Kidzania, stade suprême du capitalisme

A la mort d’Aldous Huxley en 1963, on a retrouvé des carnets avec des dizaines de manuscrits. Conformément à ses dernières volontés, lesdits manuscrits n’ont jamais été publiés et sont dévoilés de manière parcellaire au compte goutte. Parmi tous ces manuscrits, on trouve ce qui semble être, sinon la suite, au moins un cousin de son livre à succès Le Meilleur des mondes. Dans une écriture quasi illisible on croit pouvoir discerner le titre de son roman : Kidzania ou le pire des mondes. Aussi a-t-on la tentation de rapprocher ce manuscrit du livre que j’ai précédemment cité.

Si Aldous Huxley, dans Le Meilleur des mondes, dénonce les méfaits de l’eugénisme et les risques que fait courir ce modèle sur nos libertés, dans ce manuscrit l’auteur britannique émet une sévère critique du système capitaliste. Il y décrit la glorification de l’argent ainsi que l’avènement de ce qu’il désigne sous le vocable d’ère matérialiste. Il imagine même un symbole paroxystique de cette société toute entière dirigée vers le profit et l’accumulation de capital : Kidzania. Ce lieu fictif est, pour Aldous Huxley, l’endroit où les enfants sont éduqués au capitalisme de manière ludique (un peu comme les enfants éduqués très rapidement au plaisir et au soma dans Le Meilleur des mondes). Lire la suite

La pauvreté, ce fléau jamais vaincu

« Il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse». Ce passage, épilogue célèbre de La Peste, résume bien notre position à propos de la pauvreté. Alors que l’on pensait que la marche en avant et le progrès des conditions sociales étaient irrésistibles, la froide réalité vient nous rattraper et nous montrer que non il ne faut jamais baisser la garde dans ce combat permanent.

Pour tout vous dire c’est la phrase de Jacques Séguéla qui m’a fait sortir de mes gonds. Après le coup de la vie ratée à 50 ans si on n’a pas de Rolex, le voilà qui nous explique que les SDF-lui les appelle «clochard» signe d’un certain dédain et d’un mépris pour ces personnes- pourraient mettre de côté 1500€ par mois s’ils le souhaitaient vraiment. C’est vrai que le SDF apprécie sa position et peut se payer le luxe de rester dans la rue par un froid glacial ou sous un soleil de plomb. Mais la problématique est bien plus large que celle des SDF, elle touche une part bien plus large de la population. Lire la suite

Le féminisme, malade des féministes

L’évènement du parc Leo Lagrange à Reims a suscité de nombreuses réactions. Aux politiques, aux journalistes et à SOS Racisme qui, sans réfléchir, ont tout de suite crié à l’acte islamiste et crié en chœur que c’était notre mode de vie qui était attaqué sont venus s’ajouter certains féministes (ou personnes prétendant l’être) pour nous expliquer qu’il était scandaleux qu’on parle plus de «lutte contre l’islamisation de notre société» que de lutte contre les actes sexistes. Ainsi en est-il d’un long article de Madmoizelle. Cette position victimaire et provocatrice à bien des égards ne me semble pas être la bonne pour réellement faire avancer l’égalité entre les sexes.

Je sais bien que je ne me ferai pas que des amis en critiquant le féminisme tel qu’on le voit à l’œuvre aujourd’hui mais je ne pense pas être le seul à penser que les féministes d’aujourd’hui ont quelque peu dévoyé la lutte juste qui était celle des premières féministes. Lorsque Simone de Beauvoir publie Le Deuxième sexe en 1949, sa revendication d’égalité s’appuie à la fois sur une doctrine philosophique qui englobe hommes et femmes, l’existentialisme, et à la fois sur des références riches. Beauvoir incrimine presque autant les femmes, dont elle dénonce la passivité, la soumission et le manque d’ambition, que les hommes, qu’elle accuse de sexisme, de lâcheté et parfois de cruauté. Loin de la position doctrinaire et idéologique qu’a aujourd’hui prise le féminisme, ce mouvement d’émancipation des femmes qui a vu le jour après-guerre était aussi un mouvement fondé sur un certain dialogue. Dialogue que semble rejeter en bloc les féministes aujourd’hui. Lire la suite

Le roi d’Arabie Saoudite, la plage de Vallauris et l’hypocrisie

Le roi d’Arabie Saoudite a donc pris ses quartiers sur une plage de Vallauris. Ladite plage avait été préalablement privatisée par un arrêté préfectoral interdisant son accès à toute personne n’appartenant pas à la cour du roi saoudien. Malgré les polémiques et les multiples levées de bouclier engendrées par cette privatisation, le préfet n’a pas reculé. Christian Estrosi s’en est d’ailleurs offusqué affirmant qu’il était «scandaleux» qu’une personne, aussi puissante soit-elle, s’approprie un espace public. Réelle indignation ou simple manœuvre électorale en vue des régionales de la fin de l’année ? Je laisse chacun en juger.

