Le système représentatif en quelques lignes

Dans quelques semaines, les Français seront de nouveau appelés aux urnes dans le cadre des élections européennes. S’il y a de fortes chances que l’abstention et les votes blancs ou nuls atteignent encore une fois des niveaux records, il n’est clairement pas impossible que le pouvoir en place se serve de ces élections (en cas de bons résultats) pour affirmer qu’il est légitime et que les urnes auront alors, dans leur logique, balayé la contestation sociale. Peu importe que lesdites élections ne portent pas sur des enjeux nationaux ou même qu’une élection ne purge en aucun cas une contestation sociale, la caste au pouvoir depuis des décennies se sert abusivement du paravent des élections et du système représentatif pour s’acheter une légitimité.

Les thèses sous-jacentes sont relativement évidentes et simples à saisir. Elles se résument en un syllogisme d’un simplisme confondant : la démocratie est représentée par les élections, les élections m’ont désigné, je suis donc démocratiquement légitime. La faiblesse de cet argumentaire – au-delà du fait que le syllogisme est à la pensée ce que le fœtus est à l’humain, c’est-à-dire une forme très primitive – réside bien entendu dans le fait qu’absolument rien ne permet de faire coïncider système représentatif et démocratie, bien au contraire.

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Algérie, la soudaine insurrection

Il est souvent très complexe – pour ne pas dire impossible – de prévoir les accélérations de l’histoire. Leur rareté couplée au décalage parfois gigantesque entre l’élément déclencheur et la réaction en chaîne aboutissant à ces moments aussi puissants que spéciaux ne sont assurément pas les raisons les moins importantes agissant dans la difficulté à déceler les signaux faibles précédant ce genre d’évènements. Il est, comme l’explique brillamment Frédéric Lordon dans Les Affects de la politique, des seuils imperceptibles dont le franchissement entraîne des changements d’ampleur que personne n’avait vu venir. Evidemment de telles accélérations de l’histoire charrient leurs lots de charlatans prétendant avoir vu avant tout le monde, avoir humé l’ère du temps, ce fameux Zeitgeist, préalablement au reste du monde. C’est ainsi que nous pouvons nous retrouver en présence de charlatans nous expliquant les choses à faire une fois l’accélération produite alors même que ceux-ci nous expliquaient la veille qu’il était absolument impensable de vivre un tel moment.

Il me semble que nous vivons l’un de ces moments à la fois singuliers et très révélateurs, une forme d’apocalypse au sens premier du terme (l’étymologie grecque du terme étant la révélation), en Algérie depuis le 22 février dernier et la première manifestation contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, président depuis presque 20 ans et que plus grand monde n’a vu depuis 2013 et son accident vasculaire cérébral. Evidemment, l’on se doutait qu’en cas de candidature pour un cinquième mandat de la part du président en place qui n’est plus que l’ombre de lui-même – les soupçons sur sa santé mentale voire même sur le fait même qu’il soit en vie sont légion – celle-ci générerait des tensions tant la situation politique algérienne est absurde. Toutefois, rien ne laisser à penser que les Algériens descendraient par millions dans les rues du pays, mettant ainsi une pression inouïe sur un système sclérosé qui se voit désormais menacé tant le génie démocratique semble avoir quitté la lampe et parait désormais impossible à remettre à sa place sans des concessions majeures.

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Le déficit public en quelques lignes

Il est devenu, depuis des décennies et l’émergence du néolibéralisme, l’un des mantras les mieux partagés par les institutions internationales. Couplé à sa sœur, la dette publique (qui sera abordée dans un prochain billet), le déficit public, ou plutôt sa crainte, s’est progressivement imposé comme la nouvelle matrice de compréhension de l’économie et la politique partout sur la planète. Dans cette croisade du néolibéralisme, le FMI n’était pas le dernier des soldats pour imposer à grand coups de plans d’ajustement structurels les théories chères à l’école de Chicago, menée par Milton Friedman.

