Le séisme Ghosn et ses répliques

C’est une annonce qui a fait l’effet d’une bombe au sein du capitalisme et du grand patronat français. Il faut dire que l’arrestation de Carlos Ghosn ainsi que son placement en détention pour fraude fiscale est un véritable coup de tonnerre dans le monde du CAC 40. Le désormais ancien patron de l’alliance Renault-Nissan était effectivement vu comme l’un des plus grands et des plus solides patrons français. Polyglotte, président aux destinées du plus gros constructeur automobile mondial, bien inséré dans tous les cercles du pouvoir politico-économique et bénéficiant d’une aura ainsi que d’un poids considérables dans son rapport de force avec l’Etat – actionnaire de Renault – Carlos Ghosn était vu comme quasiment intouchable.

S’il ne faut pas exagérer la portée de l’arrestation de l’ancien chef d’entreprise et lui accorder une signification qu’elle n’a pas, il me semble néanmoins que celle-ci en même temps que les réactions suscitées en disent très long sur l’état de notre pays. Evidemment, le Japon n’a pas pour ambition de mettre un terme aux turpitudes du capitalisme et l’éviction de Carlos Ghosn répond bien plus à une volonté de prendre le contrôle sur l’alliance Renault-Nissan – il y a quelques années le METI n’aurait sans doute jamais appuyé une telle révolution de palais – dans une logique de protectionnisme toujours plus exacerbé. Il n’en demeure pas moins que cette séquence est riche d’enseignements. Lire la suite

De Nuit Debout aux gilets jaunes, le fil d’Ariane de l’action directe

Voilà désormais une dizaine de jours que la France vit au rythme des gilets jaunes et de leurs actions diverses et variées. Si les incidents qui ont émaillé la journée de samedi ont retenu l’attention, c’est à un véritable mouvement de fond que nous assistons. Bien qu’Emmanuel Macron ait tenté de répondre aux revendications des gilets jaunes dans un discours qui, semble-t-il, était assez fade et creux, il est peu probable que les mots adressés par le locataire de l’Elysée affaiblissent le mouvement – un affaiblissement qui pourrait venir de l’intérieur avec l’autodésignation de représentants du mouvement. Il n’en demeure pas moins que c’est à un mouvement à la fois inédit et protéiforme que nous assistons depuis quelques semaines.

Nombreux ont été les analystes ou les personnalités politiques à tenter d’analyser ou de capter le message desdits gilets jaunes, sans réelle réussite. Il faut dire que les revendications des personnes mobilisées sont extrêmement diverses et que le seul mot d’ordre qui semble se détacher soit le désormais repris presque partout en France « Macron démission ». Cette difficulté à saisir les revendications du mouvement est sans doute inhérente à la forme même de la mobilisation, aux profils des personnes mobilisées (qui semble-t-il ne sont pas des manifestants habituels) ainsi qu’à la grande variété desdites revendications. Pourtant, il ne me parait pas absurde d’affirmer que ce qui importe le plus n’est pas tant les revendications du mouvement que ce qu’il nous révèle en entrant en résonnance avec d’autres mouvements récents dans le pays dans le sens où il s’inscrit dans la continuité de bien des mouvements sociaux très récents. Lire la suite

L’inquiétante érosion du consentement à l’impôt

Depuis plusieurs semaines, le mouvement des gilets jaunes fait la une de l’actualité. Après deux longs papiers consacrés à ce sujet, je crois qu’il convient de revenir sur l’une de ses principales revendications, à savoir la baisse de la fiscalité. Corrélant une hausse du pouvoir d’achat à une baisse de leurs impôts, nombreuses sont désormais les personnes à faire de ladite baisse de l’imposition l’alpha et l’oméga tant de leurs revendications que de leur positionnement politique. Dans le premier papier consacré au mouvement des gilets jaunes, j’évoquais le spectre du boulangisme dans ce mouvement hétéroclite et d’un genre finalement assez nouveau. Il est nécessaire de mieux préciser l’évocation de ce spectre puisque l’un des principaux enseignements de ce mouvement réside à mes yeux dans cette question.

