Avec Macron, en marche vers l’autoritarisme souriant ?

Durant l’entre-deux tours de l’élection présidentielle, médias et classe politicienne dans son ensemble ou presque ont expliqué à tort et à travers qu’il fallait faire barrage au Front National et donc voter pour Emmanuel Macron. Il le fallait, nous disait-on, en partie pour le caractère raciste du programme frontiste mais il le fallait surtout pour ne pas que notre pays sombre dans l’autoritarisme voire la dictature. C’est en effet l’antienne qui a été le mieux partagée durant les deux semaines qui ont séparé le premier tour du deuxième, celle qui nous a expliqué qu’au vu de nos institutions il ne fallait absolument pas qu’elles tombent aux mains de Madame Le Pen – personne n’a pourtant daigné s’interroger sur les institutions elles-mêmes.

C’est donc un cortège de moralisateurs qui a accompagné la campagne du deuxième tour. Dans cette litanie d’arguments moraux bien plus que politiques, on nous a expliqué qu’il fallait voter pour la démocratie, contre le fascisme c’est-à-dire contre Marine Le Pen. La présidente du FN battue, on nous explique donc que le risque de tout autoritarisme est écarté depuis un trois semaines. Je crois, pour ma part, qu’il n’en est rien et qu’il est possible que la présidence Macron accentue l’autoritarisme dans lequel a pu verser la présidence Hollande. La semaine dernière Emmanuel Macron a rencontré Donald Trump lors du G7, aujourd’hui il rencontre Vladimir Poutine. Il va sans dire que, si autoritarisme il venait à y avoir en France, celui-ci n’aurait pas la même incarnation qu’en Russie ou aux Etats-Unis. Au contraire, si Emmanuel Macron devenait autoritaire il y a fort à parier que cet autoritarisme serait souriant, ce qui le rendrait d’autant plus dangereux. Lire la suite

De quoi la société civile est-elle le nom ?

Il y a près de trois semaines, La République en marche – nouveau nom d’En Marche – a dévoilé la liste de ses candidats pour les élections législatives. Il y a une semaine, le premier gouvernement d’Edouard Philippe a été nommé. Au-delà de la volonté de fracturer le Parti Socialiste et Les Républicains, l’un des principaux axes sur lequel le mouvement du Président de la République a communiqué a été la forte proportion de membres de la « société civile » à la fois chez les candidats aux législatives et parmi les ministres. L’ancien ministre de l’économie s’était engagé à nommer à parts égales des personnes de la société civile et des personnes issues du sérail politicien dans un souci, disait-il, de renouvellement.

Alors oui on peut s’interroger sur les critères retenus par La République en marche pour désigner ses candidats aux législatives puisque société civile a été pris dans un certain sens : a été considéré comme membre de la société civile toute personne qui n’avait pas un mandat exécutif par le passé. Toutefois, il serait malhonnête et injuste de ne pas reconnaître qu’Emmanuel Macron a bel et bien fait entrer des personnes non issues du monde politicien au gouvernement. Evidemment, le nouveau président n’est ni le premier ni le seul à mettre en avant la fameuse société civile si bien qu’aujourd’hui tous les mouvements ou presque rivalisent pour se réclamer de ladite société civile ou revêtir l’adjectif citoyen. Loin des effets d’annonce et autres enfumages, il convient, selon moi, d’analyser froidement cet engouement récent pour la société civile mais aussi les dévoiements qui l’accompagnent. Lire la suite

Nous (aussi) sommes la Nation ou l’odyssée entre Derrida, Orwell et Camus

Il est des ouvrages qui sont doublement salvateurs. Tout d’abord pour eux-mêmes de par le message qu’ils portent mais aussi parce qu’ils s’inscrivent en contradiction avec l’ère du temps, avec la doxa dominante, avec un Zeitgeist aussi puissant qu’arrogant. Ainsi en est-il de l’ouvrage de Marwan Muhammad. Dans Nous (aussi) sommes la Nation, le directeur du CCIF s’applique méthodiquement à aller contre le courant qui a transformé les musulmans en problème national. Face au torrent réactionnaire et hostile à l’Islam ainsi qu’aux musulmans – ainsi qu’en témoignent les discours politiciens les plus abjects et les best-sellers identitaires qui trônent dans les librairies – le travail du CCIF et, a fortiori, de son président devient chaque jour plus nécessaire.