Devenu matrice de compréhension et d’action, le déficit public est assurément l’un des symboles les plus prégnants de la construction européenne et de la mise en place de l’euro. Si, selon la légende, la fameuse règle des 3% du traité de Maastricht a été imaginé sur un coin de table et sans profonde réflexion, celle-ci est désormais un véritable dogme auquel tant l’Union Européenne que ses institutions et ses pays membres rendent un véritable culte. Pourtant, à y regarder de plus près, cette crainte absolue du déficit public couplée à ce seuil absurde de 3% ne vise à rien d’autre qu’à tenter de contraindre par la peur à croire que celui-ci est un fléau absolu alors même qu’aucune analyse macro-économique sérieuse ne saurait l’affirmer sans passer pour une bouffonnerie.

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Pour une écologie sociale et radicale

Il y a quelques mois, la démission de Nicolas Hulot – quelque peut théâtralisée et vraisemblablement pensée par lui-même comme un moyen d’agiter les consciences – avait marqué les esprits. Bien que l’ex-ministre de la Transition écologique et solidaire n’ait pas marqué de son empreinte la politique du gouvernement auquel il appartenait en ne remportant presqu’aucun des arbitrages (a-t-il seulement tenté de le faire ?) dans lequel il était impliqué, sa démission en direct à la radio annoncée par une voix presque chevrotante a eu l’effet d’un coup de semonce pour beaucoup. Peut-être avons-nous vécu ce jour-là dans notre pays l’un de ces franchissements de seuil imperceptible capables d’entrainer des changements d’ampleur dont parle Fréderic Lordon dans Les Affects de la politique tant Nicolas Hulot est une figure de l’écologie en France.

Dans la foulée de sa démission, nous avons vu se multiplier les appels aux pétitions, aux marches pour le climat, etc., dans une tendance qui continue aujourd’hui encore. Je crois que le départ à la fin de l’été du ministre le plus médiatique et sans doute le plus populaire du gouvernement a, en même temps que dépouillé le pouvoir macroniste de ses oripeaux écologiques, marqué une forme de prise de conscience pour beaucoup que la situation était critique et qu’elle appelait à des choix radicaux. Pourtant, de la même manière que Nicolas Hulot s’est gardé d’aller jusqu’au bout de sa clarification lors de sa démission, il me semble que cette prise de conscience citoyenne qui semble poindre pourrait, si l’on manque le coche, se révéler être un écueil en cela qu’elle a toutes les chances de se transformer en prise de conscience perverse – au sens premier du terme à savoir ce qui semble de prime abord bénéfique mais se révèle finalement néfaste – si l’on refuse d’aller au bout de la logique et d’exprimer que le problème est bien le système économique régissant la planète.

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La laïcité en quelques lignes

J’ai quelque peu réfléchi avant de me lancer dans l’écriture du premier volet de ce nouveau format « en quelques lignes ». Fallait-il faire une explication dudit format ou plutôt entrer directement dans le vif du sujet ? Si l’explication d’un format a ses avantages elle a également des inconvénients lourds et ne permet pas à mon sens de comprendre totalement la chose dans la mesure où l’on n’est pas entré totalement dans le fond du sujet. Voyez donc dans ce billet le premier d’une longue série dont le format n’est pas encore totalement fixé et qui a vocation à évoluer.

Pour essuyer les plâtres de ce nouveau format j’ai donc choisi de prendre pour sujet une vieille dame de bientôt 120 ans, régulièrement mise à mal et travestie par ceux qui n’ont pas le courage d’assumer leurs positions haineuses et racistes mais qui préfèrent s’en servir comme d’un masque. Je veux bien entendu parler de la laïcité à la française (cette précision a son importance) et des détournements qui en sont fréquemment faits. Du voile de Creil à celui de Decathlon en passant par le burkini et bien d’autres sujets, l’hystérie autour de l’Islam en France aboutit bien souvent à dévoyer la laïcité pour lui faire dire ce qu’elle n’est pas.

