La libéralisation du marché des autocars ou le grand enfumage

Dimanche dernier, le 31 juillet, l’émission Capital a diffusé un reportage sur les autocars « nouveau moyen low cost » de partir en vacances. Ledit reportage tentait bien de rendre compte des bons côtés et des mauvais côtés de cette nouvelle pratique, notamment en montrant comment les géants du secteur (Isilines, Flixbus, Mégabus, etc.) faisaient subir une pression monumentale à tous leurs sous-traitants et les dérives que cette nouvelle tendance pouvait entrainer comme le fait que des conducteurs sans permis sont chauffeurs – conséquence de l’impossibilité légale des compagnies à contrôler le nombre de points sur les permis des chauffeurs. Toutefois – et comme pour toute production intellectuelle ou médiatique – un large biais était présent dans ce reportage.

Dans cette ode aux autocars que nous a proposé Capital, l’accent était en effet mis sur l’avantage procuré par la libéralisation du marché des autocars à savoir celui de permettre à des personnes aux revenus modestes de pouvoir se déplacer et partir en vacances ou rentrer plus régulièrement chez elles (pour les étudiants notamment). Ironie de l’histoire, dimanche était l’anniversaire de l’assassinat de Jean Jaurès, celui-là même qui dans son célèbre Discours à la jeunesse de 1903 que le « courage c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe ». En ce sens et selon moi, le reportage de Capital ne révèle qu’une vérité partielle et partiale à l’égard de la question des autocars. Lire la suite

Lettre ouverte d’un idiot utile de l’islamisme à Frédéric Encel et Yves Lacoste

Mes chers Frédéric Encel et Yves Lacoste, j’ai lu avec attention votre tribune écrite à quatre mains publiée dans Le Monde le 26 juillet dernier et sobrement intitulée « Face à une idéologie fanatique, nous devons réenchanter la nation républicaine » – tribune que l’on peut retrouver ici. Cette tribune était, je l’imagine, une réponse à l’attentat effroyable commis par deux membres contre une église de Saint-Etienne-du-Rouvray qui s’est soldé par l’égorgement du père Jacques Hamel. Ce nouvel acte de terrorisme, bien qu’il n’ait pas été aussi meurtrier que le carnage de Nice du 14 juillet, nous remue intensément nous Français parce qu’il convoque des souvenirs atroces. Avant de lire cette tribune je vous connaissais de nom bien évidemment avec une connaissance un peu plus approfondie, si j’ose dire, d’Yves Lacoste. Je me souviens de ces années de classes préparatoires au cours desquelles vous étiez cité assez souvent par mes professeurs de géopolitique en tant que grand géographe. Pour vous, Frédéric Encel, ma connaissance de votre œuvre est bien plus incomplète. Le fait est que vous êtes aujourd’hui des géopoliticiens reconnus quand moi je ne suis qu’un simple étudiant.

Quel poids a donc ma petite voix d’étudiant face aux vôtres ? Elle ne pèse pas grand-chose je le concède aisément. Néanmoins, j’ose espérer – même si je suis conscient qu’il s’agit certainement d’un vœu pieux – que vous prendrez le temps de lire ce petit texte et, pourquoi pas, que vous y répondrez. J’ai avant tout trouvé cette tribune intéressante car dans cette période de trouble, je suis persuadé qu’il faut savoir raison garder et ne pas céder à l’hystérie comme le font bien trop souvent nos représentants politiques de l’opposition comme du gouvernement. Je le répète, de prime abord, votre texte semble être une véritable bouffée d’oxygène qui ouvre un espace de débat et de réflexion. Malheureusement, le lecteur est très vite déçu puisqu’il suffit de quelques lignes pour s’apercevoir qu’il ne s’agit en aucun cas d’une tribune qui pousse à la réflexion et au débat mais bien d’un texte qui a pour ambition d’imposer sa vérité comme universelle et de renvoyer tous ceux qui ne pensent pas de la même manière dans une espèce de mélange un peu rance des ennemis de la Nation.

