Le sauvetage d’Alstom, la paille et la poutre

Eclipsé depuis par la sortie du livre Un président ne devrait pas dire ça et par le débat de la primaire de droite et du centre, le sauvetage de l’usine Alstom de Belfort avait pourtant fait couler beaucoup d’encre il y a quelques semaines. L’annonce de la fermeture du site par Alstom avait consterné, le plan de sauvetage mis en place par l’Etat a été vertement critiqué. Accusé de sauver le site pour des raisons électoralistes, l’exécutif était bien en peine d’expliquer le pourquoi de sa stratégie quant au sauvetage de ce site. L’opposition s’est, en effet, déchainée après l’annonce du plan de sauvetage de 500 Millions d’€.

Dilapidation d’argent public pour les uns, absence de vision à long terme pour les autres, la décision a trouvé bien peu de défenseurs. Bizarrement, personne ne s’est soucié du sort des Alsthommes qui allaient rapidement se trouver sur le carreau si rien n’avait été fait. Cela est bien symptomatique d’une époque où l’hégémonie néolibérale se fait de plus en plus grande où l’on ne parle que de déficits publics, de résultats électoralistes et de dépenses publiques. En revanche, rien n’a été dit sur la dilapidation d’argent public, bien réelle elle, qu’a été le CICE ou l’absence de vision industrielle dans ce pays. En somme, nous voilà encore une fois face au vieux proverbe de la paille et de la poutre. Lire la suite

De l’importance du langage

Il n’est désormais plus rare de voir un mot être employé pour un autre, une expression être utilisée pour dire l’inverse de son sens initial ou d’utiliser des termes simplifiés à outrance. La simplification du langage est en effet dans l’air du temps. L’avènement de Twitter et de ses messages de 140 caractères y ont grandement contribué. Le petit oiseau bleu est, en effet, devenu une composante essentiel dans le marketing politique depuis 2008 et la campagne connectée de Barack Obama si bien qu’il ne me semble pas exagéré de dire que les logiques de Twitter (phrases courtes, formules chocs, recherche du buzz, etc.) ont peu à peu contaminé la sphère politique et l’ensemble de la société. L’on constate donc un appauvrissement toujours plus grand du langage, appauvrissement qui me semble dramatique.

Et pourtant, toute personne qui s’alarme de cet appauvrissement est tout de suite cataloguée ou bien dans la catégorie des dangereux réactionnaires ou bien dans celle qui souhaiterait voir le système politico-économique actuel perdurer. La polémique qui a éclaté sur la réforme de l’orthographe en début d’année est venu rappeler cet état de fait. Quiconque était contre ladite réforme était soit dans le camp de Finkielkraut soit dans celui du statut quo (l’orthographe étant considérée comme une barrière sociale pour les tenants de cette théorie). Je pense, au contraire, que rétablir un langage complexe est une impérieuse nécessité pour lutter contre ce capitalisme néolibéral à l’œuvre depuis une trentaine d’années et la survenue de la mondialisation. Certains considéreront sans doute cette lutte pour le langage comme dérisoire, je pense au contraire qu’elle est essentielle et que la désertion de ce combat a signé la première défaite, celle qui a entrainé toutes les autres, de tous ceux qui veulent proposer une alternative au système en place. Lire la suite

La France bientôt sous ordonnances ?

Connaissez-vous la fable de la grenouille ? Plongez une grenouille dans de l’eau très chaude et elle s’échappera tout de suite. Baignez là dans une eau tempérée que vous réchauffez progressivement et elle s’engourdira puis finira par tolérer une température bouillante, alors même que cela peut entrainer sa mort. Bien que contestable scientifiquement, cette fable demeure une puissante leçon et sa morale devrait nous faire méditer sur ce que nous vivons actuellement. Il semblerait, en effet, que nous, Français, soyons en train de nous transformer en grenouilles à propos de l’autoritarisme étatique. Evidemment on peut continuer à faire semblant de ne pas voir, faire comme si de rien n’était ou bien si peu. Faire comme s’il était normal après tout que les détenteurs du pouvoir actuel ou futur aient une vision très autoritaire du pouvoir.

