L’insupportable paternalisme à propos du voile

Manuel Valls était en guerre depuis les attentats, il vient désormais de désigner un ennemi intérieur. « Ce que représente le voile pour les femmes, non ce n’est pas un phénomène de mode, non, ce n’est pas une couleur qu’on porte, non: c’est un asservissement de la femme » a-t-il affirmé à quelques pas de la Place de la République – où la Nuit Debout s’est installée ce qui souligne d’autant mieux le décalage entre un Premier ministre belliqueux et la réalité des Français – faisant ainsi des femmes voilées un ennemi à combattre car toutes porteuses d’un projet politique. « L’essentiel, c’est la bataille culturelle identitaire, si nous ne gagnons pas cette bataille, on oublie tout » s’est-il empressé d’ajouter, n’hésitant ainsi pas à affirmer la prééminence de la question identitaire sur la question sociale.

Avant d’évoquer le paternalisme patent à l’égard du voile, je vais vous confier une chose. Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est l’un de mes adversaires, de mes véritables adversaires. Il a un nom, des visages, des partis, il a présenté sa candidature mais n’a pas été élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est l’extrême droite. En plaçant la question identitaire au-dessus de la question sociale, notre Premier ministre soi-disant socialiste permet aux idées d’extrême-droite de gouverner. La navrante polémique sur le voile n’en est-elle pas la preuve ? Evidemment, ces questions doivent être abordées mais dans un climat serein pas dans une volonté de stigmatisation ou d’affrontement. Lire la suite

La Nuit Debout n’est qu’un début

« Aujourd’hui nous changeons les règles du jeu ». Peut-être que d’ici trois mois cette phrase sera oubliée par tout le monde et reléguée aux oubliettes. Il se pourrait aussi que dans cent ans les manuels d’histoire parlent de cette phrase comme de la première pierre de l’édifice insurrectionnel qui semble se mettre en place en France actuellement. Cette phrase a été prononcée par Frédéric Lordon ce jeudi 31 mars lors de son discours introductif à la Nuit Debout sur la place de la République. Ce rassemblement ayant pour but de faire converger les différentes luttes qui traversent la société s’inspirait sans s’en cacher du mouvement des Indignés espagnols ainsi que l’a montré le slogan « El pueblo unido jamás serà vencido » – le peuple uni ne sera jamais vaincu en version française – entonné à de nombreuses reprises dans la soirée.

Cette soirée, placée sous le signe de la fête et de la lutte, n’est que le début du mouvement pour ses instigateurs – l’autorisation de la préfecture s’étend, en effet, sur trois jours. Pour paraphraser Churchill, la mobilisation contre la loi El Khomri n’est pas la fin, ni même le début de la fin, tout au plus est-elle peut-être la fin du début. Personnellement, j’y vois simplement le commencement d’un mouvement, d’un rassemblement plus vu en France depuis de nombreuses années voire décennies, à savoir l’unification de toutes les luttes : des salariés précarisés aux étudiants angoissés, des chômeurs embourbés dans la fange de la pauvreté aux retraités qui peinent à survivre, tous les opprimés de notre peuple commencent à s’unifier, pour le plus grand malheur et la plus grande hantise du pouvoir. Et quel symbole plus puissant que cette place de la République, cette Res Publica, ce bien commun pour commencer la lutte ? Lire la suite

La laïcité assassinée

Ce mercredi 30 mars aux alentours de 8h30, Jean Jaurès et Aristide Briand – les grands artisans de la loi de 1905 séparant les églises de l’Etat – ont dû se retourner dans leurs tombes en entendant les propos de Laurence Rossignol sur RMC face à Jean-Jacques Bourdin. La ministre de la famille et des droits des femmes, qui avait déjà fait parler d’elle en raison de l’indélicatesse du nom de son ministère, a dérapé en déclarant : «il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres afric… des nègres américains qui étaient pour l’esclavage. […] Je crois que ces femmes sont pour beaucoup d’entre elles des militantes de l’islam politique. Je les aborde comme des militantes, c’est-à-dire que je les affronte sur le plan des idées et je dénonce le projet de société qu’elles portent. Je crois qu’il peut y avoir des femmes qui portent un foulard par foi et qu’il y a des femmes qui veulent l’imposer à tout le monde parce qu’elles en font une règle publique».

