De quoi les arrêtés anti-mendicité sont-ils le symptôme ?

Alors que l’exécutif a présenté son plan anti-pauvreté la semaine dernière après l’avoir reporté à de multiples reprises, dans une forme de message implicite affirmant que la pauvreté était le cadet des soucis de la caste au pouvoir qui préfère s’empresser de supprimer l’ISF ou d’instaurer un impôt forfaitaire pour mieux faire des cadeaux aux plus fortunés de ce pays, la ville de Besançon a fait la une de l’actualité cet été en raison de la publication d’un arrêté anti-mendicité par la mairie. Il faut dire que le symbole est à la fois puissant et désespérant quand la ville de Victor Hugo, auteur des Misérables et sans doute plus grand écrivain français ayant traité de la vie des petites gens avec Emile Zola, décide de chasser les sans-abris de ses rues comme si faire la manche était un délit.

Cette culpabilisation des personnes sans-abris ne fait finalement que s’inscrire dans la logique qui gouverne ce pays, celle qui se cache derrière le mythe de la responsabilisation qui explique aux dominés que s’ils le sont c’est qu’ils l’ont bien cherché – après tout peut-être suffirait-il aux sans-abris de traverser la rue pour trouver un toit tout comme il suffit aux chômeurs de passer sur le trottoir d’en face pour trouver un emploi. Il va sans dire que ces odieux arrêtés anti-mendicité présentant la misère comme un délit ne sont pas nouveaux. Il faut, me semble-t-il, toutefois convenir que leur prolifération n’est pas anodine et que celle-ci nous dit bien des choses sur la société dans laquelle nous vivons. Lire la suite

La dette publique ou le croque-mitaine néolibéral

Si l’on voulait paraphraser Camus en le pastichant, l’on pourrait dire que pour les néolibéraux, il n’y a qu’une seule question économique vraiment sérieuse, celle de la dette publique. Tout le reste, des privatisations aux coupes budgétaires, ne fait que découler de cette croyance absolue en la nécessité vitale de résorber la dette publique. A ce petit jeu-là, les ordolibéraux qui dominent au sein de l’UE se sont fait plus royalistes que les rois – les Etats-Unis pour schématiser grossièrement – et appliquent cette antienne sur la dette publique présentée comme un fardeau et une bombe à retardement jusqu’à la nausée. La rentrée politique en France a été marquée tout à la fois par la résurgence de l’affaire Benalla (dont le principal protagoniste a proclamé son refus teinté de mépris de se faire auditionner par la commission d’enquête du Sénat) et par les démissions de Nicolas Hulot et de Laura Flessel si bien que les sujets économiques ont quelque peu été mis sous la table.

Tout juste a-t-on parlé de l’impôt sur le revenu après les tergiversations du gouvernement et du monarque présidentiel à propos de la mise en place du prélèvement à la source. Pourtant, l’un des principaux enseignements de la rentrée politique a indéniablement été les résultats économiques en berne, prouvant à quel point le mythe selon laquelle la politique de ce gouvernement a pour but de relancer l’économie était une douce fable que l’on raconte aux enfants pour mieux les endormir. Ces résultats économiques en-deçà des chiffres escomptés ne manqueront sans doute pas de faire ressurgir le débat sur la dette et le déficit publics que l’on utilisera comme d’habitude pour mieux justifier la casse des services publics et le matraquage des plus dominés de la société. Dans la croyance populaire, le croque-mitaine est un personnage maléfique présenté aux enfants pour leur faire peur et ainsi les rendre plus sages. Dès lors, il ne me semble pas aberrant de voir dans la dette publique le croque-mitaine néolibéral mis en avant pour nous faire peur et nous tenir dociles face à la politique de préemption de la caste au pouvoir. Enfants nous avions peur des monstres cachés sous nos lits, devenus adultes nous voilà soumis à l’angoisse savamment distillée d’une dette proche de devenir insoutenable selon la formule consacrée. Lire la suite

Le départ de Nicolas Hulot ou le double coup de semonce

Le 28 août dernier, c’est un Nicolas Hulot très marqué par la décision de quitter le gouvernement qui a répondu aux questions de Léa Salamé et Nicolas Demorand – qui dans une indécence qui les caractérise eux et une grande partie du monde médiatique ont quasiment proclamé qu’ils avaient poussé le désormais ex-ministre à prendre cette décision. Pendant une bonne dizaine de minutes, avant que Monsieur Hulot n’annonce son départ du gouvernement, le flottement était palpable si bien que l’on peut avoir la sensation qu’il fait son choix durant l’interview quand bien même il a expliqué que sa décision avait été prise la veille de son passage radiophonique. Plombé par l’affaire Benalla avant les vacances d’été, voilà Emmanuel Macron qui se retrouve acculé par la démission de l’un de ses ministres phares en cela qu’il était à la fois populaire et l’une des prises de guerre de la société civile.