Comme j’ai pu le dire, ce mouvement est hétéroclite et rassemble des colères éparses sur un fond de désespérance de plus en plus profonde dans le pays entre hausse des inégalités et difficulté croissante d’une proportion toujours plus grande des Français à finir le mois. Historiquement, le boulangisme n’était pas vraiment porté par les classes populaires mais bien plutôt par les artisans et les bourgeois dans une sorte de révolte antifiscale qui permettait aisément de ranger le mouvement à la droite de l’échiquier politique. La révolte antifiscale à laquelle nous assistons en ce moment est, me semble-t-il, d’un genre différent en cela qu’elle n’émane pas forcément de bourgeois mais aussi de membres des classes populaires. En ce sens, cette érosion du consentement à l’impôt au sein des classes populaires est tout à la fois le symptôme et la résultante de décennies de néolibéralisme et est, à mon sens, très inquiétante. Lire la suite

Les gilets jaunes ou le révélateur

Annoncé à l’origine sur les réseaux sociaux, le mouvement des gilets jaunes s’est bel et bien tenu samedi dans toute la France. Alors que nombreuses étaient les personnes à se demander quelle serait l’ampleur de la mobilisation dans la vraie vie, ceux-ci ont démontré qu’ils parvenaient à mobiliser plus que sur les réseaux sociaux et les multiples signatures virtuelles, retweets ou autre « j’aime » se sont matérialisés un peu partout en France où des groupes de gilets jaunes ont bloqué des routes, organisé des chenilles voire même des matchs de foot sur les autoroutes. Face à l’ampleur de la mobilisation, qui semble d’ailleurs se poursuivre bien que baissant en intensité, le gouvernement est resté sourd.

Comme je l’avais déjà écrit vendredi dernier, je pense que certaines des colères portées par les gilets jaunes sont légitimes et se sont surimposées à la revendication première qui concernait la hausse des taxes sur les carburants et uniquement ce point. Face à ce qu’il faut appeler une mobilisation réussie, il importe à mes yeux de tenter d’esquisser une analyse de ladite mobilisation ainsi que des réactions qu’elle a suscitées en cela qu’elles sont révélatrices à de multiples échelles : elles permettent évidemment d’en apprendre plus sur les auteurs de ces réactions mais elles permettent également de tirer des enseignements sur le mouvement en lui-même et donc à permettre de mieux l’appréhender à quelques jours d’une mobilisation non plus nationale mais parisienne.

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Les gilets jaunes et le spectre du boulangisme

La dernière fois qu’Emmanuel Macron s’était exprimé lors d’un journal télévisé, c’était à la suite du remaniement. Après plusieurs jours de flou il avait finalement pris la parole pour expliquer qu’il maintenait son cap et qu’il était convaincu du bien-fondé de sa politique. C’était il y a à peine quelques semaines et rien ne laissait alors suggérer que le monarque présidentiel prendrait à nouveau la parole dans un avenir proche. C’est pourtant ce qu’il a fait mercredi soir en direct du porte-avion Charles de Gaulle comme pour signifier à tout le monde qu’il se présentait comme un chef prêt à braver la tempête.

Il faut dire que le locataire de l’Elysée et son gouvernement attendent avec une appréhension certaine de voir quelle sera l’ampleur de la mobilisation des gilets jaunes prévue demain. Appelant à bloquer les routes pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants, le mouvement s’est progressivement amplifié pour désormais agréger de nombreuses colères et un fort ressentiment à l’égard d’un pouvoir toujours plus imbu de lui-même et enfermé dans sa tour d’ivoire. Si cette mobilisation citoyenne et spontanée fait si peur à Emmanuel Macron, c’est assurément parce qu’elle est difficilement prévisible et encore moins contrôlable. Faut-il donc voir dans cette mobilisation du 17 novembre le début d’un mouvement capable d’emporter Macron et sa caste ? J’en doute fortement tant ses aspirations profondes révèlent une forme d’égoïsme en même temps qu’une nostalgie d’un poujadisme encore vivace chez certaines catégories de la population. Lire la suite

De quoi la soi-disant augmentation des salaires est-elle le nom ?

