L’insurrection qui vient ?

Ce week-end, les images des affrontements entre forces de l’ordre et gilets jaunes ont fait le tour du monde. Il faut dire que de telles scènes sont rares et, il faut le dire, sont révélatrices d’une tension énorme qui s’est emparée du pays depuis quelques semaines. Si les tags sur l’arc de triomphe ont accaparé une bonne part des commentaires, il me semble pourtant que l’important n’était pas dans ces quelques traces de peinture présentes sur le monument – devenu subitement symbole de la République alors que, rappelons-le, il a été commandé par Napoléon Bonaparte qui n’était pas connu pour être un grand républicain.

Par-delà les images qui ont tournées en boucle ce week-end de manifestants présents un peu partout en France,d’affrontements et de dégradations de quartiers (autour de la place de l’Etoile) ou de villes qui n’en connaissent que très peu, il me semble quel’embrasement du mouvement social, initié par les gilets jaunes, auquel nous faisons face fait partie de ces évènements capables de changer radicalement les choses. Le pouvoir symbolisé par Emmanuel Macron parait effectivement tanguer ainsi que le suggèrent les réactions toutes plus hors-sol les unes que les autres de la part des membres de la majorité et surtout la convocation des chefs de parti à Matignon, symbole d’une crise politique profonde. Dès lors, ils’agit assurément de comprendre comment un tel mouvement a pris aussi rapidement mais aussi – et peut-être surtout – de se demander jusqu’où celui-ci peut aller.

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L’inquiétante érosion du consentement à l’impôt

Depuis plusieurs semaines, le mouvement des gilets jaunes fait la une de l’actualité. Après deux longs papiers consacrés à ce sujet, je crois qu’il convient de revenir sur l’une de ses principales revendications, à savoir la baisse de la fiscalité. Corrélant une hausse du pouvoir d’achat à une baisse de leurs impôts, nombreuses sont désormais les personnes à faire de ladite baisse de l’imposition l’alpha et l’oméga tant de leurs revendications que de leur positionnement politique. Dans le premier papier consacré au mouvement des gilets jaunes, j’évoquais le spectre du boulangisme dans ce mouvement hétéroclite et d’un genre finalement assez nouveau. Il est nécessaire de mieux préciser l’évocation de ce spectre puisque l’un des principaux enseignements de ce mouvement réside à mes yeux dans cette question.

Comme j’ai pu le dire, ce mouvement est hétéroclite et rassemble des colères éparses sur un fond de désespérance de plus en plus profonde dans le pays entre hausse des inégalités et difficulté croissante d’une proportion toujours plus grande des Français à finir le mois. Historiquement, le boulangisme n’était pas vraiment porté par les classes populaires mais bien plutôt par les artisans et les bourgeois dans une sorte de révolte antifiscale qui permettait aisément de ranger le mouvement à la droite de l’échiquier politique. La révolte antifiscale à laquelle nous assistons en ce moment est, me semble-t-il, d’un genre différent en cela qu’elle n’émane pas forcément de bourgeois mais aussi de membres des classes populaires. En ce sens, cette érosion du consentement à l’impôt au sein des classes populaires est tout à la fois le symptôme et la résultante de décennies de néolibéralisme et est, à mon sens, très inquiétante. Lire la suite

Emmanuel Macron, les élections européennes et le grand enfumage

Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron répondait frontalement à Matteo Salvini et Victor Orban qui, lors d’un sommet bilatéral, avaient attaqué sans prononcer son nom le locataire de l’Elysée. La raison de cette opposition réside principalement sur les postures des uns et de l’autre sur la question de l’immigration. Bien mal en point à l’échelle nationale – l’affaire Benalla, les démissions de Collomb et Hulot et bien d’autres événements viennent effectivement assombrir son début de quinquennat – Monsieur Macron voit certainement dans les élections européennes à venir en mai prochain un moyen à la fois d’asseoir son parti et en même temps de s’offrir une bouffée d’oxygène.