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Loi travail et masques fracassés

Mercredi, dans l’indifférence presque générale, Manuel Valls a de nouveau utilisé l’article 49 alinéa 3 de notre constitution pour faire adopter la loi Travail. Voilà donc l’épilogue – politicien tout du moins – d’une bataille engagée en mai et dans lequel l’exécutif a laissé plus que des plumes, généré plus que des rancœurs et provoqué des violences, symboliques et physiques, de part et d’autre. Comme lors de la deuxième lecture du texte à l’Assemblée nationale aucune motion de censure n’a été dégainée pour tenter de contrer le texte – et de faire tomber Manuel Valls et son gouvernement. En réalité, lors de cette troisième lecture la menace d’une motion de censure n’a jamais pesé sur le Premier ministre et son gouvernement.

Les débats au sein de l’hémicycle – ou les simulacres de débats plutôt – à propos de la loi El Khomri auront finalement suivi une évolution linéaire dans la baisse de la contestation, feinte ou réelle, à ce projet de loi gouvernemental. En première lecture la droite avait déposé une motion de censure et l’aile gauche du PS alliée aux communistes et écologistes avait tenté d’en déposer une, manquant opportunément le coche à deux signatures près. Même cirque lors de la deuxième lecture du côté de l’aile gauche de l’Assemblée et aucune motion de censure déposée par la droite. Et hier, aucune tentative de déposer une motion de censure même du côté gauche de l’hémicycle alors même que les opposants au texte ont publié une tribune signée par 58 députés, soit le chiffre fatidique. Dans ce théâtre, les Tartuffe ont perdu leurs masques hier. Et nous ne nous en plaindrons pas. Lire la suite

Nice ou l’échec sécuritaire

Jeudi dernier la France a donc de nouveau été frappé durement par un attentat. Après Charlie Hebdo et l’Hyper Kasher, après le Bataclan, le Stade de France et les terrasses parisiennes et après Magnanville c’est Nice et sa célèbre promenade des Anglais qui ont été touchés. L’accélération des horreurs est palpable et semble faire de la France un navire qui fonce tristement à l’abime. Les mots sont chaque fois plus difficiles à trouver, les soucis plus difficiles à porter et la société plus difficile à maintenir soudée. Chaque attentat vient ajouter une fracture de plus à notre société déjà morcelée. Les bougies brillent un peu moins fort qu’après le 13 novembre mais elles sont toujours là et témoignent de ceux qui nous séparent des semeurs de mort, le fait que nous nous sentons solidaires des autres malgré la solitude de nos craintes.

Le drame de Nice marque toutefois une rupture à mon sens. Il y a d’abord l’accélération du tempo déjà évoquée mais il y a aussi, et peut-être surtout, l’élargissement de la terreur à toute la France. Inconsciemment ou non, beaucoup pouvait se sentir relativement à l’abri tant qu’ils n’étaient pas résident dans Paris. Cela est peut-être égoïste mais l’attentat de Nice m’a bien plus secoué que ceux du 13 novembre. Peut-être parce que l’accumulation des attaques est pesante mais surtout parce que cette fois on se dit qu’on aurait vraiment pu y être. Cet attentat marque également une rupture parce que la France et les Français pensaient peut-être en avoir fini avec cette spirale infernale. Nous avions retrouvé les joies de se retrouver dans la rue et, osons le dire, une forme d’unité derrière le parcours de l’Equipe de France de football. Une rupture enfin parce que cette fois, contrairement aux attentats précédents, l’unité nationale a volé en éclat en quelques heures et que les responsables politiques ont repris leurs querelles politiciennes alors que les cadavres étaient encore fumant. Lire la suite

Le redémarrage de l’Histoire

Il y a presque 25 ans, en 1992 plus précisément, paraissait un ouvrage de Francis Fukuyama qu’on a longtemps considéré comme une réponse à la théorie du choc des civilisations chère à Samuel Huntington. La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, essai du politologue américain est d’ailleurs considéré comme une œuvre majeure du XXème siècle. Souvent caricaturée, la pensée de Fukuyama n’est pas une réponse au choc des civilisations et n’affirme pas, comme on l’a trop souvent écrit, que les guerres sont derrière nous. S’inspirant des thèses d’Alexandre Kojève sur la « fin de l’histoire », Fukuyama affirme que la fin de la Guerre froide marque la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme.