Passons sur le terme nauséeux « nègre » puisque nombre de commentateurs se sont préoccupés de la question et que l’ami Jonathan a très bien résumé la chose dans son billet d’hier. La ministre a, en outre, reconnu l’usage maladroit du terme. En revanche, aucun mea culpa sur le fond de son propos puisque en parallèle de ses excuses pour l’utilisation du mot « nègre », Madame Rossignol a réaffirmé qu’elle ne retirerait pas un autre mot de son passage sur RMC. Voilà qu’une ministre, qui se dit de surcroît socialiste, affirme sur une radio à une heure de grande écoute son hostilité à l’islam au travers de son attaque envers les marques de textile produisant des vêtements islamiques et envers les femmes voilées qui ne seraient pas libres ou, pire, presque toutes représentantes de l’islam politique qui veut imposer le voile en en faisant une règle publique. Le flou de la formulation peut tout aussi bien renvoyer à une volonté autoritaire d’imposer le voile qu’à une volonté de la part de la ministre de voir le voile chassé de l’espace public. Drôle de conception de la laïcité ou plutôt symbole d’une gauche qui a lâchement abandonné et dévoyé le terme et la notion. Lire la suite

Bientôt un régime autoritaire en France ?

« En l’état actuel du texte, la France peut basculer dans la dictature en moins d’une semaine ». Cette phrase n’émane pas d’un militant libertaire ou d’une personnalité politique soucieuse de faire le buzz mais de Frédéric Sicard, le bâtonnier de Paris. Prononcée il y a presque un mois dans une interview au Figaro, celle-ci matérialisait son inquiétude face à la volonté affichée de modifier la constitution afin de renforcer le pouvoir exécutif en contournant l’appareil judiciaire pour bien des sujets. Depuis, le Sénat a enterré, ou presque, la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité en réintroduisant la mention aux binationaux dans le texte.

Le risque autoritaire est-il dès lors écarté ? Il ne me semble pas. Si l’on regarde l’ensemble des mesures qui ont été votées depuis le 7 janvier 2015 et toutes celles qui vont l’être prochainement, tout concourt à affaiblir notre Etat de droit par un grignotage lent mais certain de certaines libertés fondamentales. Les débats sont nombreux, et houleux, sur chacune des propositions mais le pouvoir en place ne semble pas prêt de reculer et sa volonté de modifier la constitution, texte fondateur de notre régime, en dit long. Cette volonté est la preuve d’une détermination sans précédent d’un gouvernement qui voit dans les attaques terroristes la légitimation de sa dérive. Lire la suite

Panser l’idéalisme pour lutter contre Daech

Le mois de mars fut sanglant et est venu nous rappeler que 2015 n’était pas qu’une parenthèse. Aux quatre coins du globe, des crimes de masses ont été perpétrés. De l’Irak au Nigéria, de la Turquie à la Belgique, de la Syrie à la Côte d’Ivoire, aucune région de la planète, ou presque, n’est épargnée. A la suite des attentats de Bruxelles, les dirigeants français, Manuel Valls en tête, ont réitéré leur discours belliqueux. « La France et l’Europe sont en guerre » martelait une nouvelle fois le Premier ministre français à qui voulait bien l’écouter. Les services de sécurité français se sont d’ailleurs empressés d’annoncer la mise en échec d’une dizaine d’attentats comme pour mieux montrer que l’Etat agissait et agissait bien. Et pourtant, selon moi, cette rhétorique guerrière et sécuritaire, symbolisée à l’envi par Monsieur Valls, est  le symptôme le plus prégnant d’un échec retentissant et d’un manque de pertinence criant dans l’analyse de la situation mondiale.

