De la Plaine à la rue d’Aubagne, la bataille du centre

Le 5 novembre dernier, la France réalisait avec effroi à quel point la misère gangrénait sa deuxième plus grande ville. Plus précisément, en ce triste jour d’automne, le voile pudique posé sur la pauvreté, l’insalubrité et l’incompétence de l’équipe municipale se déchirait dans le fracas de l’effondrement de deux immeubles. Les huit morts du 5 novembre, progressivement sortis des décombres les jours suivants la catastrophe – au sens étymologique du terme, la katastrophê grecque signifiant le renversement – sont autant de témoins, désormais hors de ce monde, de l’incurie des pouvoirs publics dans la gestion de l’habitat à Marseille.

Si la France s’est réveillée ce jour-là par rapport aux politiques criminelles menées à Marseille, les Marseillais étaient conscients depuis longtemps de cet état de fait. Il n’en demeure pas moins que le tragique 5 novembre 2018 est désormais une plaie béante dans la chair de la Cité phocéenne, une date à marquer d’une pierre noire dans les livres d’histoire de la ville. De la même manière qu’il est vrai que les Marseillais, à commencer par les plus populaires d’entre eux, étaient conscients de la situation déplorable de l’habitat dans le centre-ville et de la stratégie volontairement mise en place par Jean-Claude Gaudin pour « nettoyer » cette partie de la ville selon ses propres mots, l’effondrement des deux immeubles a fait l’effet d’un choc dont les répercussions sont, encore aujourd’hui, difficiles à prévoir. Ce point de rupture auquel Marseille tout entière semble parvenue est peut-être le franchissement du seuil qui va permettre de précipiter des changements d’ampleur, c’est en tous cas ce que l’on peut espérer lorsque l’on voit la réaction digne et forte des Marseillais.

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Les réseaux sociaux, la remise en cause de l’anonymat et la défense de l’ordre établi

S’il n’est pas nouveau d’entendre des critiques sur l’anonymat (ou le pseudonymat) offerts par les réseaux sociaux, il semblerait que ladite critique prend de plus en plus d’ampleur ces derniers temps. Présentés comme d’odieux tribunaux populaires par les réactionnaires de tous poils au moment de #MeToo, décrits comme étant la fange de la société par certains de ceux qui se croient au-dessus de la masse, accusés d’être la cause de tous les maux frappant les institutions de pays dits démocratiques – on se rappelle du cinéma à propos des bulles informationnelles supposément constituées par Twitter ou Facebook lors de l’élection de Donald Jr. Trump sans que les médias traditionnels ne soient remis en cause – les réseaux sociaux sont devenus la cible favorite de ceux qui veulent se présenter comme les chevaliers blancs de la démocratie à peu de frais.

Il n’est d’ailleurs guère étonnant de voir que la proposition de supprimer l’anonymat sur les réseaux sociaux prospère en ce moment dans le pays. Soumis à un mouvement que l’on peut aisément qualifier d’insurrectionnel depuis maintenant plus de deux mois, le pouvoir en place est actuellement en train d’étendre encore et toujours l’autoritarisme. Des interdictions administratives de manifester présentes dans la loi dite anticasseurs (mais qui est bien plus assurément une loi anti-manifestations) aux perquisitions de groupes politiques ou de médias en passant par la violence accrue des forces de l’ordre lors des manifestations, tout est fait ou presque pour que la coercition soit la norme et que tous ceux présentés comme déviants – donc critiques de l’ordre établi – soient châtiés.

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La crise vénézuélienne ou le règne du simplisme

En termes de politique et de géopolitique, il est des évènements qui marquent des ruptures ou tout du moins qui en provoquent en forçant les responsables, les communicants et, finalement, tout un chacun à se positionner une fois qu’ils surviennent. Ce genre d’évènements jouent bien souvent le rôle de révélateurs. Au cours des dernières années, les printemps arabes ont assurément rempli ce rôle. De la répression exercée par Ben Ali à l’égard de son peuple au désastre syrien en passant par l’intervention militaire en Libye ou le coup d’Etat égyptien soutenu par l’extrême-majorité des chancelleries occidentales, les bouleversements dans le monde arabe ont joué ce rôle clivant, permettant tout à la fois de révéler les réels intérêts de certains tout en mettant fin à l’imposture des autres.

Il ne me parait pas exagéré de voir dans ce qu’il se passe actuellement au Venezuela l’un de ces évènements majeurs en termes de géopolitique. En forçant presque chacun à se positionner vis-à-vis de sa situation interne – couplé au fait que le Venezuela est un symbole de bien des choses – le pays agite les passions et excite le simplisme ainsi qu’on avait pu le voir lors de la campagne présidentielle française. Depuis un peu plus d’une semaine, le Venezuela se trouve effectivement plongé dans un trouble profond puisque Juan Guaido, président de l’assemblée nationale depuis le 5 janvier dernier et membre de l’opposition, s’est autoproclamé président en exercice lors d’une grande journée de mobilisation contre Maduro. Depuis, les réactions en chaine démontrent avec acuité à quel point le pays latino-américain dirigé par Chavez durant de longues années demeure un marqueur important pour le positionnement politique et géopolitique de beaucoup.