A la manière d’un Chirac mal en point sur la scène nationale et cherchant à se revigorer sur la scène internationale, Emmanuel Macron pourrait pourtant subir un échec similaire (bien que sans doute moins cuisant) que celui subi par Chirac avec le référendum de 2005 sur la constitution européenne. Tout acquis à la stratégie qui lui a permis de se retrouver à l’Elysée, Emmanuel Macron tente donc de la déployer à l’échelle européenne en se présentant comme le leader naturel des forces dites progressistes face aux démocraties « illibérales » symbolisées par Orban et Salvini principalement – le président français profite de la timidité de la CDU en Allemagne soumise à la poussée de l’AFD et vise très clairement à faire exploser la droite européenne (le PPE) après les élections européennes. Ce clivage est pourtant un leurre qu’il nous faut urgemment déconstruire afin d’éviter le piège tendu à la fois par Macron et par Salvini/Orban. Lire la suite

Le grand enfumage du plan pauvreté

 

La semaine dernière, Emmanuel Macron a enfin présenté son plan pour lutter contre la pauvreté. Maintes fois repoussée pour des raisons diverses et variées – d’aucuns arguant que le bon parcours de l’Equipe de France lors du mondial russe était l’une de ces raisons – la présentation de ce plan était l’une des dernières cartouches du monarque présidentiel et de toute sa camarilla pour décoller cette image de président des riches et de caste au service des puissants qui leur colle à la peau depuis le début du quinquennat. De la suppression de l’ISF à l’instauration d’un taux forfaitaire pour les revenus financiers en passant par la non-remise en cause du verrou de Bercy, il faut dire que toute la politique menée depuis plus d’un an est en direction des plus fortunés de cette société.

C’est donc en grandes pompes que le locataire de l’Elysée a mis en scène la présentation d’un plan visant, selon le slogan affiché en fond de la salle, à « faire plus pour ceux qui ont moins ». Dès l’allocution du monarque passée, toute la clique de La République en Marche s’est empressée de faire le service après-vente en expliquant à quel point leur chef était beau, grand et épris de justice sociale en nous promettant que nous venions d’assister à l’épiphanie d’un président subitement devenu social et dont le combat principal était de lutter contre la pauvreté – quand de notre côté nous ne faisons rien pour lutter contre celle-ci, que nous nous en nourrissons même. Il va sans dire que tout cela n’est qu’une fable. Lire la suite

Marseille au bord de la rupture ? (1/3): la faille béante

Il arrive parfois que l’actualité prenne un malin plaisir à souligner des éléments que l’on se refuse à voir. Il arrive aussi que le surgissement d’événements, d’annonces, d’inaugurations soit une forme de seuil franchi dans une logique déjà bien en place. Il me semble que nous avons assisté à des événements de ce type il y a deux semaines pour la ville de Marseille. Au cours de ladite semaine, en effet, trois éléments sont venus rappeler avec force et vigueur de quel mal souffrait la Cité phocéenne du fait de la petite caste au pouvoir, trois éléments différents dans leur nature mais constitutifs et révélateurs d’une même logique, celle d’une gestion erratique au profit de quelques-uns – notamment les touristes – et au détriment du plus grand nombre des Marseillais. Le premier acte de cette semaine apocalyptique au sens premier du terme (en grec ancien l’apocalypse désignait la révélation) fut sans conteste l’annonce de la mairie expliquant qu’un téléphérique allait voir le jour à l’horizon 2021 pour relier le Vieux-Port à Notre-Dame-de-la-Garde, un peu comme s’il n’y avait pas d’autres priorités dans la ville. Le deuxième acte, jeudi, fut l’inauguration du centre commercial du Prado à deux pas du Vélodrome qui est venu souligner la gestion totalement absurde de la ville et cette course effrénée à l’ouverture de malls à l’américaine. Le dernier acte, pendant le week-end, fut la distribution par Yves Moraine, le maire des 6ème et 8ème arrondissements de la ville de chocolat pour le week-end pascal à des personnes âgées venant signifier à quel point le clientélisme était encore prégnant dans la ville.

