L’autre lutte des classes (sur la culture légitime et les cultures populaires)

L’école d’Athènes – Raphaël

Depuis quelques semaines, la série Lupin estampillée Netflix connaît un succès mondial, une première pour une série française produite par le mastodonte étatsunien. Si les polémiques pestilentielles et racistes qui l’ont entourée (et continuent de le faire) disent bien quelque chose de la société dans laquelle nous vivons, ce sont bien plus les réactions de mépris à l’égard d’une série accusée d’abaisser l’œuvre de Maurice Leblanc qui m’intéressent ici. Un nombre conséquent de personnes se sont effectivement saisies de l’occasion pour agonir les cultures populaires, présentées comme moins noble que la culture légitime (musée, classiques littéraires, etc.). Bien évidemment, Lupin n’est qu’un prétexte et ce mépris de classe généralisé parmi les membres des classes supérieures – et moyennes-supérieures, ceci est important – s’exprime régulièrement de manière plus ou moins dissimulée.

Les confinements successifs ont en quelque sorte joué le rôle de révélateur et de catalyseur de cette dynamique. L’appel à l’ouverture des librairies « parce que la lecture c’est essentiel vous comprenez » de la même manière que le retentissement causé par le partage par France Culture d’une émission où Bourdieu expliquait que le musée était une manière de se distinguer pour les classes supérieures sont là pour en témoigner. L’on pourrait voir dans ce sujet qu’une sorte de débat d’arrière-garde, n’intéressant que quelques personnes. Je crois au contraire que cette opposition entre la culture bourgeoise et légitime d’une part, les cultures populaires d’autre part participe grandement de la lutte des classes et a certainement pour effet d’être l’une des causes interdisant le renversement de l’ordre établi.

Une (très) brève histoire de la lutte des classes

Pour bien saisir le rôle fondamental joué par ce conflit entre les cultures légitime et populaires, le détour par les théories marxistes est indispensable. Pour être clair d’emblée, dans un souci d’accessibilité et de longueur du développement, ces deux paragraphes ne seront qu’une très courte introduction. Karl Marx, dans ses écrits, explique donc que la lutte des classes est le moteur de l’histoire. Celle-ci, contrairement à une idée parfois répandue n’apparait pas avec le capitalisme et la classe bourgeoise aujourd’hui dominante a été révolutionnaire à un moment de l’histoire économique et politique – pour faire tomber l’aristocratie. En régime capitaliste la société se divise ensuite en deux classes : la bourgeoisie propriétaire des moyens de production d’une part et le prolétariat qui n’a que sa force de travail à vendre pour subsister d’autre part.

Évidemment les sociétés de la fin du XIXème siècle ne sont pas les mêmes que nos sociétés contemporaines mais la lecture marxiste conserve sa pertinence dans la mesure où, en France, le prolétariat représente encore peu ou prou 55% de la population si l’on agrège les employés et les ouvriers – la part pourrait allègrement grimper pour peu que l’on accepte de considérer les retraités qui étaient employés ou ouvriers comme des prolétaires. L’une des grandes différences avec l’époque contemporaine de Marx est assurément l’apparition d’une petite bourgeoisie intellectuelle qui n’existait pas vraiment par le passé. Ce changement qui pourrait sembler anecdotique a pourtant eu des conséquences essentielles dans la mesure où c’est bien du côté où bascule cette petite-bourgeoisie intellectuelle que dépend le rapport de forces : qu’elle soit du côté de la bourgeoisie et le capitalisme est tranquille, qu’elle bascule vers le prolétariat et la coalisation rend une remise en cause de celui-ci possible.

Culture légitime comme distinction

C’est ici qu’entre en jeu la lutte entre la culture bourgeoise légitime – on aura bien compris que lorsque j’utilise le terme légitime c’est en me plaçant du point de vue de la bourgeoisie – et les cultures populaires. Ce qu’il faut bien saisir, en effet, c’est que cette petite-bourgeoisie intellectuelle dont j’ai parlé plus haut est souvent plutôt favorable à un État social, à une lutte contre les inégalités, etc. Pour schématiser l’on pourrait dire qu’il s’agit de ce centre-gauche favorable aux idées keynésiennes sur l’État-providence mais qui peut, sous la pression d’une séquence politico-économique faire alliance avec les représentants du prolétariat pour arracher des avancées sociales majeures. Les grands conquis sociaux dans ce pays (1936, 1944-1945, 1968, 1981) sont consécutifs à une alliance de ce type.

