Uber, les taxis et le manichéisme

Les taxis ont donc obtenu ce qu’ils voulaient : le 3 juillet dernier, les dirigeants d’Uber ont annoncé la suspension d’UberPOP dans un communiqué de presse. Cette décision a suscité des réactions partagées. D’un côté, les défenseurs d’Uber ont fait part de leur colère arguant que les taxis étaient une caste protégée par l’Etat et qui faisait tout pour empêcher la concurrence d’émerger. De l’autre, des personnes se sont félicitées que la loi soit enfin appliquée, le Premier Ministre Manuel Valls en tête.

Toutefois, l’idée qui prédominait dans l’opinion était celle que les méchants taxis avaient tout fait (et réussi à le faire) pour empêcher le gentil Uber de travailler et de moderniser la profession. Je caricature ? A peine ! Pendant toute la durée de la confrontation taxis contre Uber, nous avons eu droit à toutes les caricatures possibles et imaginables : les chauffeurs taxis seraient des diables tandis qu’Uber serait un ange à en croire certaines personnes. Pourtant, loin de cette simplification ridicule et de ce manichéisme outrancier, la vérité est bien plus complexe que cela. Et comme le disait un ancien responsable des services secrets israéliens dans le (très bon) documentaire The Gatekeepers : «Il n’y a pas de noir ou de blanc. Il n’y a que des nuances de gris». Lire la suite

L’idée européenne n’est plus

Aujourd’hui, l’idée européenne est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu une notification sur mon téléphone : «Accord trouvé. Tsipras capitule. La ligne dure l’emporte.» Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. La Grèce et ses créanciers sont donc parvenus à un accord dans la nuit de dimanche à lundi. Enfin, accord est un bien grand mot. L’Europe a contraint Alexis Tsipras à une reddition sans condition. En brandissant la menace d’un Grexit, même temporaire, l’Allemagne et ses alliés finlandais et slovaques ont imposé leur vision au reste de l’UE. La dureté des exigences heurtait plusieurs fonctionnaires européens lundi matin. Un «catalogue des horreurs», résumait même le magazine allemand Der Spiegel.

Alexis Tsipras représentait surement le dernier espoir de voir la politique européenne infléchie vers plus de justice sociale et de voir l’émergence d’une Europe plus solidaire et plus inquiète du bien-être de ses peuples plutôt que de critères abstraits et mathématiques. 60%-3%-Règle d’or ou la Sainte-Trinité défendue par l’orthodoxie allemande. Si cette position peut se comprendre en période de prospérité, elle devient complétement absurde en période de récession et n’aboutit qu’à détruire le tissu social des pays où elle est appliquée. Les différents gouvernements européens sont pourtant tous unanimes sur l’accord conclu cette nuit : ils auraient sauvé l’Europe selon eux en évitant le Grexit. Leur autosatisfaction suintante me fait penser à ces personnages de La Peste qui effectuent une danse macabre autour du corps des pestiférés. Sauf que dans notre cas le mort est l’idée européenne. Lire la suite

L’austérité en Grèce, c’est la Peste

Dans une lettre au cours de laquelle il répondait à Roland Barthes et à sa critique acerbe de La Peste, Albert Camus écrit : «la terreur en a plusieurs [de visages], ce qui justifie encore que je n’en aie nommé précisément aucun pour pouvoir mieux les frapper tous». Le caractère allégorique du récit nous permet donc d’appliquer sa morale à d’autres situations que des situations de guerre. Certains journalistes et écrivains japonais ont d’ailleurs utilisé le roman du Prix Nobel de littérature pour faire une lecture de la catastrophe de Fukushima et de ses conséquences.

En profitant du fait que le roman de Camus ait plusieurs portées, il me semble loin d’être absurde de relire la crise grecque et surtout l’austérité qui est imposée au pays depuis 2010 selon le point de vue de La Peste. Tout, en effet, concourt à rapprocher l’austérité insoutenable que subissent les Grecs depuis cinq ans à l’épidémie de peste qui frappe la ville d’Oran et ses habitants dans le livre de Camus : l’éternel présent imposé par le fléau, le fait qu’il frappe tout le monde, les différentes positions adoptées par les gens pour répondre à cette maladie. Lire la suite

11 juillet 1995, l’Europe redécouvre l’effroi

20 ans déjà. 20 ans déjà que 8 372 hommes et adolescents bosniaques ont été massacrés par des unités de l’Armée de la République serbe de Bosnie sous le commandement du général Ratko Mladić au simple motif qu’ils étaient musulmans. Plus de 50 ans après la deuxième Guerre mondiale, ses camps de concentration et sa solution finale, des hommes et des adolescents ont donc été massacrés en vertu d’une «épuration ethnique» menée par des milices serbes. Les Hommes seraient-ils à ce point inhumains pour ne pas apprendre de leur passé ? Il semblerait que oui, malheureusement.