Cette semaine ou plutôt ces trois éléments ont ceci d’intéressant qu’ils représentent une forme de triptyque symbolisant l’ensemble ou presque des problèmes qui rongent Marseille. Dans une vision globalisante, l’on pourrait même dire que ces trois éléments représentent tout à la fois les résultats du passé (inauguration du centre commercial), les menaces du futur (téléphérique) et la persistance d’un présent qui semble éternel dans la plus vieille ville française (clientélisme). Ce tableau sombre et menaçant ne semble pourtant pas inquiéter le moins du monde la camarilla au pouvoir depuis des décennies dans la ville et qui a tout fait pour que les inégalités explosent. Parce que voilà ce qu’est Marseille aujourd’hui, une ville qui rassemblent sans doute une grande part des problèmes de la France entre des inégalités croissantes, une pauvreté endémique dans certains quartiers de la Cité et un dégoût tellement prononcé des populations à l’égard de la caste politicienne que celles-ci sont entrées dans une grève électorale – au plus grand plaisir de ceux au pouvoir dont c’était le but. Dans Demain, c’est loin, les rappeurs du groupe IAM tiennent des propos qui, assurément, plus de vingt ans plus tard décrivent encore à merveille la situation de la ville. « Les élus ressassent rénovation, ça rassure / Mais c’est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture » chantaient-ils et on ne peut que leur donner raison lorsque l’on voit à quel point Jean-Claude Gaudin s’est appliqué à faire un lifting géant du centre-ville, à procéder à une politique de gentrification à marche forcée pour mieux attirer touristes et investisseurs. Mais derrière ce décor de carte postale que Marseille essaye de vendre se niche une réalité bien plus sommaire et effrayante : celle d’une ville où les écoles sont délabrées et les bidonvilles présents parce que la mairie se fiche allègrement de ceux qui n’habitent pas du bon côté de la Canebière. Lire la suite

Jean-Michel Blanquer ou le marchand de sable de la rue de Grenelle

Dimanche dernier, Jean-Michel Blanquer était l’invité du Grand Jury, cette émission organisée par RTL, LCI et Le Figaro. Ce genre d’émission s’est progressivement transformé en espèce de messe dominicale pour les responsables politiques qui viennent, au choix, y défendre leur action ou attaquer celle du gouvernement. Le ministre de l’Education nationale, au cours de son interview, aurait une nouvelle fois gaffé. Au fil de son passage il a effectivement, entre autres, tonné contre les téléphones portables et annoncé qu’à partir de la rentrée prochaine, ceux-ci seraient interdits dans les écoles et les collèges. Pourtant cette interdiction existe déjà et tout à la fois un article du code de l’éducation et les règlements intérieurs de bien des établissements le rappellent.

On pourrait voir dans cette prise de position une erreur voire un bégaiement de la part de Monsieur Blanquer. Je crois, au contraire, qu’il n’en est rien. Lorsque l’on sait à quel point la communication ministérielle est verrouillée depuis le plus haut sommet de l’Etat, la thèse de la malencontreuse bourde – faisant suite à bien d’autres nous y reviendrons – ne tient pas. Ladite supposée bourde s’inscrit en réalité pleinement dans un plan de communication bien huilé consistant à placer la focale sur quelques éléments finalement secondaires afin de flatter une partie de l’électorat et de satisfaire les parents dans un exercice de danse du ventre qui est tout sauf profitable aux élèves. Lire la suite

L’absurde politique économique de Monsieur Macron

Près de six mois après son arrivée à l’Elysée, il est une caractéristique qu’Emmanuel Macron n’a pas reniée : celle de vouloir réformer à toute vitesse en approfondissant le virage néolibéral enclenché il y a plus de 30 ans par Pierre Mauroy lorsque celui-ci a annoncé le « tournant de la rigueur » sur le perron de Matignon. Ce qui ne devait être qu’une parenthèse selon les mots de François Mitterrand et de son Premier ministre est devenu notre quotidien et les présidents successifs se sont échinés à perpétuer et accentuer les politiques de recul de l’Etat pour le plus grand bonheur des grands patrons et des plus riches de nos compatriotes. Pratiquant le fameux en même temps qu’il a théorisé tout au fil de la campagne présidentielle, le successeur de François Hollande pratique depuis son accession à la présidence de la République une forme de rupture dans la continuité

S’il est évident qu’il continue et renforce les politiques néolibérales déjà mises en œuvre par le passé, il faut reconnaitre au nouveau président la volonté d’aller vite contrairement à ses prédécesseurs – ainsi qu’en témoigne son usage des ordonnances pour casser le code du Travail. L’ancien ministre de l’Economie dit fonder toute sa politique économique sur le sacrosaint pragmatisme et sur une supposée efficacité. Il semble, en effet, avoir fait sienne la fameuse phrase de Tony Blair postulant qu’il n’y a pas de politique économique de droite ou de gauche mais simplement des politiques économiques efficaces ou inefficaces. Je crois pourtant que la politique menée par Monsieur Macron en termes économiques est une politique absurde si l’on accepte de prendre la définition que nous en donne Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe. Lire la suite

Baisse des contrats aidés et conséquences dramatiques

Hier après-midi, le gouvernement a présenté son projet de budget pour l’année 2018. Comme nous le savions déjà le nombre de contrats aidés dans le pays va fortement diminuer l’année prochaine. Considérés comme « couteux » et « peu efficaces » dans la logique du retour à l’emploi par le gouvernement, leur nombre va donc passer de 320 000 à 200 000 soit une baisse de 37,5%. Faisant fi de toutes les analyses de leur utilité sociale et des réclamations des collectivités locales sur cette question, Edouard Philippe et Emmanuel Macron ont donc décidé de n’en faire qu’à leur tête, tout acquis qu’ils sont au mantra de la baisse des dépenses publiques.