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Antiparlementarisme, la mauvaise cible

C’est assurément l’une des idées les plus en vogue en ce moment. Elle figure en bonne place des discours dans les manifestations tous les samedis depuis plus de deux mois et s’inscrit pleinement dans l’atmosphère populiste – je précise que je n’utilise pas ce terme nécessairement de manière péjorative – en cela que le fondement même du populisme est le discours du peuple contre les élites. Cette idée dont je parle, c’est la défiance à l’égard des élus, plus précisément ceux de l’Assemblée nationale. Très en vogue, le discours populiste aboutit bien souvent à considérer que l’un des problèmes est celui des élus. En France, par-delà la figure d’Emmanuel Macron, c’est donc les députés qui sont brocardés.

Il ne s’agit évidemment pas de dire que les députés sont intouchables et ne doivent pas être critiqués, chose que je ne pense pas, mais bien plus de remettre en perspective l’antiparlementarisme ambiant dans les institutions actuelles. Aussi ce papier ne peut-il concerner que la situation française puisque dans notre pays le rôle de l’Assemblée nationale est très singulier depuis quelques années et l’inversion du rythme électoral. A ce titre, la fustigation (que je considère comme juste et légitime) des élites ne doit selon moi pas se concentrer sur les députés au risque de viser une mauvaise cible et, plus grave encore, avoir des effets extrêmement pervers en accentuant les dynamiques contre lesquelles l’on prétend lutter.

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Le grand débat national ou la campagne qui ne dit pas son nom

Voilà quelques jours que le grand débat national a été lancé. Présenté par Emmanuel Macron comme un moyen de consulter les Français après l’émergence du mouvement des Gilets jaunes et assurément pensé pour être un moyen de mettre un terme à ce mouvement insurrectionnel qui touche le pays depuis plus de deux mois, ledit grand débat a été inauguré en grandes pompes par le locataire de l’Elysée qui s’est rendu à plusieurs rencontres avec des maires et continuera de faire cela pendant les semaines à venir. Beaucoup de choses ont été dites sur la manière qu’il a eue de s’adresser aux maires, sur le mépris affiché par lui lorsqu’un maire racontait les conditions de vie difficiles des plus dominés de la société mais il me semble qu’il faut aller plus loin que ces critiques superficielles.

Il me parait en effet évident que le grand débat auquel nous assistons n’a de débat que le nom. Il s’agit bien plus d’une campagne en vue des élections européennes à venir tant celui-ci ne répond à aucune des aspirations émanant des Gilets jaunes et va, au contraire, dans le sens voulu par le gouvernement. Cette farce à laquelle nous sommes témoins pourraient être drôle si la situation n’était pas si dramatique et grave – dramatique parce que la situation de millions de Français est très compliquée, grave parce qu’un président en exercice est en train de se servir de l’argent public pour faire campagne pour son parti. Aussi est-il urgent de déconstruire le mythe du grand débat présent pour recueillir les attentes des Français.

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Système économique, l’angle mort des Gilets jaunes

Samedi dernier s’est donc tenu l’acte X des Gilets jaunes. Malgré le lancement du grand débat – qui s’avère bien plus être une grande escroquerie, j’y reviendrai bientôt – le flux de personnes mobilisées dans les rues de France ne semble pas avoir diminué. Variant les lieux de mobilisation, le mouvement protéiforme auquel nous assistons depuis des semaines semble désormais s’être profondément enraciné et risque assurément d’être une épine durable dans le pied d’Emmanuel Macron et de sa caste. Comptant sur le début du grand débat pour respirer un petit peu, le monarque présidentiel, son gouvernement et sa majorité fantoche risquent bien d’être déçus de la tournure des choses.

Samedi dernier, l’un des principaux messages porté tant par les revendications que par les pancartes était lié aux violences policières. Après des semaines de répression exacerbée de la part des forces de l’ordre, le sujet semble, en effet, s’être enfin invité dans les JT. Surfant sur cet éclairage aussi soudain que tardif, les Gilets jaunes en ont profité pour dénoncer les violences d’Etat perpétrées par les forces de l’ordre et couvertes par le plus haut niveau de l’Etat – Christophe Castaner n’ayant pas hésité à nier purement et simplement les violences policières. Les semaines passent, les samedis de mobilisation s’accumulent et pourtant un thème, majeur selon moi, reste étrangement absent. Pour paraphraser un petit président, celui-ci n’a pas de visage, pas de parti, ne présente pas de candidat aux élections et pourtant il gouverne : le système économique.

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Indépendances des autorités et hautes rémunérations, le symbole Jouanno

Il y a quelques jours, Emmanuel Macron a lancé le fameux grand débat imaginé comme une réponse à la crise que traverse le pays avec le mouvement des Gilets jaunes. S’il ne s’agit pas ici de revenir sur la mascarade que représente ledit débat – il n’y a qu’à voir à quel point les questions sont biaisées et la marge de manœuvre très étroite pour quiconque souhaiterait remettre en cause la politique menée – il me parait important de revenir sur le renoncement de Chantal Jouanno à diriger le débat. Présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP), l’ancienne ministre était effectivement toute désignée pour présider cette consultation.

