Le départ de Nicolas Hulot ou le double coup de semonce

Le 28 août dernier, c’est un Nicolas Hulot très marqué par la décision de quitter le gouvernement qui a répondu aux questions de Léa Salamé et Nicolas Demorand – qui dans une indécence qui les caractérise eux et une grande partie du monde médiatique ont quasiment proclamé qu’ils avaient poussé le désormais ex-ministre à prendre cette décision. Pendant une bonne dizaine de minutes, avant que Monsieur Hulot n’annonce son départ du gouvernement, le flottement était palpable si bien que l’on peut avoir la sensation qu’il fait son choix durant l’interview quand bien même il a expliqué que sa décision avait été prise la veille de son passage radiophonique. Plombé par l’affaire Benalla avant les vacances d’été, voilà Emmanuel Macron qui se retrouve acculé par la démission de l’un de ses ministres phares en cela qu’il était à la fois populaire et l’une des prises de guerre de la société civile.

Dans un gouvernement qui manque assurément de poids lourds politiques, la présence de Nicolas Hulot était une sorte de gage communicationnel donné à une partie des personnes fustigeant l’absence de politique écologique ambitieuse de ce gouvernement depuis un peu plus d’un an. Si la décision de l’ancien ministre a été mûrement réfléchie selon ses dires, celui-ci a également avoué qu’il n’avait prévenu absolument personne avant son passage matinal dans les studios de France Inter – sans doute ce qui confère à cette interview le statut de grand moment de radio. Nicolas Hulot était l’un des ministres phares d’un point de vue de la communication, son départ sonne ainsi le glas de ladite communication creuse et vide tout en posant des questions profondes et sérieuses. Lire la suite →

L’affaire Benalla ou le roi fait nu

Durant plusieurs semaines, la France a vécu au rythme de l’affaire Benalla – qu’il serait plus opportun d’appeler affaire Benalla-Macron selon moi. Si les vacances estivales en même temps que la fin des commissions d’enquête (celle du Sénat reprendra à la rentrée) ont contribué à mettre quelque peu sous le tapis ladite affaire, il me semble que celle-ci a constitué une déflagration qui risque fort de laisser des traces profondes dans ce quinquennat et de grever en partie l’action future du gouvernement et d’Emmanuel Macron. La majorité et le monarque présidentiel ont eu beau clamer que cette affaire n’intéressait pas les Français, ceux-ci se sont littéralement passionnés devant les commissions d’enquête et les multiples révélations que nous ont réservées tout à la fois l’enquête journalistique et les déclarations toutes plus contradictoires les unes que les autres des différents protagonistes.

Du côté de l’Elysée, il est évident que la stratégie initiale a consisté à vouloir étouffer l’affaire pour l’empêcher de sortir et, une fois le génie sorti de la lampe, toute la rhétorique présidentielle et gouvernementale avait pour but de faire de l’affaire Benalla un épiphénomène, un détail, en somme une broutille qui ne serait pas bien grave, le tout en répétant en chœur et docilement qu’il ne s’agissait en rien d’une affaire d’Etat mais bien d’un simple fait divers, d’une erreur de jeunesse (comme si tabasser des personnes en usurpant l’identité des policiers revenait à conduire à 91 km/h au lieu de 90). Dans son excellent livre Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique brillamment que c’est parfois le franchissement de seuils imperceptibles qui précipitent des changements d’ampleur. Il ne me parait pas absurde de voir dans cette affaire Benalla quelque chose de ce type, une forme de voile déchiré révélant subitement à la face du monde la vraie nature du macronisme. Lire la suite →

Derrière la fable de la responsabilité

Invité hier matin sur Europe 1, Nicolas Hulot a expliqué qu’il allait falloir s’habituer aux fortes chaleurs et que face au changement climatique, « il [fallait] que chacun se tourne vers sa propre responsabilité ». Par-delà la démission que représente une telle prise de parole de la part de celui qui est censé lutter contre le changement climatique dans le pays, la musique lancinante sur la responsabilité individuelle semble être devenue l’un des éléments de langage les mieux partagés au sein de ce gouvernement. Emmanuel Macron lui-même a fait de cette rhétorique l’un des pivots de son discours et de la politique qu’il mène.