Se contenter de parler de sécurité et d’attaques armées en fustigeant la sociologie et en mettant de côté toute autre type de politique concourt largement à nous faire passer à côté des enseignements majeurs portés par les sombres attaques qui touchent la planète. Ce faisant, nos dirigeants oublient prestement la célèbre phrase d’Albert Camus dans ses Lettres à un ami allemand : « Nous y avons appris que contrairement à ce que nous pensions parfois, l’esprit ne peut rien contre l’épée, mais que l’esprit uni à l’épée est le vainqueur éternel de l’épée tirée pour elle-même ». En nous contentant de répondre à l’épée par l’épée, en mettant de côté l’esprit – et donc les idées – nous ne faisons rien d’autre que renforcer le contingent de jeunes qui aspirent à rejoindre Daech. L’élimination du numéro deux de l’organisation, annoncée vendredi, risque de renforcer la conviction profonde de nos dirigeants, celle qui érige les bombardements comme seule solution. Cette conviction nous mènera dans l’impasse. Lire la suite

Non nous ne sommes pas en guerre

Nous espérions tous que 2016 allait nous permettre de tourner la page d’une année 2015 sanglante et marquée par le sceau de l’horreur sur le continent européen, qu’après les 17 morts de janvier et les 130 morts de novembre nous aurions droit à un peu de répit. Pourtant, paradoxalement, nous savions bien dans le même temps que de tels actes pouvaient se reproduire, allaient se reproduire. Quand vendredi dernier Salah Abdeslam a enfin été arrêté, nous avons poussé ensemble un soupir de soulagement. Alors oui, cette arrestation nous ramenait quelques mois en arrière, en cette si triste soirée de novembre mais c’était pour une bonne raison pensait-on : les autorités allaient pouvoir en savoir plus.

Il nous aura fallu à peine plus de trois jours pour que ce relatif apaisement soit balayé par de nouveaux actes de terrorisme sanglants, à Bruxelles cette fois. Un peu comme une réponse à l’arrestation de Salah Abdeslam – qui aurait déclaré aux policiers belges « ce n’est pas parce que je ne joue plus que le jeu s’arrête » – trois explosions  ont retenti hier matin à Bruxelles, à l’aéroport et dans le métro, faisant plus de 30 morts. Là encore les souvenirs douloureux du 13 novembre sont remontés à la surface et les réactions de notre Premier ministre se sont rapprochés de celle d’il y a quatre mois : « La France est en guerre, l’Europe est en guerre » a-t-il martelé une nouvelle fois, déformant toujours plus la réalité et arborant une position belliciste qui sied bien peu au besoin d’unité. Lire la suite

Internet responsable de la crise de la presse, vraiment ?

Pas un jour ne passe sans que nous ayons à entendre les plaintes des grands titres de presse nationaux ou régionaux. Quotidiens, hebdomadaires, bimensuels ou mensuels tous répètent à longueur de temps que la presse papier, et le monde des médias en général, est en crise. Érosion des ventes et augmentation régulière des prix des journaux forment alors une forme de cercle vicieux – les deux dynamiques se nourrissant mutuellement pour renforcer la crise de la presse. Aussi les plans sociaux se succèdent-ils dans le monde de la presse pour répondre à cette baisse des ventes et pour compenser des bilans toujours plus déficitaires.

Cet environnement délétère a eu pour conséquences de voir les grandes fortunes du pays acquérir la totalité ou presque des grands quotidiens et hebdomadaires nationaux : Drahi, Lagardère, Arnault, Pigasse, Niel, Bergé sans oublier Dassault sont tous propriétaires dans le monde de la presse ce qui pose la question de l’indépendance des médias et de leur capacité à jouer le rôle de contre-pouvoir – nous y reviendrons plus tard. Afin d’expliquer cette crise de la presse, érosion des ventes et baisse des revenus, un coupable est tout trouvé : internet. En permettant à chacun de s’informer comme bon lui semble et à moindre frais, il aurait grandement contribué à affaiblir la presse. Et pourtant, il est loin d’être évident qu’internet soit réellement responsable de cette crise. Lire la suite

De quoi « les territoires perdus » sont-ils le nom ?