Le livre de Monsieur Muhammad s’inscrit dans une dynamique qui s’est mise en place depuis déjà quelques années et qui permet de ne pas laisser le champ libre aux seuls pulsions réactionnaires et identitaires. De Pour les musulmans d’Edwy Plenel à Nous (aussi) sommes la Nation en passant par Notre mal vient de plus loin d’Alain Badiou, il y a une continuité assez évidente, celle qui refuse d’essentialiser les musulmans français et d’en faire l’alpha et l’oméga des problèmes politiques de notre pays. Les œuvres les plus abouties sont sans conteste celle qui sont signifiantes par elles-mêmes tout en ouvrant sur d’autres horizons. Aussi le livre de Marwan Muhammad appartient-il, à mes yeux, à ce genre d’œuvres tant il fait écho aux philosophies de Derrida, d’Orwell et de Camus. Lire la suite

Le gouvernement Philippe, la grande clarification et les masques fracassés

Hier et avec un jour de retard par rapport à ce qui était initialement prévu, Edouard Philippe a formé son premier gouvernement – celui-ci pourrait en effet être amené à évoluer une fois les élections législatives passées. J’ai regardé l’annonce dudit gouvernement sur France 2 et la première des réflexions qui est venue à ceux qui étaient réunis dans cette « édition spéciale » était le faible chiffre de ministres débauchés chez Les Républicains par Emmanuel Macron. Outre le premier d’entre eux, en effet, seuls deux ministres sont d’anciens (Bernard Accoyer a annoncé leur exclusion hier) membres du parti de droite. Il est vrai que l’on attendait un peu plus de ministres issus des rangs du parti de François Fillon dans l’optique de fracturer un peu plus ledit parti mais tout de même, les deux ministres issus de Les Républicains occuperont Bercy, ce qui est loin d’être anodin.

Il est toutefois assez drôle d’assister à ce balai des hypocrites qui voudrait que le gouvernement ne soit pas assez à droite par rapport à ce que l’on attendait. Ces commentateurs font comme si les membres du Modem, Sylvie Goulard, Jean-Michel Blanquer (je reviendrai plus tard sur la question de l’Education nationale en particulier) ou même Gérard Collomb étaient de dangereux gauchistes. Comme prévu, le gouvernement constitué par Edouard Philippe et Emmanuel Macron est bel est bien ni de gauche ni de gauche. Il est au mieux une forme de « petite coalition » comme l’ont écrit Ellen Salvi et Mathieu Magnaudeix sur Mediapart. Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, le gouvernement constitué par le binôme exécutif du pays est un séisme politique en cela qu’il réunit à la fois des sensibilités sociale-démocrate et de droite dans un même gouvernement. Toutefois, si cet état de fait est un séisme politique il n’est que l’aboutissement d’une logique économique, celle du TINA (there is no alternative) de Thatcher. En cela, ce gouvernement est, à mes yeux, une grande clarification et la preuve que les masques sont définitivement tombés. Lire la suite

Pourquoi nous ne vivons pas dans une démocratie

Il y a une dizaine de jours les urnes ont parlé. Emmanuel Macron a été désigné comme Président de la République en récoltant plus de 65% des suffrages exprimés. Il y a deux jours l’ancien Ministre de l’Economie a officiellement pris ses fonctions lors de la passation de pouvoir entre François Hollande et lui-même. Hier il a fait son premier déplacement international de Président de la République en se rendant à Berlin pour rencontrer Angela Merkel. Rarement une élection présidentielle n’aura autant fracturé notre pays – à ce titre l’article de Society sur les « petits meurtres politiques en famille » est excellent – si bien qu’il faudra sans doute énormément de temps avant de cautériser les plaies béantes encore présentes. Cette urgence est plus que jamais présente et il me semble qu’il ne manque pas grand-chose pour que les fractures deviennent irrémédiables.

Si cette campagne électorale a tant fracturé le pays c’est, à mes yeux, pour deux raisons principales. La première c’est que le quinquennat de François Hollande a accouché de ruptures majeures tant et si bien que les visions défendues par les différents candidats étaient diamétralement opposées. La seconde, la plus importante selon moi, c’est que cette campagne présidentielle a été porteuse d’une violence inouïe. Parallèlement à cette violence symbolique et verbale extraordinairement élevée, nous avons assisté à une forme de confusionnisme assez effrayant. Georges Orwell n’aurait sans doute rien trouvé à redire si on lui disait que son novlangue s’applique aujourd’hui dans la vraie vie. A cet égard, l’entre-deux tours aura été le paroxysme de ce double mouvement de violence et de confusionnisme. Toute personne refusant de voter pour Emmanuel Macron s’est alors vue traitée d’antidémocrate ou presque, ce qui est assez comique à mes yeux. Je crois personnellement, en effet, que nous ne vivons actuellement pas dans une démocratie. L’objet de ce billet est d’expliciter cette conviction. Lire la suite

