Daniel Blake à la croisée de Kafka, Orwell et Camus

De la même manière qu’il existe des livres dont la lecture ne vous laisse pas indemne – j’ai notamment déjà parlé de La Part de l’autre d’Eric Emmanuel Scmitt – il est des films dont le visionnage vous marque profondément. Sorti depuis près de six mois, I, Daniel Blake de Ken Loach fait partie de cette catégorie. Lauréat de la palme d’or à Cannes l’année dernière, le film est à mes yeux un véritable bijou, un petit chef-d’œuvre qu’il faudrait faire regarder à tout le monde, à commencer par les tenants du néolibéralisme effréné qui fustigent à longueur de journées les personnes frappées de plein fouet par la précarité.

I, Daniel Blake rejoint d’une certaine manière Merci Patron ! dans le sujet qui est traité à savoir l’effroyable mécanique qui broie des vies et des personnes. Cependant, là où Merci Patron ! recelait d’un caractère jubilatoire – celui de faire passer pour des idiots certains pontes de LVMH et de faire passer à la caisse Bernard Arnault – I, Daniel Blake est bien plus sombre. Là est sans doute ce qui rend ce film si puissant, si beau et si triste à la fois. Je crois que l’élément qui rend le long-métrage si fort est précisément le fait que la réalité froide et crue décrite par la caméra de Ken Loach rejoint les fictions les plus morbides. Sans doute est-ce le propre des chefs d’œuvre d’être signifiant par eux-mêmes tout en ouvrant l’horizon vers d’autres œuvres. Dans le film du réalisateur britannique, Daniel Blake est jeté au beau milieu d’un monde, le nôtre, qui n’a rien à envier à ceux imaginés par Kafka, Camus et Orwell tout au fil de leurs œuvres. Lire la suite

La clause Molière ou le bal des Tartuffe

Il y a un peu plus d’une semaine, le Conseil Régional d’Ile-de-France, présidé par Valérie Pécresse, a adopté un « small business act ». L’objectif affiché de ce texte est de favoriser l’accès aux marchés publics régionaux pour les PME et les TPE. Le diable se nichant souvent dans les détails, l’adoption de ce « small business act » a également été l’occasion de mettre en place la fameuse clause dite « Molière ». Ladite clause vise notamment à imposer l’usage du français sur les chantiers publics. L’Ile-de-France n’est ni la seule ni la première région à avoir adopter une telle mesure puisque la région Auvergne-Rhône-Alpes a déjà mis en place cette clause sous l’impulsion de son président Laurent Wauquiez.

Si la clause Molière est mise en avant pour lutter notamment contre le recours aux travailleurs détachés, il est évident qu’elle revêt d’un caractère identitaire. A l’heure où la campagne de François Fillon est très mal en point, on peut également voir dans l’adoption d’une telle mesure par la région Ile-de-France la tentative de créer un contre-feu. Toutefois, il est assez peu probable que celui-ci soit assez fort pour relancer la campagne d’un François Fillon en état de quasi mort clinique politiquement. La clause Molière est intéressante selon moi en cela qu’elle nous révèle toute la tartufferie d’une partie de la classe politique et, surtout, à quel point les collectivités territoriales semblent être aujourd’hui à l’avant-garde de la régression. Lire la suite

La démocratie française malade de ses règles

« Selon que vous soyez puissants ou misérables, / Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » écrivait Jean de La Fontaine dans Les Animaux malade de la peste en 1678. Il semblerait que trois siècle et demi plus tard, cette maxime demeure plus vraie que jamais. Plus précisément, il me semble que l’on peut appliquer cette morale du poète à notre démocratie si mal en point. Dans quelques jours, nous connaitrons la liste finale des candidats à l’élection présidentielle. Lundi prochain, un débat opposera sur TF1 les cinq candidats qui rassemblent le plus d’intention de vote. Il y a près d’un an, François Hollande affirmait sans sourciller sur le plateau de Dialogues citoyens que la réforme portant sur l’organisation de l’élection présidentielle ne changeait rien ou presque alors même que celle-ci a aggravé la maladie qui frappe de plein fouet notre démocratie.