Lundi 7 mars, en rentrant du boulot j’ai eu le malheur d’allumer ma télé et de tomber sur une parodie de débat entre deux chroniqueurs sur I-Télé, deux chroniqueurs censés représenter les deux France : celle de l’accueil contre celle du repli. Ces deux chroniqueurs, ce sont Jean-Claude Dassier et Françoise Degois. Le débat portait sur la question des migrants et, très vite, celui-ci a découlé sur les conséquences de l’immigration sur notre société. Madame Degois, dans la posture caricaturale de l’angélisme a alors donné la réplique à Monsieur Dassier qui représentait l’autre France, celle de la fermeté et du repli.

Quand l’une affirme qu’il n’y a absolument aucun problème avec l’immigration l’autre rétorque qu’au contraire tous nos problèmes proviennent de l’immigration. Mépris des lois républicaines, haine contre la France et communautarisme sont les trois grands chiffons agités pour affoler la doxa. Ces deux positions, caricaturales et manichéennes ne reflètent pas vraiment la réalité de la situation dans les quartiers dits sensibles, là où la population immigrée ou descendant de l’immigration est concentrée. Demeurer dans ces postures éloignées de la réalité concrète et tangible est le meilleur moyen de ne rien régler aux problèmes et de faire du débat les nouveaux jeux du cirque. Lire la suite

Manifeste pour un alter-européisme

Possible Brexit en juin, négation de l’Etat de droit en Pologne, dissensions à propos des réfugiés, les sujets d’inquiétude sont puissants et nombreux pour l’Union Européenne. Confrontée à une résurgence des nationalismes, l’Europe est en crise au sens où l’entendait Gramsci. « La crise, disait-il, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître ». Le modèle qui a régi l’Union Européenne depuis sa création s’est essoufflé et, depuis 2005, la défiance des peuples à son égard n’a cessé d’enfler, eux qui considèrent qu’ils n’ont plus leur mot à dire et que l’on applique le contraire de ce qu’ils décident. Le penseur italien complétait sa phrase précédente lorsqu’il décrivait le monde dans lequel il vivait : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

Voilà tout le défi auquel nous devons faire face, apprendre à penser un alter-européisme afin d’éviter que ce ne soit les monstres qui pilotent cette grande transition que nous sommes en train de vivre. Alter-européisme, arrêtons-nous un instant sur ce mot. De la même manière que les altermondialistes n’étaient pas uniquement constitués de hippies vivant dans les années 1970, l’alter-européisme ne saurait être une approche rétrograde appelant simplement à un retour des nationalismes contre l’Union Européenne. Il s’agit plutôt de repenser l’architecture globale de l’UE pour faire face aux grands défis qui se présentent à nous et pour répondre aux attentes des peuples. L’alter-européisme ici défendu se donne donc un but à la fois précis et large, précis dans sa caractérisation et large dans ses applications : une refondation totale de la construction européenne sur tous les domaines.

Faire de l’UE une République

Jean-Paul Fitoussi, dans La Règle et le choix, a mis en évidence le danger que courait l’Union Européenne à privilégier la règle sur le choix. Au cours de son étude il en arrive à la conclusion que la règle est prioritaire dans l’UE notamment du fait de l’ordo-libéralisme en vigueur. La souveraineté des nations a été vidée de sa substance sans qu’une quelconque souveraineté à échelle européenne n’ait vu le jour. Dans ces conditions, il ne saurait y avoir de réelle démocratie puisque le débat n’a plus lieu, les traités régissent tout. « Il ne peut y avoir de démocratie en dehors des traités européens » affirmait Jean-Claude Juncker au moment de la crise grecque. Cette phrase est symptomatique d’une absence totale de démocratie dans la mesure où les traités ne sont plus soumis au vote des peuples ou alors quand ceux-ci s’expriment leur voix n’est pas prise en compte – l’exemple du vote sur la constitution européenne en 2005 est éloquent.