Fukuyama est par ailleurs conscient que la chute du Mur, la dislocation du bloc de l’Est va entraîner d’importants troubles : la fin de l’Histoire ne signifie pas selon lui l’absence de conflits, mais plutôt la suprématie absolue et définitive de l’idéal de la démocratie libérale, lequel ne constituerait pas seulement l’horizon indépassable de notre temps mais se réaliserait effectivement. Pendant une vingtaine d’années, sa prophétie s’est réalisée : la course des anciennes démocraties populaires vers la démocratie et l’économie de marché ainsi que le rôle de gendarme libéral joué par le FMI ont fortement contribué à corroborer la thèse d’une fin de l’Histoire, comprenez l’avènement de la démocratie et du libéralisme sur lesquels on ne pourrait plus revenir, en somme la mondialisation heureuse défendue par Alain Minc et ses acolytes. Pourtant, les évènements récents nous montrent que l’empire n’est pas aussi total qu’on le pensait et qu’il peut même être touché en son cœur. Lire la suite

Hollande et Valls, poissons pilotes de la droite

Hier sous les coups de 15h30 nous apprenions que les frondeurs n’étaient pas parvenus à déposer une motion de censure « de gauche » pour s’opposer à l’usage du 49-3 effectué par Manuel Valls mardi. Si, comme le disait Marx, l’Histoire se répète toujours passant de la comédie à la tragédie, il semblerait qu’en France le disque soit rayé. Après le simulacre de mai dernier – au cours duquel les frondeurs ne voulaient pas voter la motion de censure « de droite » sans parvenir à déposer leur propre motion de censure – nous avons eu droit à une répétition de ce cirque grandeur nature : Manuel Valls a de nouveau recouru au 49-3 et les frondeurs n’ont à nouveau pas pu déposer leur motion de censure faute de députés suffisants.

Pour l’exécutif, en revanche, il semblerait bel et bien que la phrase de Marx s’applique puisque le comique de mai a laissé place au tragique de juillet. La surprise est en effet venu des rangs de la droite qui, par la voix de Christian Jacob, a annoncé dès mardi qu’elle ne déposerait pas de motion de censure à la suite du 49-3 dégainé par le Premier ministre. Le leader des députés Les Républicains a expliqué que son parti ne souhaitait plus participer à cette « mascarade » et avait décidé de laisser Manuel Valls « se débrouiller avec son champ de ruines ». Les masques sont donc tombés peu à peu, si tant est qu’il le fallait encore, mardi puis mercredi et les acteurs hypocrites se trouvent désormais à découvert, de part et d’autre de l’hémicycle.

Postures et impostures  

Pour bien saisir le jeu de dupes auquel se sont livrés le gouvernement (Manuel Valls en particulier), les frondeurs et l’opposition de droite il faut remonter le fil des débats sur cette fameuse Loi Travail. Dès le 10 mai, le Président de la République autorise le Premier ministre à recourir au 49-3 par crainte de ne pas avoir de majorité sur le texte soumis à l’Assemblée. S’enclenche dès lors la première partie de poker menteur entre le gouvernement, les frondeurs et Les Républicains. Motion de censure déposée à droite, tentative de motion de censure des frondeurs alliés aux écologistes et aux communistes et refus de voter la motion déposée par la droite, voilà ce qui a rythmé la première utilisation du 49-3 à propos de la Loi El Khomri.

