La démocratie de la rue

« Ce n’est pas la rue qui gouverne », telle est l’antienne qui revient à chaque fois qu’un mouvement social prend de l’ampleur ou presque. Il pourrait même être amusant de recenser le nombre de fois où les dirigeants ont usé de cet argument pour tenter d’éteindre un feu qui était en train de prendre. Même si les expressions ont pu changer,la substance du message est restée d’une constance rare. De la chienlit gaullienne aux vitupérations macronistes en passant par le désormais célèbre« je reste droit dans mes bottes » d’Alain Juppé, les pouvoirs successifs – sans doute encore plus depuis l’avènement de la Vème République – n’ont eu de cesse de proclamer qu’eux et eux seuls étaient légitimes en   d’élus.

Tous les présidents de la Vème République ont effectivement épousé avec amour ses institutions d’essence quasi-monarchique permettant un pouvoir autoritaire pendant tout le long de la présence à l’Elysée – et ce, d’autant plus depuis le passage au quinquennat et à l’inversion de la dynamique entre les élections présidentielle et législatives. C’est bien ici que se trouve le nœud de la question, dans ce débat sur la légitimité de tel ou tel groupe à agir. Dans des institutions programmées pour que le président de la République agisse comme bon lui semble durant les cinq années suivant son élection sans aucun contre-pouvoir ou presque, il n’est finalement pas surprenant que la caste au pouvoir ne fasse que répéter que la rue n’a pas à gouverner – la rue étant ici une métonymie et représentant bien plus précisément l’ensemble du corps social. Je crois pourtant que cette antienne est un mythe qu’il faut prestement déconstruire.

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L’insurrection qui vient ?

Ce week-end, les images des affrontements entre forces de l’ordre et gilets jaunes ont fait le tour du monde. Il faut dire que de telles scènes sont rares et, il faut le dire, sont révélatrices d’une tension énorme qui s’est emparée du pays depuis quelques semaines. Si les tags sur l’arc de triomphe ont accaparé une bonne part des commentaires, il me semble pourtant que l’important n’était pas dans ces quelques traces de peinture présentes sur le monument – devenu subitement symbole de la République alors que, rappelons-le, il a été commandé par Napoléon Bonaparte qui n’était pas connu pour être un grand républicain.

Par-delà les images qui ont tournées en boucle ce week-end de manifestants présents un peu partout en France,d’affrontements et de dégradations de quartiers (autour de la place de l’Etoile) ou de villes qui n’en connaissent que très peu, il me semble quel’embrasement du mouvement social, initié par les gilets jaunes, auquel nous faisons face fait partie de ces évènements capables de changer radicalement les choses. Le pouvoir symbolisé par Emmanuel Macron parait effectivement tanguer ainsi que le suggèrent les réactions toutes plus hors-sol les unes que les autres de la part des membres de la majorité et surtout la convocation des chefs de parti à Matignon, symbole d’une crise politique profonde. Dès lors, ils’agit assurément de comprendre comment un tel mouvement a pris aussi rapidement mais aussi – et peut-être surtout – de se demander jusqu’où celui-ci peut aller.

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De Nuit Debout aux gilets jaunes, le fil d’Ariane de l’action directe

Voilà désormais une dizaine de jours que la France vit au rythme des gilets jaunes et de leurs actions diverses et variées. Si les incidents qui ont émaillé la journée de samedi ont retenu l’attention, c’est à un véritable mouvement de fond que nous assistons. Bien qu’Emmanuel Macron ait tenté de répondre aux revendications des gilets jaunes dans un discours qui, semble-t-il, était assez fade et creux, il est peu probable que les mots adressés par le locataire de l’Elysée affaiblissent le mouvement – un affaiblissement qui pourrait venir de l’intérieur avec l’autodésignation de représentants du mouvement. Il n’en demeure pas moins que c’est à un mouvement à la fois inédit et protéiforme que nous assistons depuis quelques semaines.