Dans un gouvernement qui manque assurément de poids lourds politiques, la présence de Nicolas Hulot était une sorte de gage communicationnel donné à une partie des personnes fustigeant l’absence de politique écologique ambitieuse de ce gouvernement depuis un peu plus d’un an. Si la décision de l’ancien ministre a été mûrement réfléchie selon ses dires, celui-ci a également avoué qu’il n’avait prévenu absolument personne avant son passage matinal dans les studios de France Inter – sans doute ce qui confère à cette interview le statut de grand moment de radio. Nicolas Hulot était l’un des ministres phares d’un point de vue de la communication, son départ sonne ainsi le glas de ladite communication creuse et vide tout en posant des questions profondes et sérieuses. Lire la suite

La Sécurité sociale ou la digue à protéger

En cette rentrée politique 2018, il est euphémique de dire qu’Emmanuel Macron traverse une forte zone de turbulences. Avant les vacances, l’affaire Benalla avait empêché la majorité de mener au pas de charge la réforme constitutionnelle voulue par le monarque présidentiel mais tout le monde ou presque au sein de la majorité pensait sans doute que les difficultés ne seraient que passagères et que le bulldozer pourrait reprendre sa marche en avant une fois les cigales devenues silencieuses. Las, voilà le locataire de l’Elysée sommé de faire face tout à la fois à la démission de Nicolas Hulot – qui dévoile de manière crue la réalité de la présidence Macron, j’y reviendrai prochainement – et aux résultats économiques en berne.

Il serait toutefois bien présomptueux de penser, à gauche, que l’arrogant successeur de François Hollande va se laisser abattre et reculer. Le couac sans doute à venir sur le prélèvement à la source ne nous autorise effectivement pas à dire que le pouvoir macroniste bat en retraite, tout au plus voyons nous se profiler une décision purement politicienne motivée par la peur de connaitre une déroute lors des élections européennes à venir l’année prochaine. Telle une bête blessée, il se pourrait bien que le locataire de l’Elysée décide d’accélérer le train de ses réformes pour noyer l’opposition à la politique qu’il mène. Dans cette optique, la Sécurité sociale pourrait bien faire figure de totem à faire tomber pour la caste au pouvoir et ce, pour au moins deux raisons principales. Lire la suite

L’affaire Benalla ou le roi fait nu

Durant plusieurs semaines, la France a vécu au rythme de l’affaire Benalla – qu’il serait plus opportun d’appeler affaire Benalla-Macron selon moi. Si les vacances estivales en même temps que la fin des commissions d’enquête (celle du Sénat reprendra à la rentrée) ont contribué à mettre quelque peu sous le tapis ladite affaire, il me semble que celle-ci a constitué une déflagration qui risque fort de laisser des traces profondes dans ce quinquennat et de grever en partie l’action future du gouvernement et d’Emmanuel Macron. La majorité et le monarque présidentiel ont eu beau clamer que cette affaire n’intéressait pas les Français, ceux-ci se sont littéralement passionnés devant les commissions d’enquête et les multiples révélations que nous ont réservées tout à la fois l’enquête journalistique et les déclarations toutes plus contradictoires les unes que les autres des différents protagonistes.

Du côté de l’Elysée, il est évident que la stratégie initiale a consisté à vouloir étouffer l’affaire pour l’empêcher de sortir et, une fois le génie sorti de la lampe, toute la rhétorique présidentielle et gouvernementale avait pour but de faire de l’affaire Benalla un épiphénomène, un détail, en somme une broutille qui ne serait pas bien grave, le tout en répétant en chœur et docilement qu’il ne s’agissait en rien d’une affaire d’Etat mais bien d’un simple fait divers, d’une erreur de jeunesse (comme si tabasser des personnes en usurpant l’identité des policiers revenait à conduire à 91 km/h au lieu de 90). Dans son excellent livre Les Affects de la politique, Frédéric Lordon explique brillamment que c’est parfois le franchissement de seuils imperceptibles qui précipitent des changements d’ampleur. Il ne me parait pas absurde de voir dans cette affaire Benalla quelque chose de ce type, une forme de voile déchiré révélant subitement à la face du monde la vraie nature du macronisme. Lire la suite