Dans ce jeu de billard à plusieurs bandes, la sincérité n’a jamais été de mise. Entre un Premier ministre qui n’a eu de cesse de cultiver son image autoritaire durant toute la séquence politique, une opposition qui a déposé une motion de censure en priant de tous ses vœux pour qu’elle ne soit pas votée et des frondeurs qui ont feint de jouer les rebelles en sachant dès le départ que leur motion de censure n’avait aucune chance d’être déposée, personne n’a joué franc jeu et tout ce beau monde, pour des raisons purement politiciennes, a joué au théâtre avec l’argent public, comme d’habitude en somme. Une fois les postures mises à jour, il est assez aisé de comprendre le degré d’imposture de ces guignols au sens premier du terme. Finalement, les jeux du cirque ne sont pas si loin.

L’autoroute sans péage de la droite

Dernier exemple de cette stratégie de la posture, la position de Manuel Valls vis-à-vis de l’amendement proposé par Olivier Faure sur le verrouillage du taux de majoration des heures supplémentaires. Alors que les frondeurs avaient annoncé qu’ils voteraient la loi – qui serait restée mauvaise malgré cet amendement selon moi – si ledit amendement était adopté, le Premier ministre, se rêvant sans doute en Clémenceau du XXIème siècle, a rejeté d’un revers de main la proposition de compromis, expliquant qu’il s’agissait même d’une compromission. En agissant de la sorte, le pompier pyromane qui loge à Matignon espérait sans doute définitivement séparer les deux gauches « irréconciliables » selon l’expression qu’il utilise depuis un moment désormais. Malheureusement pour lui, et pour François Hollande, il n’avait sans doute pas anticipé la réaction de Les Républicains qui, pour une fois, ont plutôt joué finement le coup.

Voilà la droite qui doit remercier chaudement le Président et le Premier ministre puisqu’ils viennent non seulement de lui ouvrir un boulevard électoral en même temps qu’une autoroute sur le débat d’idées. En choisissant de laisser Valls se débrouiller avec son « champ de ruines », la droite fait le pari d’une implosion du PS avant même l’élection présidentielle de 2017. En déposant une motion de censure, il y aurait pu avoir un risque de renversement de ce gouvernement et donc un risque de crise politique majeure. En se mettant en retrait, la droite fait le choix de s’occuper de sa primaire et de laisser le PS face à lui-même dans une crise interne violente, une sorte de guerre ouverte. Le pari fait par la droite est que la primaire du PS aboutisse à une guerre de tranchées et pourquoi pas à une nuit des longs couteaux. Outre ce boulevard électoral c’est avant tout sur le champ des idées que l’exécutif a ouvert un boulevard à la droite. A entendre le gouvernement répéter que la droite revenue au pouvoir serait bien plus libérale on oublierait presque que si les candidats à la primaire proposent cela c’est avant tout parce que ce gouvernement dit de gauche leur a ouvert la voie et a pris des mesures libérales dont rêvaient les membres de Les Républicains sans oser le faire.

Finalement, nous le voyons bien, le débat sur la loi travail va sans doute laisser des traces à droite comme à gauche au vu des postures et des impostures induites par ledit débat. Dans ce cirque qu’est devenu l’Assemblée nationale, les masques sont tombés par dizaines voire par centaines au vu et au su de tout un chacun. Dans cette mascarade qui a eu lieu, pour reprendre les termes de Christian Jacob, en incluant bien évidemment la droite, il est peu probable que quiconque en sorte grandi. En regard des pitreries effectuées jour après jour par ceux qui sont censés nous représenter, il y a fort à parier qu’au soir du 22 avril 2017, l’abstention atteindra des sommets jamais atteints.