D’autres, au contraire, se sont réjouis de la manne financière que pouvait apporter la venue de ces riches touristes dans le sud de la France en considérant que, finalement, privatiser une plage était un prix à payer plutôt négligeable au regard de l’apport financier que la ville allait recevoir. Personnellement, ce qui me dérange le plus dans cette affaire, c’est l’indignation sélective dont peuvent faire preuve les hommes politiques ou l’opinion publique. Indignation sélective à la fois sur les rapports entre la France et l’Arabie Saoudite mais aussi, et peut-être surtout, sur la question de la privatisation des plages. Lire la suite

La Guerre d’Algérie, grande oubliée des cours d’histoire

La semaine dernière François Hollande annonçait qu’un attentat contre des membres de l’armée avait été déjoué. Les suspects projetaient d’égorger un haut gradé de l’armée française. Dans la même semaine, des terroristes tendaient une embuscade à une division de l’armée algérienne et tuaient 14 soldats. Coïncidence me direz-vous ? Certainement. Mais cette symétrie a le mérite de rappeler que les problèmes français et algériens sont intimement liés. Nul besoin ici de rappeler la longue lutte contre le terrorisme que l’Algérie mène depuis plus de 20 ans au sein même de son territoire. En somme, maintenant que Kadhafi ne règne plus sur la Libye, le dernier allié puissant et capable de s’opposer réellement au terrorisme dans la région reste l’Algérie.

Et pourtant, d’aucuns continuent de nous affirmer qu’il existe une haine farouche et irréversible entre les deux pays et entre les deux peuples. Adopter une telle attitude et un tel discours est, en plus d’être irresponsable, complètement erroné. Si le décret Cremieux de 1870- qui a accordé la nationalité française aux 35 000 juifs algériens tout en conservant le statut d’indigène pour les musulmans algériens- a contribué à attiser les haines entre les deux peuples, l’histoire entre l’Algérie et la France est bien plus complexe que ceci. Tenter de la regarder sous le simple constat binaire haine/amour n’est pas pertinent. Essayons donc de rentrer dans la complexité de cette relation tumultueuse mais finalement fraternelle, si l’on y regarde de plus près.

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La tyrannie des statistiques

« Les statistiques, c’est comme le bikini. Ce qu’elles révèlent est suggestif. Ce qu’elles dissimulent est essentiel». En affirmant ceci, Aaron Levenstein est très proche de la vérité. A se borner aux chiffres et aux statistiques, on finit par passer à côté de l’essentiel à savoir le caractère profondément humain des éléments que l’on résume à de simples chiffres. En outre, ces derniers peuvent être malmenés. On peut faire dire tout et son contraire à une statistique comme l’avait si bien noté Alfred Sauvy : «Les statistiques sont des êtres fragiles qui, à force d’être torturés, finissent par avouer tout ce que l’on veut leur faire dire».
Si je parle de tyrannie des statistiques, c’est parce que celles-ci possèdent tous les attributs du tyran. Dans la Grèce Antique, un tyran désigne un individu disposant d’un pouvoir absolu, après s’en être emparé de façon illégitime. Et comment nier que les statistiques ont aujourd’hui un pouvoir absolu et illégitime ? Le fact-checking si cher à Aymeric Caron a accouché d’un journalisme de chiffres qui met complétement de côté toute réflexion et toute mise en perspective. A force de vouloir regarder de près les éléments, la vision devient myope et l’on se retrouve incapable de prendre de la hauteur et d’avoir une vision globale des problèmes de notre société. Illégitime les statistiques, pourquoi me direz-vous ? Eh bien c’est plutôt simple, à force de vouloir tout résumer à des chiffres on oublie de penser de manière humaine. Lire la suite

Notre bien triste époque

Ce matin en parcourant les nouvelles je suis tombé sur une info pour le moins morbide : un bébé retrouvé vivant dans une poubelle. Faut-il croire que nous sommes arrivés à un tel point d’inhumanité ? Finalement, il n’y a rien de plus inhumain qu’un Homme. Après les attentats contre Charlie Hebdo, après les exactions commises par l’Etat Islamique ou Boko Haram, après la pauvreté qui reprend sa marche en avant (l’exemple de la Grèce est catastrophique à ce niveau-là), après les bébés retrouvés dans les congélateurs, après les centaines et centaines de migrants qui se sont noyés dans la Méditerranée, bref après toutes ces horreurs je me dis quand même que quelque chose ne va pas dans notre époque. Alors qu’on nous vend du rêve à longueur de journées, force est de constater qu’elle craint notre époque, vraiment.