Le deuxième tour et ses paradoxes

Dimanche prochain, Emmanuel Macron deviendra le huitième Président de la Vème République et le vingt-sixième Président de notre République. Sa victoire est venue mettre un terme à une campagne présidentielle proprement extraordinaire. Jamais ou presque, en effet, une élection présidentielle de la Vème République n’avait porté la même charge émotionnelle et n’avait été si indécise. Evidemment, il est bien des élections qui ont réservé des surprises (2002 étant à ce titre l’exemple le plus éloquent) mais lesdites surprises – comme leur nom l’indique – n’étaient pas prévues. En quelque sorte, il s’agissait d’une charge émotionnelle a posteriori. A l’inverse, cette élection présidentielle présentait une grande indécision a priori. Cette indécision s’est confirmée au soir du premier tour puisque trois candidats se sont tenus en quelques 600 000 voix.

Au-delà de l’indécision qui a marqué toute la campagne électorale, son autre composant principal, et a fortiori celui de l’élection, aura assurément été son caractère paradoxal. La pulsion « dégagiste » qui s’est emparée de la campagne (Sarkozy puis Juppé puis Hollande puis Valls ont été forcés de se retirer du jeu) a commencé les choses. L’affaire Fillon aura également apporté son lot de conséquences paradoxales : alors que Les Républicains devaient gagner cette élection haut la main, ils se sont fracassés sur le mur du premier tour. Toutefois, le plus grand des paradoxes de cette élection restera sans conteste la victoire d’Emmanuel Macron alors même que François Hollande est à un score historiquement faible pour ce qui est de la popularité et de la confiance. Il ne s’agit évidemment pas de dire que le nouveau président élu est la copie conforme du président sortant mais ce qu’il propose est assurément un approfondissement de la politique menée durant le quinquennat qui vient de s’achever. Le second tour de l’élection présidentielle – et ses résultats – n’ont, bien évidemment, pas échappé au caractère paradoxal de cette élection. Lire la suite

Le Pen, le débat d’entre-deux tours et les médias

Dimanche soir, c’est sans surprise Emmanuel Macron qui a été élu Président de la République. En récoltant plus de 65% des suffrages, le candidat d’En Marche a remporté la deuxième plus large victoire lors d’un second tour sous la Vème République. Pour la deuxième fois en 15 ans, un candidat présent au second tour de l’élection présidentielle a recueilli moins de 35% des suffrages, pour la deuxième fois il s’agit du candidat représentant le Front National. Si la victoire d’Emmanuel Macron ne faisait guère de doute – malgré toute la dramaturgie mise en œuvre par les médias – l’écart avec la présidente du FN était l’un des chiffres que les observateurs attendaient avec une certaine impatience.

Nous ne le saurons jamais, mais il y a fort à parier que c’est il y a six jours, lors du débat d’entre-deux tours, que Marine Le Pen a définitivement perdu toute chance d’être élue. Plus encore, ce débat aura joué le rôle d’apocalypse pour la dirigeante d’extrême-droite. Il faut ici prendre apocalypse dans son sens étymologique,  à savoir la révélation. Mercredi dernier, en effet, sur le plateau de TF1 et France 2 la plupart des téléspectateurs ont assisté à une révélation : celle de l’incompétence de Madame Le Pen. Il y a deux manières de regarder cette apocalypse, la première est de se dire que ledit débat aura joué son rôle. La seconde, celle qui m’intéresse ici, c’est de se demander pourquoi cette incompétence n’a pas été mise à nu plus tôt. Lire la suite

Un deuxième tour indécis à Marseille

Ce blog ayant aussi  vocation à être un lieu d’échange je publie aujourd’hui le texte d’Anthony Guttuso sur l’entre-deux tours indécis à Marseille.

 

Tiraillés par la question du barrage républicain, les électeurs de la cité phocéenne ne savent pas encore quoi faire le 7 mai prochain.