La France sous ordonnances. Non, il ne s’agit pas d’une campagne pour lutter contre la prescription abusive de médicaments, quoique la France reste encore aujourd’hui le premier consommateur d’antidépresseurs. Après tout il y a peut-être un lien puisque ladite consommation pourrait grimper en flèche si les ordonnances promises par les candidats à la primaire de droite et du centre sont appliquées. Jeudi dernier lors du débat, Jean-François Copé a été celui qui a le plus martelé sa volonté mais quasiment tous les candidats à cette primaire ont affirmé leur volonté de gouverner vite et sans la pesanteur du Parlement ou des syndicats. Evidemment, une telle posture relève en partie du marketing dans une droite française marquée par le bonapartisme et l’autoritarisme. Il n’en demeure pas moins vrai que cette volonté de court-circuiter le Parlement et les corps sociaux est plus qu’inquiétante dans un pays toujours soumis à l’état d’urgence. Lire la suite

L’antiracisme moral est mort, vive l’antiracisme politique !

A la fin de l’été et à l’orée de la rentrée, un camp d’été décolonial s’est tenu à Reims et a déchainé les passions et les polémiques. Organisé par deux militantes de l’antiracisme, ce camp décolonial n’était ouvert qu’aux personnes susceptibles de subir un jour le racisme d’Etat. Aussi d’aucuns se sont-ils empressés de condamner une telle entreprise, n’hésitant pas à affirmer que le camp d’été versait dans un racisme anti-blanc. Au cours de cet évènement ont été abordées des questions relatives au racisme mais aussi aux stratégies et aux moyens pertinents pour lutter contre ce phénomène. J’ai eu du mal à trancher, au moment de la tenue de ce camp, sur le bien-fondé de la démarche. Pourtant, après réflexion, j’ai acquis la conviction que cette expérience était non seulement positive mais surtout fondatrice : il me semble que dans ces journées de la fin août 2016, l’antiracisme politique a vraiment pris forme en France.

De la même manière que la marche pour l’égalité et contre le racisme – rebaptisée à tort « marche des beurs » – avait marqué l’avènement de l’antiracisme moral dans notre pays en 1983, il me semble qu’aujourd’hui, 33 ans après cette marche, ce camp d’été marque la supplantation de l’antiracisme moral, tombé en désuétude, par l’antiracisme politique. Nous commémorions hier les 55 ans de la terrible répression à l’encontre des manifestants réclament la libération de l’Algérie et c’est aussi en mémoire de ces victimes de la répression raciale la plus violente de l’après-guerre dans notre pays que la lutte antiraciste s’articule aujourd’hui. Le mot décolonial a pu heurter mais il ne me semble pas déplacé dans la mesure où l’antiracisme politique se place nécessairement dans cette logique d’émancipation en regard de l’antiracisme moral qui se voulait paternaliste et quelque peu méprisant. Lire la suite

François Hollande, de la synthèse à l’indécision

«Vladimir Poutine est disposé à venir à Paris lorsque le président Hollande se sentira à l’aise».  En une phrase, en dix-sept petits mots, en une déclaration concise, le porte-parole du Kremlin a renvoyé notre président de la République à ses contradictions et son louvoiement permanent. Ne nous y trompons pas, la position de Vladimir Poutine constitue un camouflet diplomatique aussi sévère que cruel pour François Hollande. Cette phrase lapidaire est en effet venue après cinq jours de tergiversations au cours desquels le président s’interrogeait, parfois à haute voix comme sur RMC, sur la pertinence de recevoir le président russe à Paris. La visite avait été préparée en amont par un déplacement de Jean-Marc Ayrault à Moscou et l’enjeu était grand puisqu’il s’agissait tout simplement d’entamer un dialogue de puissance à puissance à propos du martyre d’Alep.

Las des contritions et autres contorsions faites par le président français, Vladimir Poutine a tranché pour lui. Réclamant une rencontre sans la réclamer réellement, François Hollande a, une fois de plus, tergiversé devant le nœud gordien, nœud que Vladimir Poutine a finalement tranché évitant ainsi à notre président d’avoir à le faire. François Hollande s’est finalement retrouvé dans la même position que l’âne assoiffé et affamé devant les seaux d’eau et d’avoine mais incapable de trancher. Cette hésitation diplomatique pourrait très bien s’arrêter là mais il me semble au contraire que dans ce moment critique (au sens grec du terme, moment de choix), François Hollande a mis en lumière tout ce qu’a été son quinquennat fait de louvoiement, de reniements et de contritions. Loin d’être un cas isolé, cette vraie fausse invitation à Vladimir Poutine révèle, à mon sens, ce qui a marqué toute la mandature Hollande : l’indécision. Lire la suite