Israël, la grande clarification

Hier se tenait à la Knesset – le parlement israélien – une session extraordinaire, convoquée par cinquante-deux députés, à propos de la loi sur l’Etat nation juif. Pour bien signifier son dédain suprême et son absence totale de volonté de revenir sur ce texte controversé voté le 19 juillet dernier, Benyamin Netanyahu n’a même pas daigné se déplacer jusqu’au parlement. En dépit de l’opposition farouche des minorités du pays, en dépit du caractère foncièrement raciste de cette loi reconnu par la grande majorité des observateurs, le premier ministre israélien, tout acquis à sa politique de la terre brûlée fait la sourde oreille et entend bien faire montre de toute sa poigne – et de tout son extrémisme au passage – en ne cédant pas d’un iota à la protestation contre une loi marquant tout à la fois une rupture et un approfondissement de logiques qui lui préexistaient.

En position de toute puissance depuis l’arrivée de Donald Trump à la maison blanche et la prise de pouvoir de Mohamed Ben Salmane en Arabie Saoudite, Monsieur Netanyahu entend bien profiter de cette politique raciste et identitaire pour souder une majorité d’Israéliens derrière lui alors même qu’il est au cœur d’une tempête politico-judiciaire depuis maintenant plusieurs mois. Tenants d’une ligne très droitière depuis maintenant de nombreuses années, alliés au Foyer Juif de Naftali Bennett (qui dispose du ministère de l’Education), Netanyahu et son Likoud viennent de franchir l’un de ses seuils qui peuvent entrainer des changements d’ampleur. Les opposants intérieurs du pays ont beau jeu de fustiger la loi sur l’Etat-nation juif mais la réalité des choses est que, pour une bonne part d’entre eux, ils ont largement contribué à l’instauration du climat permettant d’aboutir à ladite loi. Lire la suite

Derrière la fable de la responsabilité

Invité hier matin sur Europe 1, Nicolas Hulot a expliqué qu’il allait falloir s’habituer aux fortes chaleurs et que face au changement climatique, « il [fallait] que chacun se tourne vers sa propre responsabilité ». Par-delà la démission que représente une telle prise de parole de la part de celui qui est censé lutter contre le changement climatique dans le pays, la musique lancinante sur la responsabilité individuelle semble être devenue l’un des éléments de langage les mieux partagés au sein de ce gouvernement. Emmanuel Macron lui-même a fait de cette rhétorique l’un des pivots de son discours et de la politique qu’il mène.

Face au chômage de masse qui frappe le pays ? L’important est de responsabiliser les chômeurs. Face à la relégation sociale des banlieues ? L’important est de stigmatiser les habitants de ces quartiers en appelant à leurs responsabilités face aux différents trafics. Face à l’évasion fiscale ? L’important est surtout de ne pas supprimer le verrou de Bercy et d’en appeler à la responsabilité des fraudeurs fiscaux. L’on pourrait continuer la liste longtemps si bien qu’elle se transformerait rapidement en litanie. Il est aisé et confortable de ne voir dans cette répétition d’un appel à une sacro-sainte responsabilité individuelle qu’un artifice, un effet de manche présent uniquement par rhétorique. Je crois au contraire que cette fable de la responsabilité individuelle est à la fois la poutre porteuse de l’idéologie macronienne en même temps que son plus pur révélateur. Lire la suite

De quoi l’indépendance des banques centrales est-elle le nom ?

Depuis un peu plus de deux ans et le putsch manqué dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, Recep Tayyip Erdoğan et son parti de l’AKP ont accentué la dérive présidentialiste et autoritaire qu’ils mènent en Turquie. Répression des journalistes, harcèlement de l’opposition, état d’urgence permanent, tels sont les éléments avec lesquels les Turcs ont dû apprendre à vivre depuis quelques temps. A la fois sur la scène nationale et sur la scène internationale, Monsieur Erdoğan fait figure de dirigeant déterminé sur lequel personne ou presque n’a de prise. Le président turc a néanmoins récemment dû battre en retraite face aux marchés financiers en acceptant la hausse du taux directeur (taux d’intérêts pratiqué par la banque centrale, véritable boussole pour les taux d’intérêts privés) après avoir annoncé sur Bloomberg qu’il souhaitait le diminuer et que son pays a subi une attaque en règle sur sa monnaie (la lire turque) de la part des investisseurs étrangers.