La construction européenne ne peut se passer de l’adhésion des peuples. C’est pourquoi l’alter-européisme, ici présenté, exprime la volonté de rendre l’UE républicaine. L’Union Européenne doit devenir une République au premier sens du terme, elle doit devenir cette chose commune qui appartient à tous les Européens qui peuvent s’exprimer sur ses orientations. A l’heure actuelle, l’UE n’en est pas une, elle appartient à une certaine catégorie de personnes qui décident de tout pour tout le monde sans les consulter. Les peuples en sont réduits à faire semblant de choisir parmi des nuances de la même chose. Cela n’est pas acceptable. La construction européenne ne peut plus se poursuivre dans l’opposition aux nations – on voit bien que c’est cette mécanique qui renforce les nationalismes. Au contraire, l’UE se fera avec les nations et par les nations. Dénier sa souveraineté aux peuples européens c’est décider pour eux ce qui est bon et chaque fois qu’une personne dans l’Histoire a voulu faire de cette Terre un paradis pour le peuple sans se préoccuper de son avis, il en a fait un enfer.

Nous réconcilier avec la complexité

Les agriculteurs français sont en colère et ils l’ont fait savoir au président de la République française lors du salon de l’Agriculture. Cette colère est le révélateur d’une chose qui est souvent oubliée par l’Union Européenne : l’importance de la question écologique et le fait que cela conditionne tout le reste. La crise agricole que l’Europe traverse actuellement est intimement reliée à la question environnementale. Cette composante essentielle de notre époque contemporaine devra être au cœur de la nouvelle Union Européenne. C’est une des idées principales portées par l’alter-européisme que nous expliquons ici. Cette refondation nécessaire n’est pas là pour expliquer quelle politique doit être menée. A l’instar d’une constitution qui fixe les règles tout en restant neutre et non partisane, l’alter-européisme se donne pour ambition de placer au cœur des questions européennes la dimension environnementale qui nous concerne tous et de laisser ensuite les débats sur cette question aboutir à des propositions.

La question environnementale est la question fondamentale à laquelle nous devons tous répondre puisque la Terre est notre Res Publica, notre bien commun. Il s’agit donc de nous réconcilier avec la réflexion sur le long terme et d’abandonner les postures qui ne se préoccupent que du court terme. Dans le cas contraire, c’est la planète toute entière qui court à sa perte. Cette démarche de long terme ne doit pas être uniquement appliquée sur un plan environnemental. Il faut nous réconcilier de manière générale avec une approche globale et complexe. « A force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, nous avons oublié l’urgence de l’essentiel » selon la phrase géniale d’Edgar Morin. Il faut se préoccuper à nouveau de l’essentiel et sortir de la vision productiviste et de court terme dans tous les pans du débat public. C’est ce cadre que se propose de poser l’alter-européisme, libre ensuite à chacun d’avoir une vision qui lui sera propre, à condition d’intégrer l’importance de l’essentiel et de la vision à long terme. Comment réussir à penser la construction européenne si le débat public est dominé dans tous les domaines par l’obsession du résultat immédiat quand bien même celui-ci pourrait hypothéquer l’avenir ? Cette nouvelle approche est nécessaire et se situe au cœur de notre alter-européisme.

Sortir ou pas ?

