Renverser la perspective (à propos de la gauche et des frontières)

Le Radeau de la Méduse – Théodore Géricault

« Je suis favorable aux retours des frontières sur capitaux, marchandises et personnes […] mais aussi pour les gens du Nord qui vont voyager partout dans le monde ». Au micro de France Inter le 2 décembre dernier (à retrouver à partir de 10’30 sur cette vidéo), François Ruffin a eu cette phrase qui a agité les débats au sein de la gauche pendant quelques jours. Les réponses à ses propos provenant de soutiens d’Emmanuel Macron, de la droite de l’échiquier politique voire de l’extrême-droite ne m’intéressent guère ici puisque je crois que c’est une discussion importante et intéressante à avoir au sein de la gauche où des lignes différentes cohabitent et, qu’en conséquence, c’est uniquement de cela que traitera ce billet.

Saisissant rapidement l’ampleur prise par ces quelques mots, Ruffin a publié un post sur Facebook dans la journée de son passage à France Inter visant à expliciter sa position notamment sur la régulation du tourisme des personnes issues des pays occidentaux. S’il ne s’agit pas dans ce développement de centrer le propos sur le député de la Somme, sa sortie radiophonique couplée à ses explications sur les réseaux sociaux me paraissent être une formidable porte d’entrée pour aborder le sujet des frontières et de la gauche pour en renverser la perspective.

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Le grand basculement (à propos du vote ouvrier et de l’extrême-droite)

Ulysse et les Sirènes – John William Waterhouse

Il y a quelques jours, la loi dite Sécurité globale a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale. Si sa promulgation en l’état est encore loin d’être acquise – la navette parlementaire, la mobilisation contre la loi et le Conseil constitutionnel pourraient de manière assez probable avoir raison d’une bonne partie de son contenu – ce premier vote a permis de clarifier un peu plus la situation politique dans le pays. À l’heure où nous connaissons une crise sanitaire de grande ampleur qui, selon toute vraisemblance, débouchera sur une crise économique et sociale non moins grave, le pouvoir a décidé de voter de concert avec les élus estampillés Rassemblement National cette loi scélérate.

Ce faisant, le pouvoir en place ne fait que paver un peu plus la voie à l’extrême-droite pour une arrivée au pouvoir qui pourrait bien se matérialiser en 2022, bien que l’horizon de l’élection soit encore lointain et que de ce fait il soit très compliqué de faire le moindre pronostic. Comme à son habitude le RN se contente de ne pas trop s’exprimer mais engrange tout de même des succès électoraux comme le souligne bien Geoffroy de Lagasnerie dans son dernier ouvrage. Dans sa rhétorique de campagne, le parti d’extrême-droite ne cesse de se revendiquer comme premier parti des ouvriers, ce qui est le fruit d’un basculement essentiel dans la sociologie politique de notre pays, basculement qu’il parait fondamental d’étudier pour mieux le contrer.

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Quelle hégémonie culturelle au temps du covid ?

Le panthéon, le matin après l’incendie – J.M.W. Turner

Mardi soir, Emmanuel Macron s’est une nouvelle fois exprimé au cours d’une allocution. Centrée sur la stratégie d’allègement du confinement, celle-ci a permis, pour la première fois depuis le début de la pandémie, d’établir une sorte d’horizon de sortie de crise – bien qu’elle demeure encore aujourd’hui très hypothétique. En fixant trois dates pour trois temps différents, le locataire de l’Élysée a davantage explicité la stratégie que par le passé. Depuis le surgissement de ce nouveau coronavirus et des conséquences qu’il a engendrées, nous avons entendu à de nombreuses reprises la profession de foi selon laquelle le monde d’après ne pourrait être que différent de celui qui existait avant l’apparition de cette pandémie.

D’aucuns se sont même mis à espérer qu’une rupture radicale avec le néolibéralisme, sinon le capitalisme, serait la suite logique des évènements, un peu comme une mécanique huilée qui ne pouvait être enrayée. Cette vision, que je trouve personnellement quelque peu béate, a vite été battue en brèche par les politiques menées depuis mars. Loin d’un infléchissement dans l’idéologie qu’il prône, Monsieur Macron a au contraire calqué son plan de soutien à l’économie (que lui et ses affidés appellent plan de relance) sur les préceptes néolibéraux. Plus signifiant encore, selon moi, la stratégie autoritaire du pouvoir qui s’est encore accentuée depuis quelques semaines démontre bien que l’impasse dans laquelle nous nous retrouvons collectivement, le monde d’après peut effectivement être différent de celui d’avant mais pas forcément pour le meilleur.

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Réponse au Covid et idéologie néolibérale

Le cheval de Troie – Tiepolo

Il y a quelques jours, Jean Castex a tenu une conférence de presse pour évoquer les mesures prises dans le cadre de la lutte contre la pandémie de Covid-19. Au cours de celle-ci, il a expliqué que l’économie française allait à nouveau connaitre un recul de son PIB lors du 4ème trimestre de l’année en cours. S’il est encore trop tôt pour parler de récession – qui est techniquement définie comme deux trimestres ou plus consécutifs avec une croissance négative – les perspectives floues autorisent à penser qu’il se pourrait bien qu’une telle évolution ne surgisse à nouveau. Face à la colère des commerçants, face à la pauvreté qui s’accroit, face au scepticisme des citoyens vis-à-vis des mesures prises, le Premier ministre n’a opposé que du flou, ajoutant de l’incertitude à l’incertitude.

Depuis le début de cette crise sanitaire (qui se muera de manière quasi-certaine en violente crise économique et sociale), l’exécutif, notamment par la voix d’Emmanuel Macron n’a eu de cesse de proclamer l’importance des mesures prises pour maintenir l’économie française. Plan de relance de 100 milliards d’€, chômage partiel, prêts garantis par l’État (dits PGE), le pouvoir en place s’entête à affirmer qu’il propose l’une des réponses économiques les plus ambitieuses de la planète. Pourtant, loin de rompre avec la logique qu’il mène depuis son arrivée au pouvoir – contrairement à ce qu’il avait laissé sous-entendre lors de sa première allocution le 12 mars dernier – Emmanuel Macron offre une réponse néolibérale à la crise que nous traversons.

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