 

« Je ne dirais pas pour qui je vais voter ». Jean-Luc Mélenchon, éliminé dès le premier tour de l’élection présidentielle, n’a pas donné de consigne de vote pour le deuxième round. Arrivé en tête à Marseille, où il a récolté 24,82% des suffrages, le candidat La France Insoumise (FI) laisse derrière lui de nombreux électeurs, qui devront choisir dimanche 7 mai entre Emmanuel Macron ou Marine Le Pen. Si le silence est parfois d’or, celui de « JLM » renforce l’incertitude qui règne autour du second tour dans la cité phocéenne. Lire la suite

Lettre à la France

Ma chère France, dans deux jours tes habitants désigneront la nouvelle ou le nouveau monarque présidentiel(le). Ce choix aurait pu préfigurer d’un changement de régime mais il n’en est rien étant donné que les deux candidats qui proposaient de passer à une nouvelle Constitution (Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon) ont été éliminés. Depuis le 23 avril au soir, la campagne s’est perdue dans les caricatures et autres injonctions au vote moral. Il faut voter Macron pour faire barrage au FN nous disent les uns, il est impossible de glisser un bulletin Macron dans l’urne dans la mesure où sa politique crée du désespoir et de la précarité nous disent les autres. Il ne s’agit pas ici ma petite France de reprendre ce débat qui a animé cet entre-deux tours. Je suis, à vrai dire, atterré de voir le niveau qui a été celui de cette campagne séparant les deux tours. Tu mérites bien mieux que cela, j’en suis convaincu. Aucun débat de fond durant cette finale alors même que deux projets radicalement différents s’opposent. Il n’y a, certes, pas eu de débat de fond mais cela ne nous a pas empêchés de le toucher, le fond. Ne votez pas pour le banquier de chez Rothschild scandait-on d’un côté. Ne votez pas pour le fascisme en personne rétorquait-on de l’autre. Voilà peu ou prou à quoi a ressemblé cet entre-deux tours qu’on nous dit pourtant décisif pour ton avenir.

Depuis le 23 avril, un grand trouble parcourt les électeurs de gauche ma chère France. Faut-il aller voter pour Emmanuel Macron ou ne pas le faire ? Ce questionnement est lourd pour qui a voté en faveur de Benoît Hamon et, a fortiori, en faveur de Jean-Luc Mélenchon. L’objet de cette missive n’est ni de culpabiliser – quelle cohérence aurai-je alors à fustiger l’injonction au vote moral ? – ni de critiquer les uns ou les autres. Je suis, en effet, de ceux qui pensent qu’une telle décision est difficile à prendre et qu’il n’y pas de mauvais choix. Chacun décidera en son âme et conscience, l’important étant de ne pas nous diviser sur cette question. Il n’y a, en effet, pas un choix qui serait plus légitime que d’autre, pas une position qui serait plus respectable qu’une autre. Nous voilà confrontés à une tragédie au sens premier du terme, à savoir deux légitimités qui s’affrontent (faire opposition au FN, ne pas vouloir voter pour le libéralisme fou porté par Monsieur Macron) sans que l’une ou l’autre de ces légitimités ne soient plus légitime que l’autre. Personnellement dimanche je m’abstiendrai. C’est pourquoi, petite France, je t’écris cette lettre. Non pas pour me justifier de quoi que ce soit mais bien plus pour expliquer les raisons de mon non-vote pour Emmanuel Macron ce dimanche (je n’aborderai pas la question de Marine Le Pen dans cette lettre parce qu’il est absolument inenvisageable que je puisse un jour glisser un bulletin FN dans une urne). Lire la suite

L’uberisation ou la modernité archaïque

Dimanche dernier, en recueillant 24,01% des suffrages exprimés, Emmanuel Macron est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle. Bien qu’il ait accumulé, à mes yeux, les erreurs de communication le soir du premier tour – diner sous le feu des projecteurs dans une brasserie parisienne, motards qui l’accompagnent lorsqu’il arrive en voiture, discours se projetant quasiment sur les législatives, bref tout pour donner l’impression qu’il avait déjà gagné – qui pourraient éroder son score du 7 mai, je pense toutefois qu’il finira par s’imposer face à Marine Le Pen. Tout au fil de la campagne, le fondateur d’En Marche s’est présenté et a été présenté comme le candidat de la modernité. Sa jeunesse et sa relative virginité dans la classe politique n’auront, en effet, pas été les derniers arguments qu’il a utilisés.

Porteur d’un projet libéral sur toute la ligne (économiquement et politiquement) à l’inverse de François Fillon qui, lui, ne défendait le libéralisme que dans le secteur économique, Emmanuel Macron est, sans doute, le plus fervent défenseur du modèle initié par Uber et que bien des sociologues et économistes ont placé sous le vocable d’uberisation de la société. Ce phénomène économico-sociologique frappe tous les pans de l’économie ou presque et n’est évidemment pas cantonné à la simple sphère des VTC. Ses défenseurs nous expliquent que c’est un modèle qui permet de donner du travail aux personnes et qu’un tel modèle est porteur d’une modernité accrue. A rebours de cette croyance que l’on voudrait nous imposer, je crois au contraire que l’uberisation n’a que les apparats de la modernité alors qu’elle est en réalité un archaïsme très violent. Lire la suite