Face au chômage de masse qui frappe le pays ? L’important est de responsabiliser les chômeurs. Face à la relégation sociale des banlieues ? L’important est de stigmatiser les habitants de ces quartiers en appelant à leurs responsabilités face aux différents trafics. Face à l’évasion fiscale ? L’important est surtout de ne pas supprimer le verrou de Bercy et d’en appeler à la responsabilité des fraudeurs fiscaux. L’on pourrait continuer la liste longtemps si bien qu’elle se transformerait rapidement en litanie. Il est aisé et confortable de ne voir dans cette répétition d’un appel à une sacro-sainte responsabilité individuelle qu’un artifice, un effet de manche présent uniquement par rhétorique. Je crois au contraire que cette fable de la responsabilité individuelle est à la fois la poutre porteuse de l’idéologie macronienne en même temps que son plus pur révélateur. Lire la suite →

Aquarius, l’effroyable symbole

Depuis lundi, l’Union Européenne et plus particulièrement Malte, l’Italie, la France et l’Espagne sont au cœur d’une polémique effroyable, le genre d’évènements qui vient rappeler si besoin était l’inhumanité dont est capable l’être humain. L’Aquarius, ce bateau affrété par l’ONG SOS Méditerranée qui sauve des exilés de la noyade, est effectivement au cœur d’une tempête politico-diplomatique avec à son bord 629 personnes dont une bonne part de mineurs isolés et de femmes enceintes. Le nouveau ministre de l’intérieur italien – et dirigeant du parti d’extrême-droite la Ligue (ex-Ligue du Nord) – Matteo Salvini a en effet refusé d’accueillir le bateau dans un port italien, rejetant la responsabilité de l’accueil du navire sur Malte.

En expliquant que c’était à la petite île d’accueillir le bateau de SOS Méditerranée, Matteo Salvini a indéniablement réalisé un coup de force à la fois à destination de son électorat et de l’Union Européenne. Tout au long de la campagne italienne, le leader de la Ligue s’est appliqué à parler des exilés en des termes déshumanisants et racistes. Désormais au pouvoir, Salvini a mis en place ce qu’il avait annoncé et par la même occasion s’est échiné à envoyer un message aux autres pays européens, réactivant la crise au sein de l’union à propos de cette question. Malgré la proposition de la Corse d’accueillir le navire, c’est finalement l’Espagne et Valence qui ont ouvert leurs portes à l’Aquarius et aux exilés qu’il transporte. En ce sens, il ne me parait pas exagéré de voir dans l’Aquarius un triple symbole : celui du cynisme du gouvernement français, celui de l’hypocrisie à la fois du gouvernement et d’une bonne part de la société en France mais aussi celui de la démission définitive de l’UE. Lire la suite →

Les non-dits du comptage « indépendant » des manifestants

Samedi dernier s’est tenue la marée populaire un peu partout en France. Cette mobilisation – à laquelle je consacrerai un billet entier – à l’initiative de plus de 80 organisations (syndicales, politiques, associatives, etc.) a marqué une véritable rupture en même temps qu’une innovation dans le mouvement social. En revanche, s’il est bien une chose qui n’a pas été innovante ce samedi, c’est la persistance de l’utilisation du comptage dit indépendant par un consortium de médias couvrant l’ensemble du spectre politique ou presque. Réalisé par le cabinet Occurrence – nous y reviendrons – ce comptage est, si l’on en croit les dires desdits médias, le fruit d’un travail et d’une réflexion de long terme afin de coller au plus près au réel, ce fameux talisman qu’on nous sert à toutes les sauces.

Samedi pourtant – comme lors de l’ensemble des manifestations précédentes – le comptage dit indépendant a été vertement critiqué par les organisateurs de la mobilisation. Ne dénombrant qu’un peu plus de 30 000 personnes dans les rues de Paris, ledit comptage semble encore une fois avoir raté sa cible au vu des images que l’on peut consulter un peu partout sur la toile. A chaque fois, le chiffre donné par le cabinet Occurrence était proche (parfois même inférieur) à celui donné par la préfecture, ce qui dans la tête des éditorialistes de tout poil corrobore l’idée selon laquelle les syndicalistes et organisations politiques feraient de la propagande dès lors qu’il s’agit de donner le chiffre des manifestants. Il me semble que ce comptage dit indépendant et ses travers sont en réalité révélateurs de bien des maux qui frappent le débat public et la société en général. Lire la suite →

Black blocks et cortège de tête, symboles de la mutation du mouvement social ?