Les gauches européennes à l’épreuve du Brexit

Résultats décevants pour Podemos, guerre ouverte au sein du Labour Party, motion de défiance votée à l’égard de Jérémy Corbyn soit autant d’éléments qui, de près ou de loin, ont à voir avec le vote britannique de jeudi dernier et qui révèlent peut-être la vraie information que nous apporte le Brexit. Evidemment celui-ci souligne à la fois l’échec de l’Union Européenne telle qu’elle existe aujourd’hui et les fractures grandissantes au sein même du Royaume-Uni (entre cadres et classes populaires, entre Londres et le reste de l’Angleterre ou encore entre l’Ecosse et l’Irlande du Nord d’un côté et l’Angleterre et le Pays de Galles de l’autre). Nier ces enseignements reviendrait à vivre complètement déconnecté de la réalité.

Toutefois, il me semble que la principale révélation de ce scrutin – mais aussi de toute la campagne – est la mise en évidence de la faiblesse criante de la gauche européenne. Jérémy Corbyn est contesté dans son camp pour ne pas avoir assez fait campagne pour le « Remain ». Et pour cause, il ne croit pas en cette Union Européenne et rêvait secrètement, comme ont tenté de le faire beaucoup de ceux qui lui ont permis d’accéder à la direction du parti, d’entrer en campagne pour le « Lexit » (contraction de left, gauche, et exit, sortie, comprenez une sortie de l’UE par la gauche). Lire la suite

Quid de l’Europe des Vingt-Sept

Ce blog ayant aussi (et peut-être surtout) vocation à être un lieu d’échange je publie aujourd’hui le texte d’Evan Risch en réaction au Brexit.

 

Il y a 66 ans, un des pères fondateurs de l’Europe Robert Schuman, alors ministre des Affaires étrangères présenta au Quai d’Orsay un véritable acte de naissance à l’Union européenne qui se matérialisa en 1951 par la création de la Commission européenne du charbon et de l’acier ( CECA).

L’organisation européenne chère à Schuman est remise en cause par les diverses crises dont ont été victimes mais à la fois coupables les États membres. Mais aujourd’hui, la victoire du « Leave » lors du référendum britannique représente certainement le tournant le plus important de la construction européenne actuelle. Lire la suite

Goodbye Britain !

La catastrophe – du grec katastrophế,  le renversement – a bien eu lieu. Les Britanniques ont donc voté pour le « leave », comprenez pour un départ de l’Union Européenne. Malgré les menaces, Emmanuel Macron et Jean-Claude Juncker en tête, malgré la campagne médiatique et malgré les sondages qui annonçaient une courte mais réelle victoire du camp du « in », le peuple britannique a décidé de choisir par lui-même comme les Grecs en leur temps, nous y reviendrons. Jusque tard dans la nuit le résultat fut incertain. Les premiers sondages donnaient le « in » vainqueur avec 52% des voix et Nigel Farage reconnaissait que le camp du « in » avait de l’avance en se fondant sur les bookmakers et les traders. Les premiers bulletins dépouillés sont venus doucher l’enthousiasme des partisans d’un maintien puisque le « leave » talonnait de très près le « in »  à Newcastle, pourtant bastion des anti-Brexit.

Tout au fil de la nuit, les courbes se sont croisées pour finalement s’écarter définitivement l’une de l’autre sous les coups de 6 heures avec l’avantage certain pris par le « leave ». Au cours de cette nuit, j’ai eu l’impression de vivre un moment d’Histoire, ce genre de moments qui façonnent l’avenir et qui marquent une rupture. Oui, nous vivons – et nous allons vivre au cours des prochains mois – une période historique. Pour la première fois, l’UE recule. Jamais elle n’a été si proche du précipice et peu importe l’avenir, le statut quo au sein de l’Union ne sera plus possible. L’annonce de la tenue du référendum était l’ouverture du cadenas de la boîte de Pandore, le vote en faveur du Brexit ouvre en grand ladite boite pour faire advenir l’apocalypse, c’est-à-dire la révélation de tous les maux de cette Union qui n’en est plus vraiment une. Et quelle meilleure nation que la Grande-Bretagne pour prendre le rôle de Pandore ?