Tout le monde, ou presque, s’accorde actuellement à dire que nous traversons de multiples crises : sociale, économique, identitaire, institutionnelle. Pour synthétiser, les crises sont à la fois si nombreuses et si profondes qu’il ne me paraît pas absurde de parler d’une grande crise démocratique à l’heure actuelle dans notre pays. Il convient avant tout de s’arrêter sur le terme même de crise. Ce mot nous provient à la fois du grec ancien et du latin : il signifiait en parallèle la manifestation d’une affliction grave ainsi que le moment du choix. Le divorce croissant entre la caste politicienne et la population ainsi que la tentative forcenée de la part de ladite caste de verrouiller un système dont beaucoup de Français ne veulent plus nous autorisent, il me semble, à voir dans cette campagne électorale à la fois une grave maladie et le moment d’un choix, sinon définitif, très important. Il me semble que l’on reconnaît un système au bord de la rupture à sa propension à se fourvoyer dans une forme de fuite en avant à la fois absurde et mortifère. La réforme des règles de la campagne présidentielle s’inscrit, à mes yeux, pleinement dans une telle logique. Lire la suite

Le mythe de la post-politique ou l’escroquerie du siècle

« Emmanuel Macron, lui, n’est pas dans l’idéologie ». C’est en ces termes que Philippe Saurel, soutien du candidat d’En Marche et maire de Montpellier, a attaqué Benoît Hamon jeudi dernier lors de L’Emission politique. Incontestablement, l’ancien ministre de l’Economie est la figure d’une certaine vision de la politique ou plutôt du dépassement de la politique. Lui-même se décrit comme tel lorsqu’il explique vouloir faire éclater les clivages et faire émerger des « majorités d’idées ». En 2007, après la victoire de Nicolas Sarkozy, Alain Badiou avait publié un pamphlet intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom ? au fil duquel le philosophe expliquait que le nouveau président était l’émanation du pétainisme latent présent dans la société française articulé notamment autour de la valeur travail.

Près de dix années plus tard, il me semble que l’on pourrait poser la même question à propos du fondateur d’En Marche. Véritable ovni dans le champ politicien, le candidat qui se revendique ni de gauche ni de droite – mais qui est bien plus assurément ni de gauche ni de gauche – est le symbole d’une certaine manière de voir les choses. Hier matin sur CNews, Jacques Attali a formidablement décrit cette vision du monde en expliquant qu’il plaidait pour une parenthèse au cours de laquelle seraient vraiment appliquées les réformes nécessaires au sens philosophique du terme. En somme, Emmanuel Macron est l’émanation de la post-politique – ce que l’on pourrait qualifier de métapolitique – dont le mythe s’est progressivement imposé comme pensée dominante dans les cercles de pouvoir de notre pays. Lire la suite

La rue, c’est loin ?

Vendredi dernier, le groupe IAM sortait son huitième album studio. Vingt ans et quatre albums après L’école du micro d’argent, considéré comme l’un des chefs d’œuvre du rap français (je considère personnellement que c’est le meilleur album de l’histoire du rap français), Shurik’n et Akhenaton reviennent donc avec Rêvolution, un album dense de 19 titres. Après un précédent album relativement décevant, il va sans dire que j’attendais avec impatience ce nouvel opus du groupe le plus célèbre de Marseille, d’autant plus que les deux singles qui avaient été dévoilés avant la sortie de l’album laissaient présager d’une production à la fois ambitieuse et recherchée.

Et pourtant, après plusieurs écoutes, force est de constater que la déception qui avait accompagné la sortie de leur dernier album est de nouveau présente. Un peu comme s’il fallait souligner qu’ils auraient sans doute mieux fait de partir sur Arts Martiens dont le dernier titre (« Dernier coup d’éclat ») semblait suggérer une sortie de scène. Cet album n’a, en effet, rien de révolutionnaire malgré le titre qui lui est donné. Il est loin le temps où IAM dénonçait avec force, vigueur et brio le système en place. Il est d’ailleurs assez douloureux de voir sombrer les groupes que l’on a admiré – et que l’on continue à admirer pour leurs anciens albums. Au-delà de la simple critique de cet album, il me semble que le cas d’IAM révèle à quel point il est difficile de rester bon dans le rap sur la durée, peut-être parce qu’il est impossible de faire du bon rap quand on s’est trop éloigné de la rue. Lire la suite