Le rassemblement du 1er mai dernier a de nouveau été marqué par des affrontements entre forces de l’ordre d’une part et manifestants autonomes d’autre part. Comme lors du 22 mars et comme lors de l’ensemble ou presque des manifestations depuis deux ans, le cortège de tête, celui qui marche devant le carré syndical, a vu ses rangs se garnir. Après le 1er mai – comme souvent – les médias ont tourné en boucle sur le cortège de tête, les black blocks et les dégradations commises (le 1er mai c’est le McDonald’s situé boulevard de l’Hôpital qui a été attaqué, le 22 mars un LCL l’avait été).

Rares sont les sujets où l’ensemble de la classe politique tonne d’une même voix. Dans le cas de ces dégradations pourtant tous les représentants politiques ou presque ont le même discours. Si certains fustigent la supposée impunité des black blocks en attaquant l’Etat, à la gauche de l’échiquier politique la condamnation des « casseurs » a été unanime parfois de manière bien peu convaincante parfois avec des arguments plus recevables (comme ceux de François Ruffin par exemple). Dépeints en affreux vandales n’ayant aucun autre objectif politique que de semer la terreur et le chaos, les black blocks peuvent pourtant être vus comme l’un des symboles de la mutation du mouvement social. Lire la suite →

L’affaire GL Events ou le quadruple symptôme

Hier marquait le premier anniversaire de la victoire d’Emmanuel Macron lors du second tour de l’élection présidentielle de 2017. L’heure est donc actuellement au bilan de cette première année de présidence du nouveau monarque présidentiel. Il faut dire que le successeur de François Hollande a mené sa cure néolibérale au pas de charge au cours de sa première année de présidence. Ordonnances pour démanteler le code du travail, suppression de l’ISF, volonté de livrer à terme la SNCF à la privatisation, Emmanuel Macron a pour coutume d’attaquer sur plusieurs fronts si bien que l’opposition incarnée par la France Insoumise ou le mouvement social qui semble prendre forme a toutes les peines du monde à contrer de manière efficace la politique gouvernementale.

Ce qui est évident, en revanche, c’est que Macron et son gouvernement ont rapidement clarifié les choses – ou plutôt les décisions prises ont servi à les clarifier. Après avoir fait campagne sur son fameux « en même temps », le locataire de l’Elysée mène très clairement depuis un peu moins d’un an une politique de droite dans tous les domaines. Libéralisation accrue de l’économie, politique conservatrice sur les questions sociétales, défense des puissants et possédants, écrasement des plus dominés de cette société tel est le constat d’un an de présidence Macron. Tout acquis à sa croyance de puissance absolue, le monarque présidentiel suscite des ressentiments qui ne font que s’accroître et dont l’affaire GL Events pourrait constituer un seuil franchi tant elle est révélatrice de bien des fléaux qui frappent le pays. Lire la suite →

Lafarge, révélateur de l’hypocrisie vis-à-vis du terrorisme

La semaine dernière, nous apprenions que Vincent Bolloré était en garde à vue pour des soupçons de corruption dans l’obtention de juteux contrats sur des ports africains. Si cette information a surpris, c’est assurément et avant tout parce que s’il est une chose qui parait absolument constante et invariable, c’est l’impunité de ces grands industriels et de ces grandes entreprises. Qu’ils s’agissent de corruption ou de fraude fiscale, il est en effet bien rare que ces pontes se retrouvent par être réellement mis en face de leurs responsabilités. Alors en apprenant cette garde à vue il va sans dire que beaucoup pensaient qu’il ne s’agissait que de gesticulations pour reprendre un terme utilisé de manière bien malheureuse ces derniers jours.