La petite-bourgeoisie intellectuelle est donc globalement en opposition avec la bourgeoisie sur les questions économiques mais, et c’est sans doute là un des angles morts de bien des analyses politiques, quelque chose réunit ces deux classes sociales, la culture légitime. La subversion du clivage économique par le clivage culturel a finalement abouti à ce qu’une bonne part de la petite-bourgeoisie épouse les idées économiques de la bourgeoisie. La culture légitime y a joué le rôle de distinction dans la mesure où celle-ci (des grands classiques littéraires aux musées prestigieux en passant par de la musique noble) s’est évidemment construite en opposition aux cultures populaires vues comme dégénérées. Ce pivot a permis une alliance de classes, un retournement d’alliance même si l’on veut être rigoureux. Retournement (ou trahison) que l’on retrouve dans l’ensemble ou presque des périodes précitées : pour 1936 les Radicaux renversent le Front Populaire et s’allient avec la droite, pour 1944-1945 le PCF isolé finit par ne pas aller aussi loin qu’il aurait pu étant donné les circonstances, pour 1968 ce sont les élections consécutives au large mouvement social qui consacrent le retour en grâce de De Gaulle (et l’on voit bien tous ce que les soixante-huitards médiatiques sont aujourd’hui, des conservateurs de la pire espèce), enfin pour 1981 ce fut la fameuse parenthèse ouverte en 1983 et jamais refermée depuis par le PS.

Cultures populaires et accusation de beauferie

Pour parvenir à mettre en place cette culture distinctive, pivot central d’une alliance de classes au détriment du prolétariat, il faut bien évidemment diaboliser ou tout du moins critiquer vertement les cultures populaires. Contrairement à la culture bourgeoise et légitime qui, nous dit-on, élève les esprits et se retrouve donc promue par le ministère de LA (le singulier est important) Culture – comprendre bourgeoise – les cultures populaires sont présentées comme abêtissantes et pas dignes d’intérêts. Le football présenté comme un monde rempli de beaufs est particulièrement intéressant à ce titre. L’on peut y ajouter un grand nombre d’éléments : les films grand public, les séries plébiscitées (pas par Télérama), le rap, etc.

En d’autres termes, et c’est un phénomène que l’on peut constater sur les réseaux sociaux, certains prennent un malin plaisir à aller contre les tendances pour mieux se démarquer. On peut y voir un positionnement un peu risible mais si l’on accepte de passer au niveau supérieur – le seul intéressant selon moi – c’est-à-dire celui des dynamiques globales et des grandes tendances, ceci est précisément un moyen de se distinguer et de rejeter les cultures populaires. Jul ? Un décérébré qui n’est aimé que par des idiots. Le football ? Un sport de brutes suivi par des beaufs voire des racistes. Les tags ? De la dégradation de vandales et assurément pas de l’art. L’on peut étirer la liste à l’infini. Tout est fait pour que cette petite-bourgeoisie intellectuelle ait en horreur les goûts du prolétariat et in fine le prolétariat lui-même.

Comprendre les ressorts du prolétariat

Ce qu’il faut bien saisir c’est qu’il ne s’agit pas de trouver génial les cultures populaires pour la simple raison qu’elles sont populaires. Les goûts sont divers et l’objet de ce développement n’est pas de déterminer si la musique de Jul, la série Lupin ou les tags du Cours Julien à Marseille sont plus ou moins esthétiques. Premièrement tout le monde se fout de mes goûts mais, surtout, ce serait passer complètement à côté du sujet. Ce qui importe en effet n’est pas d’apprécier ou pas ces éléments mais bien de comprendre les ressorts qui animent le prolétariat et la raison pour laquelle des artistes ou auteurs considérés comme populaires (dans tous les sens du mot) parlent à autant de monde.

