Le chemin dangereux (sur la taxation des fortunes et du capital)

La Parabole des aveugles – Pieter Brueghel l’Ancien

Il y a quelques jours, Alexandria Ocasio-Cortez a marqué l’actualité. Lors du MET Gala, une soirée mondaine new-yorkaise organisée chaque année, elle s’est affichée avec une robe qui a beaucoup fait parler. La jeune représentante démocrate portait effectivement une tenue blanche maculée d’un «Tax the rich » rouge sang qui n’a pas manqué de faire parler. Honnie par certains, portée aux nues par d’autres, elle a indéniablement généré une sorte de ligne de fracture forçant quasiment à se positionner pour ou contre une telle revendication.

Par-delà la question de la robe en elle-même et du lieu où AOC a décidé de la porter, c’est plus largement le slogan et plus profondément la vision politique que celui-ci porte qui est le plus intéressant. Présentée de ce côté-ci de l’Atlantique comme une radicale, la jeune élue semble plus que jamais occuper cette position après son coup d’éclat de la semaine dernière. Pour autant, taxer les riches – et par extension le capital – est-ce bien cela être radical ?

Slogans et simplifications

Bien évidemment, le slogan apposé sur la robe d’AOC a beaucoup fait parler et, comme tout slogan ou presque, il gagne en concision et tournure ce qu’il perd en rigueur et précision. De la même manière qu’ACAB ou Fuck le 17 ne sauraient exprimer toute l’étendue des problèmes que nous rencontrons avec l’institution policière, Tax the rich ne fait pas un programme à lui seul. C’est d’ailleurs peut-être pour cela qu’il permet de faire bloc autour de lui, chacun pouvant y projeter sa compréhension et ses volontés propres.

Faut-il pour autant s’interdire d’utiliser les slogans ? Assurément pas dans la mesure où ils demeurent sans aucun doute le moyen le plus rapide et le plus sûr de faire se rapprocher rapidement un grand nombre de personnes autour d’idées générales. Les simplifications qu’ils engendrent mécaniquement ne sont un problème que si l’on demeure à l’écume des choses. C’est bien là tout le risque de ces formules et l’écueil qu’il faut bien se garder de rencontrer, à multiplier les coups d’éclat l’on fait certes parler de soi mais fait-on réellement avancer les choses ?

Taxation et légitimation

En réalité, le fond du problème de la position défendue via ce slogan ne réside pas dans la simplification ou le manque de rigueur mais bien dans la mesure prônée en elle-même. À l’heure où le capitalisme dans sa version néolibérale et financiarisées paraît triomphant, la taxation des grandes fortunes et du capital paraît être une avancée certaine. Pour autant, pour peu que l’on s’arrête quelques temps sur le sujet et que l’on fasse preuve de conséquence, l’on se rend assez rapidement compte des implications d’une telle mesure. Les côtés positifs sont assez simples à constater : récupération d’une manne financière pour financer des programmes sociaux, régulation (timide) du capitalisme.

Les effets pervers d’une telle mesure sont bien plus souterrains mais paraissent beaucoup plus importants. En arriver à ce point revient finalement d’une certaine manière à dire que sans les capitalistes, il nous serait impossible de nous en sortir. Plus grave encore, recourir à la taxation a posteriori – donc une fois que les revenus tirés de la spoliation capitaliste ont été générés – revient d’une certaine manière à légitimer ces fortunes et la marche du capitalisme. Plutôt que de changer radicalement les règles, il s’agit finalement de s’accommoder du capital en récupérant une obole au passage.

Prendre à la racine

Dès lors si l’on souhaite sortir de la logique sociale-démocrate et engendrer une véritable rupture d’avec le régime capitaliste il convient de ne pas se limiter à une taxation a posteriori mais bien de récupérer les sommes a priori. Le capitalisme repose effectivement sur un principe fondamental qui est celui de la spoliation : le capitaliste détient les moyens de production que les travailleurs font tourner, lui assurant un profit puisqu’il ne les rémunère pas à la hauteur de ce qu’ils produisent. Dans ce sens, le fond du problème n’est pas tant de taxer les fortunes ou le capital une fois que celui-ci s’est formé, c’est alors déjà trop tard.

Ce qu’il importe de faire, au contraire, pour peu que l’on souhaite réellement marquer une rupture avec le régime économique actuelle, c’est bien d’empêcher la formation de telles fortunes et de ne pas laisser les capitalistes diriger le monde. En d’autres termes plutôt qu’une obole récupérée sur les profits que nous avons nous-mêmes générés c’est l’ensemble de la valeur créée qui doit revenir au collectif. Plutôt que les miettes c’est tout le gâteau qu’il faut récupérer. Dans le cas contraire, la victoire ne sera jamais réellement présente.

La question de la propriété

Se pose alors l’épineuse question de la propriété. S’il est évident qu’une rupture franche ne peut faire l’économie de la fin de la propriété lucrative des moyens de production, pilier s’il en est du capitalisme, comment remplacer cette propriété. La taxation n’étant pas une solution efficace pour basculer de régime l’expropriation apparaît comme l’évidence. Une fois celle-ci effectuée plusieurs visions s’affrontent à gauche sur la marche à suivre.

La socialisation des moyens de production permettant de facto le remplacement de la propriété lucrative par la propriété d’usage est bien entendu la plus répandue et sans doute la plus simple à mettre en œuvre tant elle existe déjà dans bien des pans de l’économie actuelle. Pour autant, certains penseurs – notamment Benoît Borrits, à retrouver dans la section « Pour aller plus loin » – prône la fin pure et simple de la propriété et le financement presque exclusif par l’endettement. Là est sans doute un débat un peu plus intéressant à mener que d’aller discuter sur l’humanité ou non d’une proposition visant à déporter plusieurs millions de nos concitoyens. C’est aussi là que se remporte la bataille culturelle.

Sur la route

Si cet horizon est celui que nous devons viser à gauche, nous ne pouvons assurément pas faire l’économie d’une analyse de la société dans laquelle nous vivons. Le néolibéralisme triomphant nous oblige effectivement à imaginer des chemins pour sortir de l’ornière. Dès lors la logique de la taxation des riches et du capital peut apparaître comme une étape, qui ne peut être que transitoire, vers un changement de régime. Là se niche finalement le vieux débat sur le réformisme ou la révolution.

En tant qu’étape transitoire, le slogan Tax the rich et toute la politique qu’il induit ne peut pas être considéré comme pertinent. L’horizon étant bien l’expropriation et la socialisation des moyens de production, c’est sur ce point que doivent porter les slogans. Dans le cas contraire, comment effectivement mener la bataille culturelle et préparer les esprits à ce bouleversement. Aller à l’idéal tout en comprenant le réel voilà la leçon de courage donnée par Jaurès en son temps. Assumer une étape transitoire et la présenter comme telle est l’une des meilleures garanties de ne pas rester au milieu du gué une fois le pouvoir conquis. Les victoires appelant les victoires, il peut être très positif de parvenir à taxer plus fortement le capital et les fortunes. S’arrêter au milieu de la route serait toutefois le meilleur moyen de se faire écraser par le poids lourd qu’est le capitalisme. Éviter les victoires qui nous mèneraient tout droit en enfer tout en n’hypothéquant pas la possibilité d’une révolution, voilà notre chemin de crête. Plutôt que la taxation des riches, exigeons l’expropriation des expropriateurs !

Pour aller plus loin:

Au-delà de la propriété, Benoît Borrits

Figures du communisme, Frédéric Lordon

Communs, Pierre Dardot & Christian Laval

Le capital, Karl Marx

Émanciper le travail, Bernard Friot

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