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Conseil constitutionnel, le symbole Juppé

[Edit]: J’ai par erreur cru qu’Alain Juppé était nommé président du conseil constitutionnel alors qu’il est simplement nommé membre. Que cette erreur importante soit corrigée, j’en suis désolé.

Il y a quelques jours, nous apprenions qu’Alain Juppé allait être nommé au conseil constitutionnel. Dans une conférence de presse versant volontiers dans le pathos, le futur-ex maire de Bordeaux a expliqué à quel point cela constitue un déchirement de quitter la ville dont il a été maire durant plus de 23 ans – il a régné sur la capitale aquitaine de 1995 à 2019 avec une pause de presque deux ans entre décembre 2004 et octobre 2006. Proposé par le président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand, sa nomination au conseil constitutionnel est assurément l’une de ces décisions concoctées dans les cénacles du pouvoir et dont les raisons, ou tout du moins une partie d’entre elles, échappent au profane.

Futur successeur de Laurent Fabius, l’ancien candidat à la primaire de la droite ne va, en s’installant dans le siège de « sage », pas déroger à une vieille tradition française de nomination de responsables politiques au conseil constitutionnel – nous y reviendrons. Alors que Didier Migaud était pressenti pour être nommé dans ce qui est parfois pompeusement appelé le conseil des Sages, c’est donc à un formidable contre-pied que nous avons assisté, contre-pied qui en dit très long sur les carences françaises dans le domaine du contrôle constitutionnel.

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L’agression de Finkielkraut, l’hystérie et la lutte contre l’antisémitisme

Mardi soir, de nombreuses personnes se sont réunies un peu partout en France pour réaffirmer l’importance de la lutte contre l’antisémitisme. Répondant à un appel du Parti socialiste et de bien d’autres partis politiques, associations, personnalités, des milliers de personnes ont rejoint les places des principales villes du pays, à commencer par la très symbolique place de la République à Paris (symbolique parce que la Res Publica signifiait en latin, la chose commune). Ces multiples rassemblements en faveur de la lutte contre l’antisémitisme répondaient à un constat aussi terrible que prévisible (je reviendrais sur ce point), celui de l’augmentation des actes antisémites en France en 2018.

Après deux années de reflux, les actes antisémites déclarés aux policiers et gendarmes ont progressé de 74% au cours de l’année précédente (541 faits signalés contre 311 en 2017). S’il faut évidemment prendre avec des pincettes ce genre de chiffre dans la mesure où tous les actes ne sont pas signalés, la tendance, qui dépasse largement le cadre de l’antisémitisme, est très inquiétante puisque l’on voit prospérer un peu partout en Europe et dans le monde les discours et actes ouvertement racistes. Samedi dernier, en marge de la mobilisation des Gilets jaunes, Alain Finkielkraut a été verbalement et violemment pris à partie par certaines personnes aux cris de « la France est à nous » ou de « sioniste de merde » pour ne citer que deux des exemples. Aussitôt, une forme de fabrique de l’hystérie s’est mise en place à la suite de cette agression, fabrique de l’hystérie guère surprenante si l’on fait l’effort de regarder dans le rétroviseur.

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GPA, le débat sans fin

Il y a quelques semaines, Envoyé spécial diffusait un reportage très intéressant sur la question de la gestation pour autrui – et donc des mères porteuses. Démontrant que cette pratique avait lieu en dépit de son interdiction, le sujet de l’émission de France 2 a assurément mis l’accent sur bien des points épineux de ce débat qui est, peut-être, l’un des plus complexes qui puisse être en cela qu’il est tragique au sens premier du terme, à savoir deux légitimités qui s’affrontent sans que l’une ou l’autre ne puisse réellement s’imposer à l’autre. Il n’est évidemment pas question pour le moment de voir la GPA légalisée en France – pour le moment on peine à apercevoir un espoir concret d’autorisation de la PMA pour les couples de lesbiennes – mais il me semble que ce débat est important dans la mesure où il se trouve à la croisée des questionnements sociétaux et économiques.

