Démocratie, autoritarisme et totalitarisme

Ulysse et les Sirènes – John William Waterhouse

En début de semaine, lors d’un déplacement à Stains, Emmanuel Macron a, au détour d’une phrase anodine, fait comprendre que le confinement pourrait durer encore quatre à six semaines. Répondant, en riant, à la question d’un jeune homme il a effectivement expliqué qu’il allait falloir « tenir encore un peu ». Cette nouvelle déclaration est venue confirmer la manière autoritaire dont est gérée la crise sanitaire depuis sa survenue. Loin de réellement consulter le Parlement, l’exécutif prend toutes ses décisions ou presque en conseil de défense, ce qui en dit assez long sur la pratique du pouvoir actuel.

Il serait toutefois erroné de circonscrire ces pratiques a-démocratiques – comprendre des pratiques qui ne s’embarrassent pas de consultation – à la gestion de la crise sanitaire. S’il est certain que la situation que nous vivons depuis un peu moins d’un an a renforcé certaines dynamiques qui lui préexistait, je suis personnellement bien plus enclin à voir dans ce qu’il s’est produit ces derniers mois une forme de révélation à grande échelle du caractère bâtard du système institutionnel dans lequel nous vivons et la confirmation que la France est bel et bien le pays le moins démocratique parmi ce que l’on appelle les « démocraties libérales ». The Economist – pas franchement connu pour être un organe gauchiste – ne s’y trompe d’ailleurs pas en plaçant notre pays dans la liste des démocraties dites défaillantes. Dès lors, l’articulation entre les notions de démocratie, d’autoritarisme voire de totalitarisme semble être un enjeu majeur pour la compréhension du régime politique dans lequel nous vivons.

Les structures de la Vème

L’une des principales raisons de cette démocratie dégradée est assurément le système institutionnel que représente la Vème République. Née d’une tentative de putsch, dans un temps qui n’a rien à voir avec notre époque contemporaine, elle est assurément une forme d’anachronisme qui explique en grande partie la pratique du pouvoir des dirigeants. Les critiques à son égard ne datent d’ailleurs pas d’aujourd’hui, que l’on pense à Pierre Mendès France ou à tant d’autres de ses contempteurs. Le plus célèbre d’entre eux est, paradoxalement, celui qui a été le plus long président. Du coup d’État permanent à une accommodation totale à ce système, François Mitterrand a certainement symbolisé la relation d’une partie de la gauche à ce régime.

Structurée autour de la personne du président, la Vème République fait effectivement la part belle à l’exécutif par rapport au pouvoir législatif. Cette dynamique, déjà fortement présente à ses origines (pour lutter contre le « régime des partis »), s’est encore plus accentuée depuis la mise en place du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral qui donne une majorité quasi-automatique au président élu. L’Assemblée nationale tend de plus en plus à n’être qu’une chambre d’enregistrement si bien que le locataire de l’Élysée peut faire à peu près ce qui lui chante durant le temps de son mandat.

L’irrationnelle exagération (de l’importance des notions)

Dire cela ne permet pour autant pas d’embrasser toute la complexité de la situation. Nous entendons effectivement assez souvent les dirigeants – et Emmanuel Macron ne fait pas exception – expliquer qu’ils sont légitimes parce qu’ils ont été élus. Dans le cas de l’actuel président la situation est d’autant plus criante que dès les jours qui ont suivi son élection face à Marine Le Pen il a affirmé que celles et ceux qui avaient voté pour lui au second tour avaient accepté son projet. C’est bien là tout le piège non seulement de la Vème République et des leviers de pouvoir qu’elle offre à l’exécutif mais également de ce mode de scrutin qui favorise le fait de voter contre plutôt que pour au second tour.

Par-delà même la situation particulière de la France, il est impropre de faire coïncider la démocratie et le vote. Pour peu que l’on soit conséquent, il apparait rapidement que ces deux notions ne sont évidemment pas synonymes voire qu’elles peuvent même apparaitre comme antonymes – le vote étant la sélection de celui considéré comme meilleur pourrait effectivement être vu comme une forme d’aristocratie. Il me semble que la démocratie est surtout un horizon à viser, qu’une démocratie pure et parfaite ne peut être que théorique et que notre objectif doit être de s’en rapprocher le plus possible. Inversement, il n’est guère pertinent ni juste d’affirmer que la France serait aujourd’hui une dictature voire un totalitarisme comme le font certains. Il faut, je crois, manier ces notions avec prudence au risque de raconter absolument n’importe quoi d’un point de vue des sciences politiques.

Le mythe de l’interrupteur

Ces exagérations qui peuvent exister de part et d’autre sont la conséquence d’une même croyance, celui du mythe de l’interrupteur. D’aucuns expliquent, dans une logique purement manichéenne, que ce serait blanc ou noir, démocratie ou dictature. Là encore, le manque de complexité est criant et, surtout, empêche de comprendre les changements de régime ou de pratiques du pouvoir. La métaphore de la grenouille qui finit par être brûlée en raison du fait que le feu est augmenté petit à petit permet de saisir une partie de la situation.