20 ans déjà oui. Mais 20 ans à peine, aussi. C’est quoi 20 ans à l’échelle de l’Histoire ? Rien du tout. Une génération tout au plus. Tout ça pour dire que non, ce massacre n’est pas une péripétie lointaine. A l’heure où les partis d’extrême droite progressent partout en Europe, souvenons-nous de ce massacre motivé par des simples raisons ethniques. De Viktor Orban en Hongrie à Aube Dorée en Grèce, les arguments violents et ethniques sont encore présents en Europe. Si Srebrenica nous rappelle une chose, c’est que la paix est, comme la démocratie, quelque chose d’extrêmement fragile. Lire la suite

Non Monsieur Boutih, ma génération n’est pas « radicale »

Paru en plein milieu de la crise grecque, le rapport de Malek Boutih sur les phénomènes de radicalisation et notamment du jihadisme est passé relativement inaperçu. Et pourtant, quelle charge contre la jeunesse ! Son rapport intitulé sobrement « Génération Radicale » nous donne une image caricaturale de la jeunesse. Les jeunes seraient en soif de reconnaissance, radicalisés et banaliseraient la violence à en croire les conclusions dudit rapport. En outre, toujours selon ce rapport la jeunesse serait «frustrée» et «prête à basculer» dans le radicalisme religieux.

Cette violente charge contre la jeunesse va même plus loin puisque le rapport oppose aux jeunes « qui rêvent de réussite rapide et clinquante» les adultes dont « la bien-pensance  enjoint les jeunes à l’abnégation et à la modération ». Après la lutte des classes, voici venu le temps de la lutte des générations si l’on lit entre les lignes de ce rapport. Néanmoins, ce rapport est truffé de caricatures sur la jeunesse. S’il aborde un problème important, il ne propose ni le bon constat ni les bonnes causes et encore moins les bonnes réponses pour endiguer le mal-être d’une certaine partie de la jeunesse. Lire la suite

Dalil Boubakeur contre Valeurs Actuelles ou l’art de ne pas aborder les vrais problèmes

En suggérant que les églises désaffectées puissent être transformées en mosquées, Dalil Boubakeur ne pensait pas déclencher une polémique telle que des personnes comme Eric Zemmour, Nicolas Sarkozy ou Alain Finkielkraut se sentent obligées de signer une pétition dans Valeurs Actuelles pour affirmer : «Ne touchez pas à nos églises ». Selon l’hebdomadaire, les propos du futur ex-président du CFCM sont une « provocation » et illustrent à merveille la théorie du grand remplacement si chère à Eric Zemmour et Renaud Camus.

Que des intellectuels, ou du moins des personnes prétendant l’être, s’oppose avec véhémence à un simple « pourquoi pas ? » lâché par Dalil Boubakeur à Jean-Pierre Elkabach et évoque la théorie du grand remplacement peut se comprendre. Mais qu’un homme politique de premier plan, chef de l’opposition et ancien président de la République cosigne cette pétition et ne tente pas d’aborder le sujet de manière constructive en jetant de l’huile sur le feu, cela ne me semble pas raisonnable. « Le courage, disait Jaurès, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques ». Tentons donc d’aborder les vraies questions que pose cette opposition.
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L’impérieuse nécessité de réformer le système bancaire

Qui se souvient encore du septième engagement de François Hollande lors de la campagne présidentielle de 2012 ? « Je séparerai les activités des banques qui sont utiles à l’investissement et à l’emploi, de leurs opérations spéculatives » écrivait l’alors candidat à l’Elysée. Et pourtant, force est de constater que, plus de trois ans après son arrivée à la présidence, cette promesse a été rangée dans le fond des placards. Et alors ? me direz-vous, ce n’est qu’un énième renoncement de celui qui avait désigné la finance comme son premier ennemi. On n’est plus à une promesse non tenue près diront certains. Pourtant, je pense que réformer le système bancaire et séparer les activités de dépôt des activités de spéculations est primordial, non seulement pour restaurer la confiance mais aussi pour prévenir une nouvelle crise causée par les actions de certaines banques.