La métaphore Trump

Dans la nuit de dimanche à lundi, Donald Trump et Hillary Clinton se sont affrontés dans le deuxième débat télévisé de la campagne américaine. Affrontés, le mot n’est pas trop fort et est utilisé à dessein puisque selon tous les éditorialistes et médias américains, jamais un débat présidentiel n’avait à ce point tourné au pugilat. Loin de s’opposer en mettant en avant leurs projets, les candidats à la présidence américaine se sont appliqués à s’attaquer personnellement, la palme revenant à Donald Trump dans ce petit jeu digne de la cour de récréation. Durant le week-end précédent, une vidéo où il tenait des propos abjects de sexisme et de misogynie avait de nouveau fragilisé la campagne du magnat de l’immobilier. Vrai point de rupture dans sa campagne ou énième polémique qui glissera sur lui, seul l’avenir nous le dira.

Ainsi en est-il des très grandes puissances : leurs élections sont scrutées et ont des conséquences sur toute la planète. L’élection de Roosevelt et son approche des deux crises majeures qu’il a rencontrées (Grande Dépression puis Seconde guerre mondiale) ont contribué à façonner le monde. De la même manière Kennedy a marqué toute une époque. Et que dire de Barack Obama ? Premier candidat-monde à l’heure du numérique, il a contribué à faire, pour la première fois, d’une élection nationale une chose que la planète entière regardait et scrutait avec excitation. Le cas Donald Trump, son émergence et son maintien à des niveaux anormalement élevés au vu des standards, répond, il me semble, à cette dynamique. Souvent traité de bouffon ou de clown, le candidat républicain est, à mes yeux, une métaphore qui vient souligner notre vide politique, un spectre qui nous hante et nous hantera longtemps, un révélateur des fêlures qui labourent les sociétés occidentales. Lire la suite

A bas les syndicats !

Au printemps dernier, lors de la mobilisation contre la loi travail, nous avons entendu de nombreux éditorialistes s’émouvoir et s’énerver contre la CGT et les syndicats qu’ils appellent passéistes. Tout le monde se rappelle de cet élan de folie et, osons le dire, de débilité qui avait pris Franz Olivier Giesbert qui, dans un édito publié par Le Point, avait comparé la CGT avec Daech. L’hystérie avait atteint un point inquiétant quand les médias dominants comparaient implicitement les grévistes et les syndicats à des terroristes (on peut rappeler ici l’usage assez ridicule du mot « prise d’otage » ou encore cette fameuse une du Figaro mettant en scène Martinez, « l’homme qui [voulait] mettre la France à genoux », une qui rappelait le numéro de Dar al Islam, le magazine de Daech, consécutif aux attentats du 13 novembre). Dans la bouche des néolibéraux, il faut voir dans cette violente attaque à l’égard des syndicats, une attaque envers tous ceux qui défendent les acquis sociaux ou qui en réclament de nouveaux. Selon eux, c’est à cause des syndicats « passéistes » que la France n’avance pas dans le chemin éclairé du néolibéralisme.

Pour des raisons diamétralement opposées au leurs, je suis également d’avis que les syndicats sont un frein mais un frein qui empêchera de faire un advenir un nouveau modèle social. Il me semble que si nous voulons changer radicalement de modèle, il nous faut dépasser l’horizon syndical. De la même manière que les manifestations ne suffisent pas à elles seules, les syndicats ont une forme d’effet contreproductif dans cette quête d’un nouveau modèle à la fois pour des raisons contingentes (qui peuvent être réglées si l’on s’y attaque) mais aussi et surtout pour des raisons nécessaires au sens philosophique du terme (qui ne peuvent pas ne pas être ou être autrement). Il ne s’agit donc pas de dire que les syndicats ne servent à rien comme le font les néolibéraux mais plutôt de mettre en avant les risques que font peser les syndicats sur les velléités de changement profond. Lire la suite

Marseille, casino minable

Parfois il arrive que la réalité rattrape la fiction. Il semblerait qu’à Marseille nous soyons en train de vivre un tel phénomène. Dans la série éponyme de Netflix, le maire de la ville Raymond Taro, joué par Depardieu, souhaite mettre en place une marina sur l’emplacement du J4 en y plaçant notamment un casino pour « revitaliser la ville ». C’est précisément ce qu’envisage de faire Jean-Claude Gaudin lui qui souhaite transformer la Villa Méditerranée en casino qui « apportera argent et touristes » à la ville. Si la réalité rejoint la fiction, je doute fortement qu’elle la rejoigne jusqu’au bout. Dans la série, en effet, le 1er adjoint au maire joué par Magimel refuse la mise en place de la marina. On peine à imaginer sans pouffer Dominique Tian faire de même.