L’on pourrait s’offusquer de voir dans ce débat une question économique. Je crois pourtant que c’est aussi de cela qu’il s’agit dès lors que l’on aborde le sujet si bien qu’une réflexion holistique sur celui-ci ne saurait faire l’économie de poser les questions relatives à l’exploitation des mères porteuses et de la forme d’aliénation que peuvent générer ces pratiques. Evidemment, le sujet est extrêmement sensible puisqu’il touche à ce qu’il y a de plus intime – le fait de porter un enfant dans le cas des mères porteuses, celui d’avoir des enfants dans le cas des parents ayant recours à cette pratique – mais c’est précisément pour cette raison qu’il est important, à mes yeux, de tenter d’aborder la question loin de l’hystérie et des anathèmes qui l’entourent souvent.

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Derrière la valeur travail, la fable de la méritocratie

Il y a quelques semaines j’avais abordé la question de la valeur travail dans un billet – ou plus précisément le culte dont celle-ci est l’objet et ce que nous apprend ledit culte sur la société dans laquelle nous évoluons. En y réfléchissant à nouveau, il me semble que parler de la valeur travail sans aborder la question de la méritocratie sur laquelle celle-ci est, d’une manière ou d’une autre, adossée revient à avoir une analyse partielle et finalement assez peu éclairante du phénomène. Comment, en effet, saisir l’entièreté et la complexité du problème lié au culte de la valeur travail sans interroger les tenants (l’objet de ce papier donc) et les aboutissants (abordés dans le précédent papier) ?

Il convient, toutefois, avant toute chose de définir de quoi l’on parle dès qu’on aborde la question de la méritocratie. Néologisme postulant l’importance du mérite dans l’accession au pouvoir (politique, économique, symbolique, etc.), la méritocratie est, finalement, le fondement même du culte de la valeur travail en cela qu’elle postule que si l’on est digne d’accéder à telle ou telle position – on voit ici clairement le lien avec la notion de travail dans une logique qui voudrait que si l’on travaille bien alors on obtiendra la reconnaissance et la position que l’on mérite. Il va sans dire que cette fumeuse notion de méritocratie est une forme de fable, pareille à ces jolies histoires que l’on raconte aux enfants pour mieux les endormir.

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La loi « anticasseurs », la perquisition chez Mediapart et l’hiver démocratique

Il est des périodes qui sont tout à la fois le témoin et la scène d’accélération prodigieuse des dynamiques. Pareilles à ces mélanges chimiques qui ont besoin de dépasser un certain stade pour que le précipité se forme, celles-ci sont reconnaissables à la succession très rapprochée de symboles de rupture. Il ne me parait pas exagéré de dire que nous vivons actuellement une période de ce type en France. Des propos tenus en demi-off par Emmanuel Macron à certains médias, où le monarque présidentiel fait montre d’un complotisme absolument absurde dans tous les sens du terme, au vote par une écrasante majorité de députés de la loi dite anticasseurs qui remet radicalement en cause le droit de manifester dans ce pays en passant par la tentative de perquisition de Mediapart au fumeux motif d’une protection de la vie privée ou celle de Manuel Bompard, tout ou presque concorde pour dire que la séquence que nous vivons est singulière.

Le propre de ce genre d’accélération des évènements est sans conteste leur caractère apocalyptique. Il faut ici entendre le sens premier et étymologique du terme apocalypse, terme qui dans la Grèce antique signifiait révélation. Il ne s’agit pas de dire que l’on découvre le visage autoritaire du locataire de l’Elysée – peut-être devrions nous l’appeler le complotiste de l’Elysée comme le fait Frédéric Lordon dans son dernier billet de blog, génial au demeurant – mais bien plus assurément expliquer que le voile semble s’être définitivement et de manière irrémédiable déchiré, que les quelques oripeaux derrière lequel se cachait la caste sont désormais jetés à terre et que le roi est désormais nu, donc autoritaire. Démontrer et critiquer cette extension du domaine autoritaire ne saurait suffire, il devient impérieux de se lever contre cet hiver démocratique.

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