Fillon et Hamon ou le Janus politicien

Il y a trois mois et demi, le 20 novembre 2016, au soir du premier tour de la primaire de la droite et du centre, nous prenions tout à coup conscience que l’élection présidentielle de cette année serait extraordinaire. François Fillon arriva alors triomphalement en tête du scrutin en n’étant pas si éloigné que cela d’une victoire au premier tour. Depuis des mois, Edwy Plenel n’a de cesse de répéter que pour cette élection, « rien ne se passera comme prévu ». La victoire nette de Fillon dans la primaire de droite inaugurait cette succession d’évènements aussi imprévus que soudains qui rythment la campagne depuis bientôt six mois. Personnellement, je dis depuis longtemps que pour cette élection, la seule chose qui est sûre c’est que rien ne l’est.

Quelques jours après ce premier coup de tonnerre, un deuxième, plus puissant encore, frappait la France : François Hollande renonçait à briguer un deuxième mandat. La suite est bien connue, lors de la primaire de la Belle Alliance Populaire Benoît Hamon a sèchement écarté Manuel Valls. Pourquoi rapprocher ces deux évènements ? Evidemment de prime abord on peut se dire que les victoires de Benoît Hamon et de François Fillon constituent deux grandes surprises et s’arrêter là. Je crois toutefois qu’il faut creuser plus profondément. Il me semble en effet que Fillon et Hamon, bien qu’éloignés idéologiquement, sont les deux symboles d’un même phénomène qui s’est produit dans notre pays depuis quelques mois. Loin de s’opposer, ils se complètent afin de dresser le tableau crépusculaire de la Vème République qui apparaît sous nos yeux. Lire la suite

La télévision, miroir aux alouettes pour « petits » candidats

Samedi dernier, le plateau d’On n’est pas couché a été la scène d’une séquence surréaliste. Alors qu’ils recevaient Philippe Poutou, le candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste à la présidentielle, les chroniqueurs et le présentateur lui ont ostensiblement ri à la figure durant de longue minutes. La raison de cette effusion d’hilarité ? La difficulté de Vanessa Burggraf à formuler une question sur l’interdiction des licenciements. « Comment on va obliger un patron à interdire les licenciements ? ». Voilà la question qui a révélé tout le mépris et la morgue crasse des chroniqueurs à l’égard du seul candidat ouvrier de cette élection présidentielle.

Au-delà de cette simple scène absolument ahurissante, c’est toute la question du rapport entre ceux que les médias appellent les « petits » candidats et la télé qui est posée puisque dans cette espèce de farce à laquelle nous avons assisté mardi soir, je suis enclin à voir une forme de mise en abîme : Philippe Poutou a lui-même assisté à la scène bien plus qu’il n’y a pris part. Il était comme nous, c’est-à-dire un simple spectateur de ce qu’il était en train de lui arriver alors même qu’il était l’invité. Ces « petits » candidats sont toujours confrontés au même dilemme lorsqu’ils reçoivent des invitations pour se rendre à la télé : accepter c’est prendre le risque de se faire mépriser comme il s’est passé samedi mais refuser c’est se couper d’un canal de diffusion qui, malgré toute la défiance actuelle à l’encontre des médias, demeure important. En ce sens, il ne me paraît pas aberrant de définir la télévision comme un miroir aux alouettes pour eux. Lire la suite

L’élection présidentielle de 2017 ou l’agonie de la Vème République

« Je ne céderai pas. Je ne me rendrai pas. Je ne me retirerai pas ». En trois phrases et 14 petits mots, François Fillon a balayé les spéculations autour d’un possible retrait de sa part. Il a également confirmé que la parole de la caste politicienne n’avait plus aucune légitimité lui qui expliquait au début de l’affaire Pénélope que seule une mise en examen le pousserait à se retirer. Hier lors de sa conférence de presse il a même ajouté qu’il « [irait] jusqu’au bout parce qu’au-delà de [sa] personne, c’est la démocratie qui est défiée ». Par-delà le caractère risible d’une telle affirmation, il me semble qu’il y a un fond de vérité dans cette phrase. Plutôt que de dire que la justice défie la démocratie je crois bien plus que cette élection présidentielle, à son corps défendant, défie la Vème République.