S’il y a bien une étiquette qui colle à la peau d’Emmanuel Macron et de son gouvernement depuis leur arrivée à la tête du pays, c’est celle qui les résume à une caste au service des plus puissants et des plus riches. La suppression de l’ISF, l’instauration d’une flat-tax couplée à la baisse des APL et plus largement à la politique menée par ce gouvernement et cette majorité suffisent à démontrer à quel point nous sommes en face d’un gouvernement de classe qui arrose les plus riches de cette société tout en retirant les miettes aux plus démunis.

Toute la communication du monarque présidentiel et de sa camarilla vise donc depuis un certain temps à arracher cette image de président des riches. Malgré tous les efforts déployés, cette image est là et bien là. La colère qui gronde dans tout le pays est là pour le rappeler ainsi que le fait que Macron semble désormais inaudible pour la plupart de la population. La dernière trouvaille communicationnelle de la caste a donc été de souligner à grand trait la supposée augmentation des salaires qui découlerait d’une baisse des cotisations sociales payées par les salariés. Il va sans dire que derrière l’enfumage d’une telle annonce, se niche en réalité une escroquerie bien sombre. Lire la suite

Et Marseille s’effondra

Il est aux alentours de 14h30 ce samedi quand l’écran de mon téléphone s’allume pour afficher une notification de l’application de France Info. A quelques minutes du lancement de la marche blanche en hommage aux victimes de la rue d’Aubagne, celle-ci indique que les recherches sont définitivement terminées dans les décombres des bâtiments effondrés et que les sauveteurs ont l’assurance qu’il n’y a pas d’autres corps sous les gravats. Cette notification vient clore une semaine pénible et douloureuse au cours de laquelle nous avons vu le bilan s’alourdir progressivement. De l’effondrement des immeubles le lundi 5 novembre à la fin des recherches le 10 novembre, chaque jour ou presque une ou plusieurs notifications sont venues lester le bilan qui est finalement de huit morts.

Impuissants, nous avons été forcés de voir s’égrener cette liste mortuaire sans rien pouvoir y faire pendant qu’en parallèle, les responsables de ce carnage pavoisaient dans les médias ou sur le terrain en expliquant qu’ils avaient fait tout ce qui était dans leurs possibilités pour éviter un tel drame mais que, comble de l’indécence nous y reviendrons, ils ne pouvaient rien face à la puissance des éléments naturels. Comme un symbole de plus, un balcon s’est effondré lors du passage de la marche blanche ce samedi, symbole d’une ville en train de s’écrouler sur elle-même tandis que l’équipe municipale assure que tout va bien et qu’elle a tout fait pour éviter les drames. Il est plus que temps de démasquer les criminels et de démontrer à quel point le drame de la rue d’Aubagne n’est pas fortuit mais bien la conséquence en même temps que le symbole d’une politique bien plus large. Lire la suite

Les sanctions contre l’Iran, révélateur de la mainmise étasunienne

Il y a deux jours se sont tenus les midterms aux Etats-Unis, ces élections de mi-mandat au cours desquelles sont renouvelés totalement la chambre de représentant et partiellement le Sénat ainsi que les postes de gouverneur. En faisant basculer la chambre des représentants dans le camp démocrate, ceux-ci ont marqué une forme de rupture en cela que la toute-puissance des Républicains sur les institutions n’est plus. Donald Jr Trump a beau se voiler la face et fanfaronner de résultats exceptionnels, il n’en demeure pas moins vrai qu’il pourrait avoir plus de mal que par le passé à mener à bien sa politique en même temps qu’il risque d’être soumis à de multiples enquêtes lancés par les Démocrates. Il y a toutefois un point sur lequel ces élections ont de grandes chances de n’avoir aucun effet, la politique extérieure des Etats-Unis.