De la même manière, il est aisé de s’indigner, de s’offusquer, de se moquer du fait que TPMP ou les émissions de téléréalité fassent autant d’audiences mais une fois que l’on a dit cela on n’est guère plus avancé. Pourquoi ce genre de programmes et de contenus plaisent ? Là est la seule question qui vaille. La position méprisante et goguenarde du philosophe sorti de sa caverne qui prétend apporter la vérité aux gueux a peu de chances de convaincre qui que ce soit. Ces artistes arrivent finalement à faire ce qu’une certaine gauche est devenue incapable de faire, parler à la classe qu’elle est censée défendre.

L’éducation populaire comme clé

J’ai évoqué plus haut le ministère de LA Culture. L’histoire de sa création est tumultueuse puisqu’il s’est fondé sur l’assassinat de l’éducation populaire ainsi que l’explique très bien Franck Lepage dans sa conférence – à retrouver dans « Pour aller plus loin ». Sans doute est-ce la piste la plus pertinente à creuser pour transformer ces cultures populaires en éléments de politisation accrue. L’éducation populaire porte un nom qui peut la desservir dans la mesure où on pourrait avoir l’impression qu’il s’agit d’apporter la culture au prolétariat alors même que son ambition est bien de faire vivre et de développer une culture prolétarienne en partant du principe que toutes les cultures ont à être respectées. Il ne s’agit assurément pas de rejeter les grands classiques littéraires ou les musées mais d’en avoir une approche populaire et prolétaire.

Pour revenir aux exemples cités en introduction, il serait tout à fait possible de partir des séries, y compris produites par Netflix, pour en faire une utilisation politisée qui participerait à la conscientisation du prolétariat. The Crown ne parle que très peu des luttes ouvrières sous le mandat de Margaret Thatcher, là est un angle. De la même manière, si Lupin peut permettre d’ouvrir des personnes qui ne le connaissaient pas à l’œuvre de Maurice Leblanc et surtout d’apprendre que le personnage du gentleman-cambrioleur est, à l’origine, d’inspiration anarchiste alors nous aurons fait avancer les choses.

Renverser l’alliance

Cette défense acharnée de l’éducation populaire vise évidemment à un objectif de retournement d’alliance. Comme expliqué tout au fil de ce développement, la focale mise sur la culture légitime vise avant tout le verrouillage de l’ordre établi. Il faut être conséquent, le prolétariat isolé n’a que peu de chances de parvenir à renverser l’ordre établi ou même à obtenir de menues avancées sociales. Il faut donc travailler à cette convergence entre la petite-bourgeoisie intellectuelle et le prolétariat, en d’autres termes mener une bataille culturelle au sens gramscien du terme. Parce que c’est sans doute là l’une des erreurs fréquentes, penser qu’une prise de pouvoir suffirait.

L’on ne décrète pas un changement de mœurs tout comme on ne lutte pas facilement contre la force d’inertie. La guerre de position si chère au penseur italien doit se mener dès à présent pour faciliter la guerre de mouvement ensuite et surtout s’assurer que la victoire ne soit pas qu’éphémère. Dans le cas contraire, cela pourrait aisément se transformer en victoire à la Pyrrhus qui, loin de nous faire gagner, nous ferait encore perdre du temps. Sans ce retournement d’alliance, l’horizon parait bouché. Il n’y a toutefois pas de fatalisme à cette situation et le double renversement – d’alliance et de l’ordre établi – pourrait bien survenir du fait de la situation très particulière que nous vivons. À condition de s’en donner les moyens. Au travail donc pour exproprier les expropriateurs ou, pour reprendre une expression de Jul, sortir le capital volé.

Plus loin :

Quand la gauche essayait, Serge Halimi

Discours du 20 et 21 avril 1798 à l’Assemblée législative, Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet

Incultures 1: L’Éducation populaire ils n’en ont pas voulu monsieur, Franck Lepage

Retour à Reims, Didier Eribon

Manifeste du parti communiste, Karl Marx & Friedrich Engels

Une autre histoire des classes sociales, Anthony Pouliquen

Le Talon de fer, Jack London

Le Petit Bourgeois Gentilhomme, Alain Accardo

Un commentaire sur “L’autre lutte des classes (sur la culture légitime et les cultures populaires)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s