Pour ma part je lui préfère une version plus proche de la nature. Contrairement à ce qui nous est expliqué par beaucoup ce n’est pas en appuyant sur un bouton que l’on passe de la démocratie à la dictature/au totalitarisme ou inversement. Je suis bien plus enclin à y voir une trajectoire similaire à celle du soleil. De la même manière que le passage du jour à la nuit (ou inversement) se fait par avancées successives, le basculement vers un régime dictatorial passe par une multitude de nuances d’autoritarisme plus ou moins marquées. Pour cette raison il me parait relativement impropre de parler de régime autoritaire dans la mesure où l’autoritarisme est bien plus un temps transitoire qu’un état durable. En ce sens, l’on pourrait parler d’une certaine précarité de l’autoritarisme, toujours appelé à se modifier.

La mauvaise stratégie

Dès lors que l’on accepte cette vision dynamique du basculement vers de plus en plus d’autoritarisme, il apparait rapidement comme évident que la stratégie postulant que nous vivons déjà dans l’un des pires régimes du monde est une impasse. Par-delà même la question du bien fondé de ce propos ou du manque de rigueur d’un point de vue des sciences politiques, affirmer que la France serait déjà une dictature revient finalement, d’une certaine manière, à jouer Pierre face au loup dans le conte éponyme. À une différence près qui a toute son importance : rappeler l’extension du domaine autoritaire doit être fait car elle n’est pas un mirage.

Finalement, dire que nous serions déjà dans une dictature peut revenir à servir le pouvoir en place qui, en réponse, peut alors démontrer que ce n’est pas le cas. Parce que c’est bien la réalité effective de notre situation, une extension du domaine autoritaire indéniable mais assurément pas le passage de la France au rang des régimes dictatoriaux voire totalitaires. Il faut bien évidemment se battre contre l’ensemble de ces mesures qui rognent petit à petit les droits des citoyens et les libertés individuelles mais se garder de tomber dans la caricature au risque que notre propos ne convainque plus que les convaincus. Peut-être y a-t-il un devenir dictatorial de la France et encore rien n’est moins sûr mais ce qui est certain c’est que cette extension du domaine autoritaire est manifeste et met en place tous les éléments qui pourraient permettre, demain, à d’autres dirigeants de nous faire passer du crépuscule à la nuit.

L’écueil du moindre mal

Bien (trop) souvent, lorsque des critiques sont émises à l’encontre des mesures autoritaires prises par le pouvoir exécutif français, lui ou ses laudateurs rétorquent que la France est loin d’être le pire pays du monde du point de vue des libertés publiques. Ceci confirme bien qu’exagérer la situation, déjà dramatique, ne revient qu’à leur offrir sur plateau d’argent une défense toute trouvée. Il est toutefois toujours dérangeant d’entendre des personnes nous expliquer que la France n’est pas l’Iran ou la Corée du Nord pour mieux défendre l’extension du domaine autoritaire dans le pays. Premièrement, à l’exception de quelques personnes il n’y a pas grand-monde qui pense cela. Quelle personne sensée peut décemment croire que des régimes dictatoriaux voire totalitaires sont comparables à la France ?

Mais surtout, si le besoin se fait sentir de regarder les pires pays du monde pour se rassurer sur l’état du nôtre c’est déjà qu’un lourd problème se pose. L’argument du moindre mal est presque toujours celui qui est brandi lorsqu’on ne veut pas répondre sur le fond. Dans Responsabilité et jugement, Hannah Arendt, la théoricienne du totalitarisme, ne dit pas autre chose : « Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal. Puisque le mal commis par le IIIème Reich était si monstrueux qu’aucun effort de l’imagination ne pouvait permettre de l’appeler ‘moindre mal’, on devait supposer que, à cette époque, le raisonnement aurait dû s’effondrer une fois pour toutes, ce qui, étonnamment, n’a pas été le cas. De plus, si on considère les techniques de gouvernement totalitaire, il est évident que le raisonnement du ‘moindre mal’ – loin d’être avancé seulement de l’extérieur par ceux qui n’appartiennent pas à l’élite au pouvoir – est l’un des mécanismes intégrés à la machinerie de la terreur et de la criminalité. L’acceptation du moindre mal est consciemment utilisée pour conditionner les fonctionnaires comme la population en général à accepter le mal comme tel. Pour n’en donner qu’un parmi maints exemples : l’extermination des juifs a été précédée par une suite très progressive de mesures antijuives, et chacune a été acceptée au motif que refuser de coopérer aurait empiré les choses – jusqu’au stade où rien de pire n’aurait pu arriver ». Sans bien évidemment comparer notre régime à celui du IIIème Reich, ce qui n’aurait guère de sens, il ne me parait pas absurde de garder en mémoire la leçon de la philosophe : accepter à chaque fois le moindre mal ne nous écarte pas nécessairement du pire, il contribue bien souvent à nous en rapprocher.

Pour aller plus loin:

Le système totalitaire, Hannah Arendt

La guerre sociale en France, Romaric Godin

Ce cauchemar qui n’en finit pas, Pierre Dardot & Christian Laval

Responsabilité et jugement, Hannah Arendt

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