Le gouvernement a effectivement expliqué que cette baisse drastique du nombre de contrats aidés – qui sont des contrats subventionnés dans les secteurs marchands et non marchands (principalement) qui sont censés faciliter l’insertion dans le monde professionnel ; dans le secteur non marchand, ils concernent notamment le secteur hospitalier et l’Éducation nationale – par leur coût élevé. Nous le savons depuis l’arrivée conjointe de Bruno Lemaire et Gérald Darmanin à Bercy, la logique portée par ce gouvernement est une logique austéritaire. Les contrats aidés font donc partie des éléments sacrifiés sur l’autel de cette austérité, qui est censée permettre une plus grande intégration européenne si l’on en croit Monsieur Macron. Lire la suite

Bernard Ravet ou la fable marseillaise

A chaque rentrée scolaire c’est toujours le même sempiternel bal des publications de livres ayant un rapport avec l’école au sens large. Chaque année, l’une de ses publications obtient les faveurs des médias et des politiciens. Si l’année dernière avait été marquée par une réflexion autour de l’utilisation des neurosciences à l’école et de leurs supposés bienfaits dans Les Lois naturelles de l’enfant de Céline Alvarez, cette rentrée est marquée par la surexposition médiatique d’un brûlot écrit par Bernard Ravet, un ancien principal de collèges marseillais. Dans Principal de collège ou imam de la République, cet homme s’applique méthodiquement à fustiger la progression supposée de l’islamisme au sein de l’éducation nationale en général et dans le 3ème arrondissement de Marseille en particulier.

Quiconque a l’habitude de parcourir mes divagations sur ce blog sait que la question de l’école est centrale pour moi. C’est donc tout naturellement que ce livre et cette prise de position au vitriol m’intéressent. Toutefois, et c’est l’originalité de ce livre pour moi, l’ouvrage de Monsieur Ravet me touche particulièrement dans la mesure où celui-ci évoque non seulement Marseille mais précisément l’arrondissement où j’ai grandi et qui abrite le collège où j’ai étudié. Etant donné l’absence de mise en perspective ou même de contradicteur sur l’ensemble des plateaux télé où est invité ce monsieur, il me paraît important de rétablir quelques vérités loin de la thèse orientée et se fondant sur des années de vie dans cet arrondissement. Lire la suite

Enseignement supérieur, cette si profonde crise

« L’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde. C’est cela qu’il ne faut pas oublier ». Cette définition de l’absurde, nous la devons à Albert Camus qui l’a énoncée dans Le Mythe de Sisyphe. « « Je suis donc fondé à dire, continue le philosophe dans le même livre, que le sentiment de l’absurdité ne naît pas du simple examen d’un fait ou d’une impression mais qu’il jaillit de la comparaison entre un état de fait et une certaine réalité, entre une action et le monde qui la dépasse. L’absurde est essentiellement un divorce. Il n’est ni dans l’un ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation ». L’absurde camusien est donc avant tout le fruit d’une comparaison entre deux états de fait.

Ce sentiment de l’absurde au sens camusien s’applique, il me semble, pleinement à la question de l’enseignement supérieur. Cet été, en effet, nous avons pu assister à un puissant moment d’absurde dans ce domaine. Alors que le gouvernement annonçait une baisse du budget dans l’enseignement supérieur de 331 Millions d’euros, des centaines de néo-bacheliers n’étaient admis à aucune formation pour débuter leur vie dans l’enseignement supérieur. Aujourd’hui encore, nombreux sont les normalement étudiants à n’avoir aucune formation et à être obligés d’attendre octobre voire novembre pour pouvoir s’inscrire. Mis sur le dos d’Admission Post Bac – l’algorithme chargé d’affecter les bacheliers dans les différentes filières de l’enseignement supérieur – ce chaos au sens étymologique du terme est, à mes yeux, bien plus le révélateur d’une profonde crise dans l’enseignement supérieur. Une crise qui ne cesse de s’aggraver sans que les pouvoirs publics ne tentent de l’enrayer, bien au contraire. Lire la suite