Je me sens un peu comme Octave, le héros imaginé par Alfred de Musset dans  La Confession d’un enfant du siècle, qui, contemplant les ruines fumantes de l’empire napoléonien, ressent un immense vide et un profond dégoût envers l’époque qui est la sienne. Mais, me direz-vous, tu n’as rien à regretter toi du haut de tes 22 ans. C’est bien vrai, je n’ai pas connu de bouleversement majeur depuis ma naissance et pourtant j’ai la conviction que nous vivons dans un monde de liberté molle : pas assez beau pour croire en des lendemains meilleurs, pas assez laid pour avoir peur ou envie de se révolter. Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La nôtre sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Notre génération est l’héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre. Lire la suite

Uber, les taxis et le manichéisme

Les taxis ont donc obtenu ce qu’ils voulaient : le 3 juillet dernier, les dirigeants d’Uber ont annoncé la suspension d’UberPOP dans un communiqué de presse. Cette décision a suscité des réactions partagées. D’un côté, les défenseurs d’Uber ont fait part de leur colère arguant que les taxis étaient une caste protégée par l’Etat et qui faisait tout pour empêcher la concurrence d’émerger. De l’autre, des personnes se sont félicitées que la loi soit enfin appliquée, le Premier Ministre Manuel Valls en tête.

Toutefois, l’idée qui prédominait dans l’opinion était celle que les méchants taxis avaient tout fait (et réussi à le faire) pour empêcher le gentil Uber de travailler et de moderniser la profession. Je caricature ? A peine ! Pendant toute la durée de la confrontation taxis contre Uber, nous avons eu droit à toutes les caricatures possibles et imaginables : les chauffeurs taxis seraient des diables tandis qu’Uber serait un ange à en croire certaines personnes. Pourtant, loin de cette simplification ridicule et de ce manichéisme outrancier, la vérité est bien plus complexe que cela. Et comme le disait un ancien responsable des services secrets israéliens dans le (très bon) documentaire The Gatekeepers : «Il n’y a pas de noir ou de blanc. Il n’y a que des nuances de gris». Lire la suite

Non Monsieur Boutih, ma génération n’est pas « radicale »

Paru en plein milieu de la crise grecque, le rapport de Malek Boutih sur les phénomènes de radicalisation et notamment du jihadisme est passé relativement inaperçu. Et pourtant, quelle charge contre la jeunesse ! Son rapport intitulé sobrement « Génération Radicale » nous donne une image caricaturale de la jeunesse. Les jeunes seraient en soif de reconnaissance, radicalisés et banaliseraient la violence à en croire les conclusions dudit rapport. En outre, toujours selon ce rapport la jeunesse serait «frustrée» et «prête à basculer» dans le radicalisme religieux.

Cette violente charge contre la jeunesse va même plus loin puisque le rapport oppose aux jeunes « qui rêvent de réussite rapide et clinquante» les adultes dont « la bien-pensance  enjoint les jeunes à l’abnégation et à la modération ». Après la lutte des classes, voici venu le temps de la lutte des générations si l’on lit entre les lignes de ce rapport. Néanmoins, ce rapport est truffé de caricatures sur la jeunesse. S’il aborde un problème important, il ne propose ni le bon constat ni les bonnes causes et encore moins les bonnes réponses pour endiguer le mal-être d’une certaine partie de la jeunesse. Lire la suite

Pour une liberté d’expression plus juste

Avec l’attentat contre Charlie Hebdo est ressurgi avec force le débat sur la liberté d’expression. Déjà au moment de l’affaire Dieudonné beaucoup de personnes s’étaient insurgées de voir ses spectacles censurés et évoquaient une liberté d’expression à géométrie variable. Le parallèle avec Charlie Hebdo avait déjà été utilisé par les partisans de l’humoriste pour justifier d’un deux poids deux mesures à son encontre.

L’assaut des frères Kouachi contre les membres de l’hebdomadaire satyrique ont relancé ce débat brulant. D’aucuns militent pour une liberté d’expression limitée. D’autres, au contraire, défendent une liberté d’expression totale et sans aucune autocensure. Certains autres, enfin, réclament une liberté d’expression qui serait la même pour tous et critique l’utilisation actuelle de la liberté d’expression qui ne serait pas équitable. Lire la suite