Nombreux ont été les analystes ou les personnalités politiques à tenter d’analyser ou de capter le message desdits gilets jaunes, sans réelle réussite. Il faut dire que les revendications des personnes mobilisées sont extrêmement diverses et que le seul mot d’ordre qui semble se détacher soit le désormais repris presque partout en France « Macron démission ». Cette difficulté à saisir les revendications du mouvement est sans doute inhérente à la forme même de la mobilisation, aux profils des personnes mobilisées (qui semble-t-il ne sont pas des manifestants habituels) ainsi qu’à la grande variété desdites revendications. Pourtant, il ne me parait pas absurde d’affirmer que ce qui importe le plus n’est pas tant les revendications du mouvement que ce qu’il nous révèle en entrant en résonnance avec d’autres mouvements récents dans le pays dans le sens où il s’inscrit dans la continuité de bien des mouvements sociaux très récents. Lire la suite →

Les gilets jaunes ou le révélateur

Annoncé à l’origine sur les réseaux sociaux, le mouvement des gilets jaunes s’est bel et bien tenu samedi dans toute la France. Alors que nombreuses étaient les personnes à se demander quelle serait l’ampleur de la mobilisation dans la vraie vie, ceux-ci ont démontré qu’ils parvenaient à mobiliser plus que sur les réseaux sociaux et les multiples signatures virtuelles, retweets ou autre « j’aime » se sont matérialisés un peu partout en France où des groupes de gilets jaunes ont bloqué des routes, organisé des chenilles voire même des matchs de foot sur les autoroutes. Face à l’ampleur de la mobilisation, qui semble d’ailleurs se poursuivre bien que baissant en intensité, le gouvernement est resté sourd.

Comme je l’avais déjà écrit vendredi dernier, je pense que certaines des colères portées par les gilets jaunes sont légitimes et se sont surimposées à la revendication première qui concernait la hausse des taxes sur les carburants et uniquement ce point. Face à ce qu’il faut appeler une mobilisation réussie, il importe à mes yeux de tenter d’esquisser une analyse de ladite mobilisation ainsi que des réactions qu’elle a suscitées en cela qu’elles sont révélatrices à de multiples échelles : elles permettent évidemment d’en apprendre plus sur les auteurs de ces réactions mais elles permettent également de tirer des enseignements sur le mouvement en lui-même et donc à permettre de mieux l’appréhender à quelques jours d’une mobilisation non plus nationale mais parisienne.

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Les gilets jaunes et le spectre du boulangisme

La dernière fois qu’Emmanuel Macron s’était exprimé lors d’un journal télévisé, c’était à la suite du remaniement. Après plusieurs jours de flou il avait finalement pris la parole pour expliquer qu’il maintenait son cap et qu’il était convaincu du bien-fondé de sa politique. C’était il y a à peine quelques semaines et rien ne laissait alors suggérer que le monarque présidentiel prendrait à nouveau la parole dans un avenir proche. C’est pourtant ce qu’il a fait mercredi soir en direct du porte-avion Charles de Gaulle comme pour signifier à tout le monde qu’il se présentait comme un chef prêt à braver la tempête.

Il faut dire que le locataire de l’Elysée et son gouvernement attendent avec une appréhension certaine de voir quelle sera l’ampleur de la mobilisation des gilets jaunes prévue demain. Appelant à bloquer les routes pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants, le mouvement s’est progressivement amplifié pour désormais agréger de nombreuses colères et un fort ressentiment à l’égard d’un pouvoir toujours plus imbu de lui-même et enfermé dans sa tour d’ivoire. Si cette mobilisation citoyenne et spontanée fait si peur à Emmanuel Macron, c’est assurément parce qu’elle est difficilement prévisible et encore moins contrôlable. Faut-il donc voir dans cette mobilisation du 17 novembre le début d’un mouvement capable d’emporter Macron et sa caste ? J’en doute fortement tant ses aspirations profondes révèlent une forme d’égoïsme en même temps qu’une nostalgie d’un poujadisme encore vivace chez certaines catégories de la population. Lire la suite →

Autoritarisme, l’enfant monstrueux du néolibéralisme

Orban, Trump, Salvini, Bolsonaro, la liste des dirigeants autoritaires ayant pris le pouvoir ces dernières années ne cesse de s’allonger. S’égrenant comme l’on récite une litanie à la messe, les noms de ces dirigeants ne cessent de susciter effroi et sidération en regard de leurs discours et des politiques qu’ils entendent mener (ou mènent une fois au pouvoir). Si l’on ajoute à ces noms, ceux des dirigeants désignés comme autoritaires déjà solidement en place tels Xi Jinping, Mohammed Ben Salmane, Recep Tayyip Erdogan ou Vladimir Poutine, on se rend assez rapidement compte du vent mauvais qui souffle sur la planète, entre nationalistes zélés et partisans d’une violence accrue contre leurs opposants. Ce Zeitgeist, cet « esprit du temps », a ceci de particulier qu’il s’étend sur toute la planète mais surtout que, dans la plupart des cas, c’est à l’issue d’élections (régies par des modes de scrutin très divers) qu’il se répand progressivement – élections précédées par des campagnes au cours desquelles les différents candidats ne cachent pas leur penchant autoritaire.