Alors certes, le premier édile de la ville a semblé amorcer un rétropédalage hier au micro de France Inter. Il a expliqué que le casino ne se ferait pas forcément en lieu et place de la Villa Méditerranée mais qu’il restait convaincu du bien-fondé d’une telle démarche. Toutefois, dans le même temps Christian Estrosi a réaffirmé que la région avait bel et bien l’intention de se séparer de la Villa Méditerranée qui serait trop « couteuse ». Dans ce jeu de billard à plusieurs bandes, comme bien souvent dans les affaires marseillaises, le flou et l’enfumage semblent être de mise. En réalité, peu importe que le casino remplace ou pas la Villa Méditerranée, le simple fait que Monsieur Gaudin y ait pensé est signifiant en lui-même. Loin de n’être qu’une volonté isolée, celle-ci s’inscrit dans une logique présente depuis de nombreuses années et qui aboutit aujourd’hui à accroître la schizophrénie de la ville entre vitrine clinquante pour touristes et pauvreté toujours plus grande pour les habitants. Lire la suite

Discriminations, ce si pervers rapport

Au cours des dernières semaines, le sujet des discriminations s’est immiscé dans l’actualité avec une intensité rare. Pas moins de deux rapports et d’une intervention du défenseur des droits sont, en effet, venus agrémenter les sujets d’informations. C’est d’abord le défenseur des droits qui s’est alarmé de la persistance des discriminations présentes dans la société française. Son étude a démontré que les personnes de couleurs noires sont très souvent ramenées à leur couleur de peau quand les personnes arabes sont, elles, réduites à leur religion (musulmane) réelle ou supposée. C’est ensuite un rapport de la Cnesco (le Conseil national d’évaluation du système scolaire) qui a publié un rapport issu d’une étude longue de plusieurs années et qui démontre que l’école accentue « les inégalités sociales et de migrations ».

Toutefois, le rapport qui a le plus fait parler – bien que le sujet des discriminations n’a pas non plus été au cœur de l’actualité, n’en demandez pas trop – est sans conteste le rapport publié par France Stratégie et qui démontre que les discriminations représentent un manque à gagner pour l’économie du pays (les discriminations représenteraient un coût compris entre 3 et 14% du PIB). Si ce rapport a été accueilli de manière enthousiaste par certains, par beaucoup même, il me semble que celui-ci est particulièrement pervers. Pervers est ici pris dans son sens originel à savoir une chose qui semble bénéfique mais qui se révèle maligne sur le moyen ou le long terme. Alors oui, un tel rapport peut peut-être faire changer les choses mais pour des fins qui ne sont pas nobles. Lire la suite

Jérôme Kerviel, Icare des temps modernes

Vendredi dernier, la justice a enfin reconnu la responsabilité de la Société Générale dans la fameuse affaire Kerviel. En ramenant l’amende de l’ancien trader de 4,9 Milliards (montant des pertes imputées à Jérôme Kerviel par la Société Générale)  à 1 Million d’euros, le tribunal a fini par souligner que l’ancien trader était loin d’être le seul responsable des pertes colossales subies par la banque. Depuis huit ans et le déclenchement de cette affaire, les principaux protagonistes – à savoir la Société Générale d’un côté et Jérôme Kerviel de l’autre – n’ont eu de cesse de se rejeter la faute dans une espèce de ping-pong un peu malsain. La technique est rôdée et bien connue, il s’agit de noircir l’autre pour mieux se blanchir soi-même.

Depuis 2008, en effet, nous avons vu se succéder les arguments de l’un et des autres, arguments qui affirmaient successivement que la banque ne savait rien ou au contraire que Kerviel agissait avec l’accord au moins tacite de ses supérieurs hiérarchiques. A l’heure où la finance spéculative et le trading de haute fréquence a mis à genoux la Grèce, l’a dépecée et continue de le faire au quotidien – éprouvant chaque jour un peu plus un peuple qui reste digne dans cette épreuve abominable – il ne me paraît pas insensé de rapprocher le parcours de Jérôme Kerviel à un épisode de la mythologie grecque, celui d’Icare. Finalement, n’est-ce pas précisément cela le postmodernisme ? Détruire une partie du passé (ici Athènes et la Grèce Antique) en utilisant contre elle ses propres références. Lire la suite