Les décors écroulés

Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus décrit bien, sans le vouloir, le moment que nous vivons actuellement au sein de l’UE : « Il arrive que les décors s’écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. « Commence », ceci est important. La lassitude est à la fin des actes d’une vie machinale, mais elle inaugure en même temps le mouvement de la conscience. Elle l’éveille et elle provoque la suite. La suite, c’est le retour inconscient dans la chaîne, ou c’est l’éveil définitif. Au bout de l’éveil vient, avec le temps, la conséquence : suicide ou rétablissement ».

Les décors sont en train de s’écrouler de toutes parts au sein de l’Union. Les tristes oripeaux ne cachent plus rien, nous voilà entrés dans une période trouble et incertaine. Personne, aujourd’hui, ne peut dire ce qu’il adviendra de l’UE. Eclatement ? Fédéralisme ? Ni l’un ni l’autre ? Bien malin celui qui pourra prédire ce qu’il se passera. La seule certitude, et elle est de taille, c’est que plus rien ne pourra être comme avant. Effet domino ou renforcement de l’intégration, peu importe la décision qui sera prise, ce 24 juin 2016 marque une rupture sans précédent dans l’Union Européenne. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir user de propagande, parfois guerrière par l’intermédiaire de Monsieur Juncker (qui a traité de « déserteurs » les personnes favorables au Brexit comme si nous vivions une guerre), du côté de l’UE. Et voilà que le roi est nu, il n’y a qu’à voir les éditos épouvantés et les mines déconfites sur les plateaux télé pour comprendre que le ciel vient de leur tomber sur la tête. Forts de leur autorité conférée par les médias dominants, ils pensaient qu’il suffisait de répéter leur antienne pour convaincre la population idiote du bien fondé de leurs propos. Las, les voilà désarmés face à la fin de non-recevoir opposée par une majorité du peuple britannique.

Grexit versus Brexit

Il y a un an, quasiment jour pour jour, un autre référendum se tenait. C’était le fameux référendum grec sur la poursuite de l’austérité. Que n’a-t-on pas entendu à ce moment-là ? Que le peuple grec pouvait bien voter s’il le voulait mais que cela n’aurait aucun effet, qu’il ne pouvait y avoir de démocratie en dehors des traités, que l’UE ne négocierait pas et ne ferait aucune concession, que la Grèce serait expulsée de l’Union si elle votait pour le non. Les Grecs ont pourtant placé le non largement en tête au soir de leur référendum. Nous pensions qu’il s’agissait d’un séisme mais il n’en fut rien. Tsipras n’obtint rien et obtempéra à ce que lui imposaient ses « partenaires », trahissant le peuple grec au passage. Au vu de ces évènements nous pensions donc que l’UE demeurait puissante peu importe les demandes, fussent-elles les plus extravagantes.

Et pourtant, 6 mois plus tard, la Grande-Bretagne, par l’intermédiaire de David Cameron, obtenait des concessions absolument faramineuses et qui allaient à l’encontre de toute Europe sociale (possibilité de ne plus verser d’allocations aux étrangers, même des pays membres, par exemple). « Selon que vous serez puissant ou misérable/ Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » écrivait Jean de la Fontaine dans Les Animaux malades de la peste et nous voyons que cette logique a encore cours aujourd’hui dans l’UE. La Grèce qui ne pèse que 2% de l’économie européenne n’a pas été écoutée mais la Grande-Bretagne, première place financière de l’Union a vu toutes ses revendications acceptées par l’UE. Permettez-moi de rajouter à l’alternative puissant/misérable une autre alternative : libéral/non libéral.

