuellement dans le microcosme politique. Cette défiance grandissante à l’égard du monde politique s’explique, à mon sens, par la perte vision globale et intellectuelle que connaissent aujourd’hui nos dirigeants. En ce sens, le politique au sens premier du terme – la vie de la cité – est aujourd’hui supplanté par la petite politique politicienne, cette politique qui ne vise plus que la petite phrase, la petite expression qui fera du bruit et ne porte plus aucun réel projet de société. Ce déclin politique me semble intimement lié à la déshérence intellectuelle que connaît notre pays. Plus aucun intellectuel, au sens noble du terme, n’a aujourd’hui une voix assez puissante en France.

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? La notion d’intellectuel naît en France au moment de l’affaire Dreyfus, en particulier avec la publication du célèbre « J’accuse » d’Emile Zola. Ce dernier est le premier intellectuel ou du moins le premier à être défini comme tel. Voltaire, dès l’affaire Calas, avait endossé ce rôle en publiant son Traité sur la tolérance. L’intellectuel est un penseur qui intervient dans le débat politique ou public pour prendre position, défendre ses valeurs ou proposer des solutions aux problèmes rencontrés comme l’ont décrit les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli pour qui l’intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie ». Et pourtant, cette notion a évolué dans le temps. Au rôle d’acteur, précédemment assumé par les intellectuels, semble s’être substitué un rôle de simple commentateur de l’actualité. Comment expliquer ce changement de rôle des intellectuels aujourd’hui ? Sommes-nous moins intelligents que par le passé ? N’est-ce pas plutôt les attributs de l’époque, et en premier lieu la tyrannie du buzz, qui concourent fortement à éclipser du devant de la scène ceux qui agissent encore comme des intellectuels ? Comment expliquer que cette éviction des intellectuels participe d’un appauvrissement politique ?

La figure historique de l’intellectuel engagé

Historiquement, l’intellectuel est donc cette figure du penseur qui s’engage pleinement dans le débat public. Cette tradition de l’intellectuel qui s’engage dans la vie publique est française et nombreux sont les penseurs à avoir pesé sur le débat public. Souvent ces intellectuels ont pu s’opposer comme lors de l’affaire Dreyfus : si Emile Zola a défendu Dreyfus à l’aide du « J’accuse », dans le même temps et pour la même affaire certains écrivains se sont engagés pour défendre le camp des anti-dreyfusards comme Barrès. Cet engagement des intellectuels se retrouvait sur toutes les parties de l’échiquier politique de l’extrême-gauche avec le refus du prix Nobel par Jean-Paul Sartre à l’extrême-droite et les essais politiques écrits par Charles Maurras où il théorise la rupture entre « le pays réel et le pays légal ».

Certains penseurs sont même allés plus loin en s’engageant pleinement dans la vie politique. Jean Jaurès est l’exemple parfait de cette attitude. Philosophe de formation il se lance en politique et devient député et défendra en toutes circonstances ses idées et ses convictions. Il théorisera la nature de son engagement dans son Discours à la jeunesse en affirmant : « Le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Il prouva cet engagement lors de deux grands combats politiques qu’il a menés : la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui lui valut beaucoup d’inimitiés au sein du pays mais surtout son pacifisme acharné à la veille de la Première Guerre mondiale. Il fut insulté par nombre de journaux d’extrême-droite et par certains hommes politiques pour ce pacifisme et il sera finalement tué par un déséquilibré pour avoir défendu cette idée.

La figure contemporaine de l’intellectuel

Le rôle de l’intellectuel a singulièrement évolué. Aujourd’hui, ceux que l’on considère comme intellectuels se contentent de commenter l’actualité, de décrire la société et les problèmes qu’elle rencontre sans pour autant s’engager dans le débat politique, évoquer des solutions ou énoncer des grandes orientations pour faire évoluer la société. Là encore quel que soit le bord politique ou la discipline des penseurs on constate la même incapacité à apporter des solutions aux grands débats contemporains.