Celle-ci a toutefois renoncé à le faire en annonçant, de manière quelque peu bizarre, sur le 20h de France 2 son retrait en raison de la polémique liée à son salaire. Emargeant à 14 666€ bruts par mois alors que l’un des principaux fondements de la colère des Gilets jaunes est la question du pouvoir d’achat et de la difficulté qu’ont de nombreux Français à terminer le mois, il était clair que Chantal Jouanno ne pouvait apparaitre qu’en décalage total et massif, un peu comme si l’on demandait à Total de présider une COP. Ce retrait de Chantal Jouanno est à mes yeux révélateur d’un double écueil dans lequel se trouve les autorités administratives dites indépendantes : le salaire démesuré de leurs dirigeants et la mise à mal de leur indépendance.

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Elections européennes et Rassemblement national ou l’urgence de casser le masque

Il y a quelques jours, le Rassemblent national de Marine Le Pen (ex-Front National) a lancé en grande pompe sa campagne pour les élections européennes. Si certaines figures étaient connues à l’instar de Thierry Mariani, l’ancien ministre sarkozyste, d’autres l’étaient moins, à commencer par la tête de liste, Jordan Bardella âgé de seulement 23 ans. Tentant de se placer dans la foulée du mouvement des Gilets jaunes, le parti d’extrême-droite entend bien tirer parti de la mobilisation qui touche la France depuis des semaines et escompte bien pouvoir tirer les marrons du feu en bénéficiant d’une poussée électorale lui permettant d’arriver en tête en mai prochain.

Derrière le discours policé portant sur les revendications sociales des plus dominés de la société, le Rassemblement national n’a en réalité aucun intérêt pour cette partie là de la population. Il n’est d’ailleurs pas étonnant, nous y reviendrons dans la deuxième partie, de voir que de nombreux tenants de l’ordre économique établi commence à distiller l’idée selon laquelle l’extrême-droite pourrait être un recours. Le vernis social derrière se cache le parti de Marine Le Pen pourrait bien finir par s’écailler, la tête de liste elle-même ayant un discours franchement libéral puisque celle-ci a repris, sur RMC, l’antienne selon laquelle une augmentation du SMIC serait une charge insupportable pour les entreprises et que donc, en matière d’augmentation des salaires, il est urgent de ne rien faire.

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Marlène Schiappa, la cagnotte et les complices

Si l’acte IX du mouvement des Gilets jaunes s’est déroulé avec moins de violences selon les observateurs, le précédent avait été marqué par la fameuse intervention de Christophe Dettinger et ses coups de poing assénés à des forces de l’ordre. Il ne s’agit pas ici de revenir sur cet élément ni même de le juger mais bien plutôt de s’interroger sur la cagnotte qui a été créée par la suite et toutes les réactions que celle-ci a généré ainsi que du message envoyé lorsque l’on fait fermer une cagnotte au prétexte qu’elle serait indécente. En première ligne dans l’attaque contre ladite cagnotte, Marlène Schiappa fait assurément figure de symbole.

La secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que de la lutte contre les discriminations a effectivement vertement critiqué non seulement le principe de la cagnotte en lui-même mais également les personnes prêtes à donner de l’argent à Monsieur Dettinger. La plus univoque de ses critiques s’est assurément produite sur le plateau de France Info où elle a expliqué qu’elle était favorable à ce que l’on fiche ou poursuive l’ensemble des personnes qui ont donné de l’argent au prétexte qu’elle les considérait comme des complices de la violence de Christophe Dettinger. Cette séquence me parait doublement inquiétante.

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Gilets jaunes, les raisons de la longévité

Lorsque le 17 novembre dernier les Gilets jaunes se rassemblent pour la première fois lors de l’acte I du mouvement, bien peu de monde aurait été capable de prédire que près de deux mois plus tard, celui-ci serait toujours bien vivace et qu’il ferait perdre ses nerfs et son calme à Emmanuel Macron ainsi qu’à la caste qui l’entoure. Pour être juste et franc, il faut même reconnaitre que peu de monde croyait à la réussite d’une seule mobilisation, sans compter sur les personnes, dont je faisais partie, qui étaient très sceptiques à l’égard d’un mouvement dont l’on peinait à discerner les contours ou à comprendre les revendications.

Par-delà le questionnement sur le premier samedi de mobilisation, ce sont effectivement ces questions à propos des revendications portées par le mouvement ainsi que de sa composition qui ont rapidement fait croire à un coup d’éclat voué à n’avoir pas de lendemain. Pourtant, au fil des semaines nous avons vu la mobilisation s’épaissir et, surtout, le pouvoir avoir peur au point de déployer des blindés dans Paris et dans d’autres villes de France ou accéder directement à la demande de revalorisation des forces de l’ordre de peur de voir la seule chose qui le protège encore de la rue se retourner contre lui. Comment dès lors comprendre le succès de ce mouvement ? Le fait qu’il se tienne le week-end joue assurément un rôle important mais se contenter de cette explication fait sans aucun doute passer à côté de l’essentiel.

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