Quelques semaines plus tôt, dans un tout autre contexte, le président italien Sergio Mattarella refusait le gouvernement proposé par l’alliance composée de la Ligue (ancienne Ligue du Nord) et du Mouvement 5 Etoiles pourtant arrivés largement en tête des élections générales italiennes. La raison de ce veto ne résidait pas dans les propos tenus ou la politique envisagée par le parti d’extrême-droite à l’égard des migrants mais à la présence de Paolo Savona, un économiste critique de l’euro, à la tête du ministère de l’économie. Craignant une flambée des taux d’intérêts pour son pays, le président italien s’est donc ni plus ni moins qu’assis sur le résultat des élections. Ces deux exemples, éloquents bien que différents, ne sont pourtant que la partie émergée de l’iceberg néolibéral dont l’un des mantras est l’indépendance des banques centrales, indépendance qui ne sert en réalité qu’à asservir les Etats. Lire la suite

Emmanuel Macron ou la diplomatie de façade

Il y a une dizaine de jours, l’Equipe de France était sacrée championne du monde de football pour la deuxième fois de son histoire sur la pelouse du stade Loujniki de Moscou. Si ce sont bien les joueurs français qui sont les artisans de ce titre de champion du monde après avoir successivement terrassé l’Argentine, l’Uruguay, la Belgique et enfin la Croatie en finale, c’est Emmanuel Macron qui a fait le spectacle en tribunes, sur la pelouse puis dans les vestiaires à grand renfort d’accolades. Il faut dire que la disposition du cérémoniel de remise du trophée – placé pour la première fois sur la pelouse et non en tribunes avec la présence des chefs d’Etat des deux pays finalistes ainsi que du pays hôte sur le podium – a grandement contribué à cette mise en scène de la part du locataire de l’Elysée.

Je suis effectivement de ceux qui croient qu’il y avait une part – je ne saurais dire avec certitude la taille de cette part – de mise en scène dans la joie exubérante du successeur de François Hollande ainsi que l’espoir de voir dans ce titre de champion du monde le moyen d’affirmer que la France était de retour. En effet, même si je pense sincèrement qu’Emmanuel Macron était immensément heureux de cette victoire en tant que suiveur de foot, il me parait hautement naïf de ne pas croire que celui-ci a cherché a en tiré profit d’une manière ou d’une autre à la fois sur le plan intérieur (sujet qui ne m’intéresse pas ici) mais également en termes de diplomatie et de géopolitique tant le football est aujourd’hui fermement ancré dans le soft-power des nations. Pourtant, l’affaire Benalla est rapidement venue balayer cette illusion, dans une forme d’allégorie de la politique étrangère d’Emmanuel Macron depuis son accession au pouvoir et qui pourrait se résumer par l’expression de diplomatie de façade. Lire la suite

La police, gardienne de la paix ou force de l’ordre social (4/4): au-delà de la police

Police et justice, alliées ou adversaires ?

 

Nous entendons souvent que la police et la justice sont en conflit. On ne compte, en effet, plus le nombre de fois où des policiers expliquent qu’ils font leur travail mais que la justice libère rapidement les délinquants qui peuvent ensuite les narguer. L’opposition entre police et justice aura d’ailleurs été pleinement – et peut-être de manière la plus éclatante – incarnée au début du quinquennat de François Hollande : l’histoire tumultueuse voire conflictuelle que l’on nous a présentée entre Manuel Valls le Clémenceau des temps modernes et Christiane Taubira représentée en Garde des Sceaux laxiste a sans doute plus que jamais assis l’idée que la police et la justice étaient en compétition, voire en conflit ouvert. C’est ainsi que nous avons vu se mettre en place de manière prégnante le mythe d’une police, représentée par le martial Manuel Valls, garante de l’ordre tandis que la justice, représentée par la laxiste Christiane Taubira, était vue comme plus compréhensive. Il me semble que cette représentation des choses est un mythe. La police et la justice ne sont pas des ennemies mais travaillent bien de concert dans un même but de normalisation. Lire la suite