Aujourd’hui, avec la crise grecque, le débat doit être remis sur la table à mon sens. Les tenants forcenés de l’austérité, ceux qui ne veulent à aucun prix entendre parler d’une renégociation de la dette hellène nous expliquent qu’ils défendent cette position non seulement pour le principe mais aussi pour l’intérêt du contribuable français. Annuler la dette grecque couterait 600€ à chaque Français nous disent-ils. Et c’est bien là que la nécessité de réformer le système bancaire apparaît : ce sont les banques qui ont prêté à des taux faramineux à la Grèce, pourquoi le contribuable devrait-il payer les pots cassés d’investissements à haut risques ? Lire la suite

Et maintenant on fait quoi Angela ?

Le non, OXI, l’a donc emporté lors du référendum grec. Plus de 60% des Grecs ont exprimé leur refus de la politique d’austérité imposée depuis près de 5 ans par la Troïka. Avant le référendum, le FMI avait déjà commencé à se désolidariser de la BCE et de la Commission Européenne en exigeant une restructuration, voire un effacement, de la dette grecque. Barack Obama s’est joint à cette demande du FMI, à la surprise générale. Les institutions européennes se retrouvent donc seules à exiger obstinément des mesures d’austérité de la part du gouvernement Grec.

Angela Merkel apparait donc comme la grande perdante de ce que certains appellent désormais l’OXI Day. Le non franc et massif que les Grecs ont exprimé aujourd’hui s’exprime avant tout à l’Allemagne, à Angela Merkel et à Wolfgang Schäuble, ministre des finances allemand et tenant d’une ligne dure à l’égard de la Grèce. « Un non à l’hégémonie allemande » titrait Der Spiegel peu après l’annonce des premiers résultats partiels. Alors quelles conséquences en Allemagne du non grec ? Lire la suite

Et si Tsipras avait déjà gagné ?

Vendredi, et pour la première fois depuis l’annonce de la tenue du référendum, le oui est apparu en tête dans un sondage. Selon ce dernier le oui devance désormais le non d’un peu plus d’un point à 44,8% contre 43,4. L’autre enseignement principal de ce sondage est que près de 12% des Grecs sont encore indécis et ne savent pas s’ils voteront oui ou non ce dimanche. Faut-il y voir l’effet de la campagne médiatique et politique menée par les institutions européennes et certains médias grecs visant à faire peur aux Grecs en leur promettant le chaos si le non sortait vainqueur ? Certainement.

Ce resserrement entre les deux positions-dimanche dernier le non était encore donné largement gagnant dans les sondages (entre 60 et 70%)-réjouit d’une part les tenants de la rigueur et d’autre part les contempteurs d’Alexis Tsipras. Ceux-ci vont même jusqu’à réclamer la démission du Premier ministre grec en cas de victoire du oui. Martin Schulz a, par exemple, appelé à la mise en place d’un gouvernement de technocrates à partir de lundi en cas de victoire du oui au référendum qui constituerait selon lui un cinglant revers pour le leader de Syriza. Et pourtant, à y regarder de plus près, quel que soit le résultat du référendum, Tsipras semble avoir déjà gagné plusieurs batailles. Lire la suite

La crise grecque, les Européens et Camus

Alors qu’Alexis Tsipras avait fait parvenir deux lettres signifiant sa volonté de continuer les négociations, l’Allemagne par la voix d’Angela Merkel a fermement rejeté toute tentative de compromis, ajoutant même le mépris à ce refus catégorique puisque la chancelière allemande a affirmé que « l’avenir de l’Europe n’[était] pas en jeu » et que « La situation en Grèce est surtout une souffrance pour les gens en Grèce ».

« L’absurde, écrivait Camus en 1942 dans Le Mythe de Sisyphe, naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». En pastichant la célèbre formule du philosophe, on pourrait dire que dans le cas de la crise grecque, l’absurde naît de l’appel grec à la renégociation et le silence déraisonnable de la Troïka. Il me semble que la pensée de Camus peut être appliquée à la crise grecque et à ses répercussions sur l’Union Européenne et les Européens. Lire la suite