Pourtant, à l’issue de la garde à vue nous apprenions que celle-ci avait débouché sur la mise en examen de l’industriel breton. De là à y voir la fin de l’impunité des puissants il n’y a qu’un pas, que je me garde bien de franchir. Tout juste peut on y voir l’amorce potentielle d’une prise de conscience plus globale et une première brèche battue dans le mur de leur impunité. Toutefois, il serait naïf et bien indécent de crier victoire après une telle information. Dans le même temps, en effet, la procédure à l’encontre du groupe Lafarge traine en longueur quand bien même Libération a fait des révélations chocs ces derniers jours affirmant que les services secrets étaient au courant des versement du cimentier à Daech. En ce sens, il me semble que le cas Lafarge est à la fois un symbole de cette impunité en même temps qu’un révélateur de l’odieuse hypocrisie vis-à-vis du terrorisme dans notre pays. Lire la suite →

Interview face à Plenel et Bourdin, le pari gagnant de Macron

Il y a un peu moins d’un an, le 5 mai 2017 plus précisément, Emmanuel Macron s’engageait sur le plateau de Mediapart à revenir chaque année sur le plateau en cas d’élection. Cet engagement se voulait être la preuve d’une prise de conscience des conditions exceptionnelles dans lesquelles il allait être élu – en face de Marine Le Pen, grâce à un vote de résignation bien plus que d’adhésion. Presqu’une année après son accession au pouvoir, le désormais président de la République a répondu à Messieurs Plenel et Bourdin dans une très longue interview diffusée tout à la fois sur BFM TV et Mediapart.

Il y a un peu plus d’une semaine donc, le successeur de François Hollande s’est plié à l’exercice après avoir répondu aux questions de Jean-Pierre Pernault quelques jours plus tôt. C’est peu dire que cette interview était attendue tant les profils des deux intervieweurs sortaient du ronronnement habituel. On pouvait, en effet, s’attendre à voir un Emmanuel Macron en difficulté face aux saillies de Jean-Jacques Bourdin, on pouvait s’attendre à voir le monarque présidentiel ébranlé par le travail de fond de Mediapart, on pouvait en bref s’attendre à voir vaciller celui qui semble ne rien craindre depuis son élection. En somme, du côté des intervieweurs comme de celui de l’interviewé, cet entretien avait tout du pari et il ne me parait pas absurde dire que Monsieur Macron ressort gagnant dudit pari. Lire la suite →

Ce que cache leur « pédagogie »

Depuis des années, elle est un mantra utilisé avec constance et répétition. Je veux bien entendu parler de la fameuse et fumeuse pédagogie dont les responsables politiques nous rebattent les oreilles à longueur de temps. L’arrivée de Monsieur Macron à l’Elysée, bien loin d’avoir atténué cette tendance, a renforcé me semble-t-il l’utilisation qui est faite de ce concept. Aux côtés du pragmatisme et de l’efficacité, la pédagogie figure effectivement en bonne place des mantras macroniens et, par extension, de tous ceux utilisés par les présidents précédents. Dès lors qu’un mouvement social d’ampleur ou que la côte de confiance d’un président ou d’un premier ministre s’effondre – ce qui arrive inlassablement au gré des trahisons et des politiques de classes menées dans ce pays – la carte pédagogie est brandie par la caste au pouvoir.

Emmanuel Macron n’échappe évidemment pas à la règle et le voilà qui a prestement utilisée la pédagogie pour tenter de contrer le mouvement social qui est en train de naître dans le pays. Comme tous ses prédécesseurs, il a ainsi expliqué que les Français n’étaient pas réellement contre sa politique mais qu’ils n’avaient pas réellement saisi les ressorts de celle-ci. Comme tant d’autres avant lui, le nouveau locataire de l’Elysée a rapidement annoncé qu’il fallait que le gouvernement fasse preuve de plus de pédagogie pour expliquer les réformes menées aux Français. Au-delà de l’aspect communicationnel du concept, la pédagogie recouvre, à mes yeux, tout un imaginaire qui est celui d’une véritable haine de l’exercice démocratique et de la confrontation d’idées. Celle-ci est assurément utilisée pour imposer ses vues sans qu’aucun débat n’ait lieu. Il va de soi que tout au fil de ce billet par pédagogie j’entends le détournement qui en est fait par la caste au pouvoir. Lire la suite →