En regard de cette montée de ce qui est tantôt appelé populismes tantôt placé sous le vocable de « démocratie illibérale », bien des dirigeants et des médias nous servent à l’envi l’antienne selon laquelle l’antidote à cette montée des autoritarismes partout sur la planète serait le néolibéralisme si bien que nous sommes progressivement en train de nous retrouver pris dans une mâchoire d’airain entre le néolibéralisme d’une part et cet autoritarisme nationaliste de l’autre – ladite mâchoire étant assurément symbolisée par la volonté d’Emmanuel Macron de se placer en rempart de Salvini ou Orban. Il ne s’agit évidemment pas de faire des généralisations ou de nier les spécificités de chacun des pays mais il me semble pourtant que des éléments permettent de tisser une forme de fil d’Ariane et que bien des points de fuite convergent vers une même conclusion: cet autoritarisme qui se répand n’est pas opposé au néolibéralisme, il en est son émanation. Lire la suite →

Mélenchon, la perquisition et l’hystérie médiatique

A moins d’avoir vécu dans une grotte au cours de ces dernières semaines, personne ou presque n’a pu échapper aux multiples perquisitions qui ont frappé la France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon ainsi que les suites desdites perquisitions allant des réactions du candidat à la présidentielle aux multiples éditos enflammés des rédactions en passant par des remarques toutes plus acerbes les unes que les autres venant de personnalités politiques bien promptes à sauter sur l’occasion pour tenter de décrédibiliser la France Insoumise ainsi que son porte-parole lors de la dernière élection présidentielle. Tout s’est effectivement passé comme si la seule et unique information véritablement importante durant les jours qui ont suivi les perquisitions était tout à la fois lesdites perquisitions et les réactions de Monsieur Mélenchon.

Pris dans une espèce de tourbillon tant médiatique que politique, nous étions forcés d’assister – avec sidération pour certains, avec rage pour d’autres – à la mise en place d’une forme de mâchoire d’airain visant à opposer frontalement Jean-Luc Mélenchon d’une part et les médias d’autre part dans une forme d’appel au manichéisme assez malsain. Oser dire que les perquisitions étaient disproportionnées faisait quasiment de vous un dangereux terroriste prêt à mettre à mal l’Etat de droit (pour peu qu’il existe encore) quand critiquer la réaction de Mélenchon concourait, selon certains, à vous ranger dans la case de vassal du capital. Comme souvent dans pareille situation, il me semble que c’est dans la complexité que réside la pertinence et dans le refus des concessions d’un côté comme de l’autre. Lire la suite →

Le grand enfumage du plan pauvreté

 

La semaine dernière, Emmanuel Macron a enfin présenté son plan pour lutter contre la pauvreté. Maintes fois repoussée pour des raisons diverses et variées – d’aucuns arguant que le bon parcours de l’Equipe de France lors du mondial russe était l’une de ces raisons – la présentation de ce plan était l’une des dernières cartouches du monarque présidentiel et de toute sa camarilla pour décoller cette image de président des riches et de caste au service des puissants qui leur colle à la peau depuis le début du quinquennat. De la suppression de l’ISF à l’instauration d’un taux forfaitaire pour les revenus financiers en passant par la non-remise en cause du verrou de Bercy, il faut dire que toute la politique menée depuis plus d’un an est en direction des plus fortunés de cette société.