L’ultime échec de François Hollande

Par ricochet, la victoire du « leave » et les concessions obtenues par Cameron avant le référendum ressurgissent sur François Hollande pour mieux souligner sa pusillanimité et ses multiples trahisons. Lui qui nous expliquait qu’on ne pouvait changer d’orientation en Europe alors qu’il avait promis une renégociation du TSCG (Traité sur la stabilité la coopération et la gouvernance) durant la campagne de 2012 voit tous ses mensonges révélés au grand jour. Finalement ce Brexit est marqué du sceau de l’ironie. C’est dans le pays de Margaret Thatcher, Madame TINA (There is no alternative) qu’une alternative – renégociation ou sortie – a vu le jour. Ironie encore quand on sait que la Grande-Bretagne devait prendre prochainement la présidence de l’UE, comme un symbole de cette Union qui n’a plus aucune logique. Plus ironique encore, la Grande-Bretagne est sans doute, avec l’Allemagne, le pays le plus en phase avec la politique libérale menée à échelle européenne et c’est pourtant elle qui met un grand coup de canif dans le projet de grand marché contre lequel nous mettait déjà en garde, en son temps, Pierre Mendès France quand il affirmait que le projet des pères fondateurs « [était] basé sur le libéralisme classique du XIXe siècle, selon lequel la concurrence pure et simple règle tous les problèmes».

Le Brexit rebat complètement les cartes dans les rapports de force au sein de l’Union. La montée de Podemos en Espagne et du Mouvement 5 Etoiles en Italie laisse suggérer la possibilité d’un front anti-austérité. L’année dernière déjà, François Hollande avait eu l’occasion lors de la crise grecque de se rallier à cette cause. Loin d’aider Tsipras il a plutôt été Caïn pour lui en lui infligeant le coup de grâce. Le départ de la Grande-Bretagne est une occasion sans précédent pour la France de peser de tout son poids pour réorienter l’Union vers plus de solidarité et de travail en commun, une occasion de briser les chaines de l’austérité qui mettent plus bas que terre les peuples grecs, espagnols, italiens et qui guettent les Français. Ce vote britannique dément vigoureusement la pensée d’Alain Finkielkraut qui, dans L’Identité malheureuse, explique que « le changement c’est ce qui nous arrive », comprenez une démission et un fatalisme triomphant. Il est encore possible de faire des choix, il faut simplement en avoir le courage.

Finalement, nous vivons une crisis au sens grec du terme, un moment où le choix nous est donné. Antonio Gramsci ne dit pas autre chose quand il affirme que « la crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître » mais ce moment est un moment d’incertitude où la vigilance doit être de mise car pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ». Il est plus que temps pour nous d’être courageux comme nous l’enjoignait déjà Jaurès il y a 113 ans en affirmant que «  le courage c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense ».

Google ou le symbole de la servitude volontaire

Personne, sur la toile et au-delà, n’ignore l’existence de Google. Tout le monde le connaît, ce géant d’Internet qui véhicule une image cool quoique controversée. Au moment du scandale d’espionnage domestique par la NSA, Google s’est, en effet, retrouvé en première ligne en étant accusé de fournir toutes les infos à l’agence américaine. Pour autant, la popularité et la prééminence du moteur de recherche n’ont jamais été remises en cause par cette affaire. Il demeure ce mastodonte qui écrase tous ses concurrents si bien qu’ils finissent forcément par dépérir (Yahoo, Bing et bien d’autres). Cette position de domination confère à la firme californienne un prestige et une aura rarement remis en cause si bien que, pour beaucoup, le rêve consiste à être embauché par l’entreprise.

« Nous recrutons environ 2000 personnes par an et nous recevons plusieurs milliers de candidatures pour ces postes ». Ces mots sont ceux d’un salarié de Google. Pour une part non négligeable des diplômés de Grandes Ecoles, intégrer le « Googleplex » – le siège social de la firme – constitue le climax d’une carrière. Réputée pour son ambiance cool et sa forte propension à laisser ses salariés travailler en autonomie sur des projets qui leur tiennent à cœur, l’entreprise californienne n’a nullement besoin de campagne de communication pour enjoindre les personnes à postuler. Pourtant, derrière cette vision idyllique se cache, souvent, une réalité bien moins joyeuse. Il se pourrait bien que le célèbre discours d’Etienne de la Boétie s’applique pleinement à Google et à ses salariés. Lire la suite