Sur la question identitaire, Eric Zemmour illustre à merveille cette nouvelle donne pour les intellectuels. Lors de l’émission On n’est pas couchés au cours de laquelle il était venu faire la promotion de son livre Le Suicide français, il a affirmé qu’il n’avait pas les réponses aux problèmes qu’il évoquait dans son essai. A une question de Léa Salamé qui lui demandait « on fait quoi avec les musulmans de France alors ? » il a même répondu : « mais je ne suis pas président de la République, mon livre n’est pas un livre programme ». De la même manière lorsque la même chroniqueuse lui a demandé s’il soutenait Marine Le Pen « pour aller au bout de son engagement », il s’est soigneusement gardé de répondre à cette question, notifiant par la même son refus d’entrer dans un débat politique et de s’engager réellement de manière politique dans le débat public.

Dans le domaine économique on retrouve ce même problème. Thomas Piketty le montre bien. L’auteur du Capital au XXIème siècle plaide pour une refonte du modèle économique en passant par une modification radicale du système fiscal, notamment en augmentant de manière substantielle l’imposition pour les plus riches. Toutefois, ce manifeste économique aurait pu aboutir sur un engagement politique plus profond et il n’en est rien. Thomas Piketty a passé les deux dernières années à faire des tournées de promotion de son œuvre dans à peu près tous les pays du monde sans jamais franchir le pas d’un engagement politique marqué. Son seul acte politique depuis la publication de son livre aura été de refuser la légion d’honneur. S’il a de cette manière fait preuve d’engagement politique, c’est un engagement par la négative, par le refus et non pas comme force de proposition.

Néanmoins, certains penseurs semblent échapper à cette forme de déclin et continue à faire perdurer le rôle premier de l’intellectuel. On peut citer Michel Onfray, Michel Collon, Alain Gresh, Frédéric Lordon et bien d’autres contributeurs au Monde diplomatique par exemple. On le voit, il existe encore un certain nombre d’intellectuels au sens premier du terme. Aussi faut-il s’interroger sur les raisons qui nous font penser que tous les intellectuels sont aujourd’hui frappés par le déclin.

La tyrannie du buzz, cette croqueuse d’intellectuels

Nous venons donc de le voir, il existe encore de nombreuses personnes qui assument le rôle premier d’intellectuel. La question est de savoir pourquoi ces gens-là ne sont pas reconnus et n’ont pas autant d’audience que nos pseudo-intellectuels qui trustent les plateaux télé et autres grands journaux ? La raison me semble assez simple et elle réside dans un mot de 4 lettres : buzz. Ces intellectuels que j’ai cités, et qui assument encore le rôle premier d’intellectuel, ont une différence fondamentale avec tous nos pseudo-intellectuels qui ne sont finalement que de simples éditorialistes qui commentent la politique tout en saupoudrant leur bouillie de références littéraires : ils écrivent, ou agissent, encore pour défendre leurs idées. A l’instar de Hugo, Voltaire, Sartre, Jaurès, Camus, Aron, Malraux et bien d’autres, ils n’éprouvent aucunement le besoin d’écrire des choses dans l’ère du temps pour être reconnus par le grand public.

A l’inverse, ceux qui sont aujourd’hui considérés comme intellectuels le sont parce qu’ils sont invités sur tous les plateaux télé et présentés comme tel. Et pourquoi sont-ils invités sur tous ces plateaux télé ? Tout simplement parce qu’ils écrivent en partie pour faire le buzz et attirer l’attention sur eux. La question identitaire est, à ce titre, pleinement symptomatique de ce processus si bien qu’elle met en place une forme de cercle vicieux : les intellectuels qui parlent de ce problème sont invités sur les plateaux télé et les pseudo-intellectuels qui veulent avoir une reconnaissance et passer à la télé deviennent obnubilés par cette problématique. Tout ceci aboutit à une forme de nombrilisme de la part de ce que l’on présente comme les intellectuels français qui induit une forme de déclin intellectuel de la France sur le plan international. A force de se consacrer uniquement à des problèmes franco-français, ceux qui sont considérés comme intellectuels font que la France n’irrigue plus le monde par ses idées comme elle a pu le faire par le passé.