C’est donc en grandes pompes que le locataire de l’Elysée a mis en scène la présentation d’un plan visant, selon le slogan affiché en fond de la salle, à « faire plus pour ceux qui ont moins ». Dès l’allocution du monarque passée, toute la clique de La République en Marche s’est empressée de faire le service après-vente en expliquant à quel point leur chef était beau, grand et épris de justice sociale en nous promettant que nous venions d’assister à l’épiphanie d’un président subitement devenu social et dont le combat principal était de lutter contre la pauvreté – quand de notre côté nous ne faisons rien pour lutter contre celle-ci, que nous nous en nourrissons même. Il va sans dire que tout cela n’est qu’une fable. Lire la suite →

De quoi les arrêtés anti-mendicité sont-ils le symptôme ?

Alors que l’exécutif a présenté son plan anti-pauvreté la semaine dernière après l’avoir reporté à de multiples reprises, dans une forme de message implicite affirmant que la pauvreté était le cadet des soucis de la caste au pouvoir qui préfère s’empresser de supprimer l’ISF ou d’instaurer un impôt forfaitaire pour mieux faire des cadeaux aux plus fortunés de ce pays, la ville de Besançon a fait la une de l’actualité cet été en raison de la publication d’un arrêté anti-mendicité par la mairie. Il faut dire que le symbole est à la fois puissant et désespérant quand la ville de Victor Hugo, auteur des Misérables et sans doute plus grand écrivain français ayant traité de la vie des petites gens avec Emile Zola, décide de chasser les sans-abris de ses rues comme si faire la manche était un délit.

Cette culpabilisation des personnes sans-abris ne fait finalement que s’inscrire dans la logique qui gouverne ce pays, celle qui se cache derrière le mythe de la responsabilisation qui explique aux dominés que s’ils le sont c’est qu’ils l’ont bien cherché – après tout peut-être suffirait-il aux sans-abris de traverser la rue pour trouver un toit tout comme il suffit aux chômeurs de passer sur le trottoir d’en face pour trouver un emploi. Il va sans dire que ces odieux arrêtés anti-mendicité présentant la misère comme un délit ne sont pas nouveaux. Il faut, me semble-t-il, toutefois convenir que leur prolifération n’est pas anodine et que celle-ci nous dit bien des choses sur la société dans laquelle nous vivons. Lire la suite →

La dette publique ou le croque-mitaine néolibéral

Si l’on voulait paraphraser Camus en le pastichant, l’on pourrait dire que pour les néolibéraux, il n’y a qu’une seule question économique vraiment sérieuse, celle de la dette publique. Tout le reste, des privatisations aux coupes budgétaires, ne fait que découler de cette croyance absolue en la nécessité vitale de résorber la dette publique. A ce petit jeu-là, les ordolibéraux qui dominent au sein de l’UE se sont fait plus royalistes que les rois – les Etats-Unis pour schématiser grossièrement – et appliquent cette antienne sur la dette publique présentée comme un fardeau et une bombe à retardement jusqu’à la nausée. La rentrée politique en France a été marquée tout à la fois par la résurgence de l’affaire Benalla (dont le principal protagoniste a proclamé son refus teinté de mépris de se faire auditionner par la commission d’enquête du Sénat) et par les démissions de Nicolas Hulot et de Laura Flessel si bien que les sujets économiques ont quelque peu été mis sous la table.

Tout juste a-t-on parlé de l’impôt sur le revenu après les tergiversations du gouvernement et du monarque présidentiel à propos de la mise en place du prélèvement à la source. Pourtant, l’un des principaux enseignements de la rentrée politique a indéniablement été les résultats économiques en berne, prouvant à quel point le mythe selon laquelle la politique de ce gouvernement a pour but de relancer l’économie était une douce fable que l’on raconte aux enfants pour mieux les endormir. Ces résultats économiques en-deçà des chiffres escomptés ne manqueront sans doute pas de faire ressurgir le débat sur la dette et le déficit publics que l’on utilisera comme d’habitude pour mieux justifier la casse des services publics et le matraquage des plus dominés de la société. Dans la croyance populaire, le croque-mitaine est un personnage maléfique présenté aux enfants pour leur faire peur et ainsi les rendre plus sages. Dès lors, il ne me semble pas aberrant de voir dans la dette publique le croque-mitaine néolibéral mis en avant pour nous faire peur et nous tenir dociles face à la politique de préemption de la caste au pouvoir. Enfants nous avions peur des monstres cachés sous nos lits, devenus adultes nous voilà soumis à l’angoisse savamment distillée d’une dette proche de devenir insoutenable selon la formule consacrée. Lire la suite →