Comme le met très bien en évidence le Manière de voir n°159 publié en juin de cette année et abordant le sujet de la nouvelle Guerre froide, les Démocrates sont nombreux à s’être désormais ralliés aux positions des faucons républicains en termes de politique étrangère. Si Donald Jr Trump apparait comme un radical prêt à tout pour aider son allié israélien, il serait injuste de dire qu’il représente une exception dans la manière d’aborder la politique étrangère de son pays. Ainsi, le retrait des Etats-Unis de l’accord de Vienne (plus connu sous le nom de JCPoA) qui prévoyait une levée des sanctions économiques à l’égard de l’Iran en échange de l’autorisation de surveillance de l’enrichissement nucléaire est le symbole de ce que l’on pourrait appeler la « faucaunisation » des positions étasuniennes. Le retour des sanctions à l’égard de l’Iran tende également à démontrer à quel point les Etats-Unis demeurent puissants et leur mainmise incontestée ou presque. Lire la suite

Autoritarisme, l’enfant monstrueux du néolibéralisme

Orban, Trump, Salvini, Bolsonaro, la liste des dirigeants autoritaires ayant pris le pouvoir ces dernières années ne cesse de s’allonger. S’égrenant comme l’on récite une litanie à la messe, les noms de ces dirigeants ne cessent de susciter effroi et sidération en regard de leurs discours et des politiques qu’ils entendent mener (ou mènent une fois au pouvoir). Si l’on ajoute à ces noms, ceux des dirigeants désignés comme autoritaires déjà solidement en place tels Xi Jinping, Mohammed Ben Salmane, Recep Tayyip Erdogan ou Vladimir Poutine, on se rend assez rapidement compte du vent mauvais qui souffle sur la planète, entre nationalistes zélés et partisans d’une violence accrue contre leurs opposants. Ce Zeitgeist, cet « esprit du temps », a ceci de particulier qu’il s’étend sur toute la planète mais surtout que, dans la plupart des cas, c’est à l’issue d’élections (régies par des modes de scrutin très divers) qu’il se répand progressivement – élections précédées par des campagnes au cours desquelles les différents candidats ne cachent pas leur penchant autoritaire.

En regard de cette montée de ce qui est tantôt appelé populismes tantôt placé sous le vocable de « démocratie illibérale », bien des dirigeants et des médias nous servent à l’envi l’antienne selon laquelle l’antidote à cette montée des autoritarismes partout sur la planète serait le néolibéralisme si bien que nous sommes progressivement en train de nous retrouver pris dans une mâchoire d’airain entre le néolibéralisme d’une part et cet autoritarisme nationaliste de l’autre – ladite mâchoire étant assurément symbolisée par la volonté d’Emmanuel Macron de se placer en rempart de Salvini ou Orban. Il ne s’agit évidemment pas de faire des généralisations ou de nier les spécificités de chacun des pays mais il me semble pourtant que des éléments permettent de tisser une forme de fil d’Ariane et que bien des points de fuite convergent vers une même conclusion: cet autoritarisme qui se répand n’est pas opposé au néolibéralisme, il en est son émanation. Lire la suite

Mélenchon, la perquisition et l’hystérie médiatique

A moins d’avoir vécu dans une grotte au cours de ces dernières semaines, personne ou presque n’a pu échapper aux multiples perquisitions qui ont frappé la France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon ainsi que les suites desdites perquisitions allant des réactions du candidat à la présidentielle aux multiples éditos enflammés des rédactions en passant par des remarques toutes plus acerbes les unes que les autres venant de personnalités politiques bien promptes à sauter sur l’occasion pour tenter de décrédibiliser la France Insoumise ainsi que son porte-parole lors de la dernière élection présidentielle. Tout s’est effectivement passé comme si la seule et unique information véritablement importante durant les jours qui ont suivi les perquisitions était tout à la fois lesdites perquisitions et les réactions de Monsieur Mélenchon.

Pris dans une espèce de tourbillon tant médiatique que politique, nous étions forcés d’assister – avec sidération pour certains, avec rage pour d’autres – à la mise en place d’une forme de mâchoire d’airain visant à opposer frontalement Jean-Luc Mélenchon d’une part et les médias d’autre part dans une forme d’appel au manichéisme assez malsain. Oser dire que les perquisitions étaient disproportionnées faisait quasiment de vous un dangereux terroriste prêt à mettre à mal l’Etat de droit (pour peu qu’il existe encore) quand critiquer la réaction de Mélenchon concourait, selon certains, à vous ranger dans la case de vassal du capital. Comme souvent dans pareille situation, il me semble que c’est dans la complexité que réside la pertinence et dans le refus des concessions d’un côté comme de l’autre. Lire la suite