L’alter-européisme, nous l’avons vu, se propose donc de remettre les peuples au cœur du processus de choix de l’Union Européenne. Comment doit-il se définir sur la question de la sortie de l’UE ? Ce concept serait, au vu des catégories utilisées aujourd’hui, eurosceptique. Lorsque l’on utilise ce mot dans les médias ou chez les dirigeants européens actuels c’est pour agiter le chiffon rouge du nationalisme, du retour aux égoïsmes nationaux et de la déconstruction de l’Union Européenne. Nous pensons plutôt que l’alter-européisme doit être décrit comme une pensée eurocritique c’est-à-dire qui s’interroge sur l’état actuel de la construction européenne et qui essaye de proposer un autre chemin à suivre pour réconcilier les peuples avec la construction européenne. Nous avons décrit ses grands objectifs à savoir ceux d’une refondation profonde de l’Union Européenne pour aller vers une caractérisation plus républicaine de la construction européenne.

Il nous faut donc répondre à la question sur la sortie. Il nous faut être clair pour ne pas prêter le flanc aux critiques fallacieuses : si la refondation demandée par l’alter-européisme peut se faire dans l’UE actuelle cela sera du temps de gagné. Toutefois, il nous semble que les chances d’une telle réussite soient minces. S’il est impossible de refonder l’Union Européenne de l’intérieure il faudra alors en sortir et entamer une œuvre de déconstruction au sens où l’entendaient l’école philosophique du même nom à savoir un recul pour mieux avancer derrière. Il s’agira alors d’abord de déconstruire pour construire une Europe selon les éléments de la doctrine de l’alter-européisme évoqués plus haut dans ce manifeste. Il convient donc de récuser, par avance, toute accusation de nationalisme, d’égoïsme ou de pyromanie pour réaffirmer clairement que si un pas en arrière doit être fait, il sera la prémisse à une reconstruction selon les idées de l’alter-européisme.

Nous voilà donc arrivés à la fin de ce manifeste qui vise à poser les fondements de l’alter-européisme ainsi que ses modalités de mise en place. Remettre les peuples au cœur du jeu est absolument nécessaire de même que prendre en compte les nations composant l’UE. La construction européenne ne saurait, en effet, se passer de l’adhésion des peuples et du fondement des nations pour avance. L’alter-européisme est porteur d’une espérance qui a pour ambition de répondre aux peurs qui parcourent actuellement les sociétés européennes et particulièrement la société française en proposant un horizon et en ne se complaisant pas dans la simple critique. La critique doit être le point de départ de la mise en place d’une réflexion et jamais un point d’arrivée sous peine de déboucher sur des impasses. « Rien de grand ne s’est fait sans passion » écrivait Hegel et l’alter-européisme a pour ambition de réaliser quelque chose de grand en s’appuyant sur une passion, celle du peuple.

Les manifs, et après ?

Mercredi, près de 350 000 personnes, principalement des jeunes, ont manifesté en France contre le projet de réforme du code du travail – nous avons eu droit à la sempiternelle bataille de chiffres, 250 000 selon les autorités, 400 à 500 000 selon les organisateurs. Etant opposé à cette réforme, je devrais sans doute me réjouir de cette mobilisation, que d’aucuns ont tout de suite comparé à la mobilisation contre le CPE mais nous y reviendrons plus tard. Et pourtant, c’est une profonde tristesse que j’ai ressenti en regardant ces hommes et ces femmes, jeunes et moins jeunes manifester avec aplomb et sincérité contre une réforme qui est une régression sociale.

Si j’ai été triste c’est parce qu’il soufflait comme un air de Lampedusa dans les manifestations, pas cette ile italienne non, plutôt l’auteur du Guépard et de la terrible phrase « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Sans rentrer dans la question de la manipulation ou pas qui supposerait que les manifestants seraient tous des idiots, il faut tout de même se poser la question de l’instrumentalisation. En voyant ces différents cortèges, je n’ai pu m’empêcher de repenser à la phrase de Camus dans L’Homme révolté qui dit que « tout le malheur des Hommes vient de l’espérance ». Face à ces foules marchant sous la pluie, bravant le froid pour une lutte légitime et que je partage, j’avais le cœur serré et la gorge nouée parce que penser que de simples manifestations changeront profondément les choses est illusoire. Réveillons-nous, il est plus que temps ! Lire la suite