Les liens intimes entre les intellectuels et le politique

Quels rapports entre le déclin intellectuel et la politique politicienne me direz-vous ? Eh bien, à toutes les époques, les intellectuels et le monde politique ont entretenu des relations fortes. Comme évoqué plus haut, les intellectuels s’engageaient dans la vie politique. Le célèbre « J’accuse » de Zola ou les engagements de Hugo ou Jaurès en politique sont là pour en témoigner. Mais l’influence des intellectuels sur le monde politique va bien au-delà de cet engagement frontal. Les intellectuels contribuent à façonner les idées qui régissent le monde politique et, finalement, la société française. Quand Hugo le grand intellectuel justifie la colonisation, il est évident que ce positionnement influe sur l’avis de millions de Français. Durant la Guerre Froide, la France a été l’un des pays du bloc de l’ouest à être le plus proche de l’URSS. Ne faut-il pas y voir, là aussi, la conséquence des idées de certains intellectuels ? Sans Sartre par exemple, la France aurait-elle été aussi proche des idées communistes ?

En ce sens, l’émergence de la politique politicienne, dénuée de tout projet et de tout idéal, me semble consubstantielle du déclin intellectuel que connaît le pays. A force de donner la parole à des personnes qui n’ont rien d’intellectuel et qui ne recherchent que le buzz, il ne faut pas s’étonner quand les hommes et femmes politiques n’ont plus, eux aussi, que le buzz en tête, quand ils s’échinent non pas à mettre en place un combat des idées mais simplement à trouver la petite phrase qui fera mouche. Il ne faut pas s’étonner que les conseillers en communication se soient substitués aux conseillers politiques. François Mitterrand était conseillé par Régis Debray, François Hollande l’est par Gaspard Gantzer. Cruelle comparaison que celle entre les deux présidents socialistes de la Vème République. Les deux ont renié leurs engagements et leurs idées mais l’un l’a fait après avoir fait le choix de l’Europe quand l’autre ne l’a fait en échange d’absolument rien. La comparaison est terrible mais nécessaire. A l’heure où Renaud Camus a remplacé Albert Camus, il n’y a aucune surprise à voir émerger une politique politicienne qui n’a aucune valeur et qui promeut le pragmatisme sur l’autel de la Realpolitik.

Nous l’avons vu, la France traverse une double crise, intellectuelle et politique. Néanmoins il me semble qu’il est nécessaire de prendre le mot crise au sens grec du terme à savoir un moment de choix. Il s’agit de choisir entre la perpétuation de la tyrannie du buzz et donc de la politique politicienne ou alors le retour sur le devant de la scène des intellectuels au sens premier du terme et donc la résurgence du débat d’idées en politique. Il s’agit ni plus ni moins que de redonner au politique ses lettre de noblesses. « La crise, disait Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naitre ». Cette dynamique prendra du temps, peut-être une ou deux génération, mais toute la responsabilité qui est la nôtre est de lancer le mouvement tout en ne cédant ni aux sirènes ni aux hydres car comme rajoutait l’économiste italien : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

François Hollande, ultime fossoyeur de la gauche française

En cette période de fêtes de fin d’année, le président de la République vient de faire un cadeau inestimable à la droite et à l’extrême-droite : il vient, tel Vercingétorix, de déposer à leurs pieds non pas ses armes – si tant est qu’il en ait – mais la dépouille de la gauche française. Tel ces personnages lugubres dans La Peste de Camus, le voilà qui danse autour du corps sans vie qu’il vient d’offrir. Ce même président qui, le 22 janvier 2012 au Bourget, affirmait avec conviction : « L’âme de la France, c’est l’égalité […].C’est pour l’égalité que nous aurons aussi à combattre et à proposer aux Français le changement » vient de porter un coup presque mortel à l’égalité qu’il disait défendre.

En conservant la déchéance de nationalité pour les personnes convaincues de terrorisme dans la réforme qu’il va proposer au Congrès, François Hollande fait clairement le choix de se tourner vers les voix du centre et de la droite plutôt que vers celles de sa gauche pour faire adopter sa réforme constitutionnelle. Le voilà qui joue l’apprenti-sorcier pour tenter de s’assurer le plus de voix possibles en 2017. Considérant sans doute que son électorat voterait quoiqu’il advienne pour lui, Hollande s’efforce de donner des gages aux plus conservateurs en cas de duel avec Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. François Mitterrand avait mis la gauche française en bière avec son tournant de la rigueur, François Hollande l’ensevelit avec ses pulsions sécuritaires et identitaires.

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