L’abstention galopante ainsi que la défiance généralisée à l’encontre de la caste politicienne qui dirige le pays depuis des décennies indiquaient que les échéances électorales de l’année en cours pouvaient se transformer en chemin de croix pour une Vème République complètement exténuée et à bout de souffle. Les multiples coups de tonnerre qui frappe la campagne électorale – l’annonce faite par François Fillon lui-même de sa future mise en examen étant le plus récent d’une longue série – viennent confirmer ce diagnostic en même temps qu’ils l’aggravent. Et si 2017 marquait les dernières élections de la Vème République ? Lire la suite

Le ralliement de Bayrou à Macron ou le triomphe de l’absurde

Mercredi dernier, François Bayrou a finalement annoncé qu’il proposait une alliance à Emmanuel Macron. Ce dernier l’a immédiatement accepté. Le président du Modem avait, des mois durant, orchestré un suspens visant à créer l’attente autour de lui. Sa décision de rejoindre le fondateur d’En Marche a d’ailleurs largement surpris les analystes et le reste de la classe politique tant il était tenu pour sûr que le maire de Pau serait candidat à la fonction suprême pour la quatrième fois – d’aucuns voyaient même en lui un vainqueur en puissance tant les incertitudes sont grandes dans cette campagne.

Son ralliement à Emmanuel Macron marque un nouveau tournant dans cette campagne présidentielle – assurément pas le dernier au vu des multiples coups de tonnerre que nous avons déjà connus. Cette « alliance » renforce incontestablement l’ancien ministre de l’Economie de François Hollande. Pas tant d’un point de vue arithmétique mais bien plus sur le plan de la consistance de sa candidature. Emmanuel Macron manquait de colonne vertébrale, François Bayrou lui propose de lui apporter son expérience ainsi que l’a analysé de manière très pertinente Hubert Huertas sur Mediapart. Ce mariage entre la carpe et le lapin – François Bayrou avait vertement critiqué Emmanuel Macron en le traitant notamment d’hologramme des puissances d’argent – symbolise, selon moi, à merveille le triomphe de l’absurde dans notre système politique. Lire la suite

Manifeste pour une abstention participative

Dans la campagne présidentielle qui est lancée depuis des mois, la seule chose qui semble sure, c’est que rien ne l’est. Déflagration à droite après l’affaire Pénélope, ralliement de Bayrou et de toute une ribambelle d’éditorialistes de premier ordre à Macron, compétition à gauche entre Mélenchon et Hamon, voilà de quoi pourrait profiter Marine Le Pen pour accéder au pouvoir le 7 mai prochain. Dans cet amas de ruines fumantes constituées par les partis politiques traditionnels, le danger est grand, nous dit-on, que l’extrême-droite arrive au pouvoir dans quelques semaines. Je crois, personnellement, que non seulement la victoire de Marine Le Pen est possible mais qu’elle devient chaque jour un peu plus probable en regard du marasme politique dans lequel notre pays est plongé depuis des décennies.

Face à ce constat, l’élection se jouerait dès le premier tour nous disent en chœur analystes et journalistes. De Fillon à Mélenchon, il n’y aurait qu’une place pour quatre, place qui selon les dires de beaucoup assurera la victoire à celui opposé à Marine Le Pen. En somme, de telles analyses nous expliquent que 20% des suffrages exprimés au premier tour permettront de devenir le futur président de la République. Je crois au contraire que la défaite de Marine Le Pen au deuxième tour est loin d’être assurée et ce, peu importe face à qui elle se retrouvera en cas de qualification. En cas de victoire du Front National en mai prochain, il y a fort à parier que la faute sera imputée aux abstentionnistes. C’est pourquoi je publie préventivement ce papier pour battre en brèche tous les arguments fallacieux qui seront certainement répétés en boucle. Lire la suite