Dix ans après, rien n’a changé…

« Les élus ressassent rénovation ça rassure/Mais c’est toujours la même merde derrière la dernière couche de peinture ». Cette phrase, tirée de Demain c’est loin, a déjà 16 ans et pourtant elle est tristement d’actualité. Hier, en voyant Manuel Valls se gargariser d’effectuer une réunion ministérielle en banlieue, aux Mureaux plus précisément, j’ai eu une nouvelle fois l’impression de vivre encore et encore la même scène, celle où un homme politique vient faire de grandes annonces du type « il faut que l’apartheid cesse » ou encore « non il n’y a pas de territoires en marge de la République ». Ces multiples phrases, les habitants des banlieues, ces quartiers menaçant comme la télé nous les montre, en ont assez.

Il y a dix ans, Zyed et Bouna périssaient dans un transformateur EDF. Ce que beaucoup ont vu comme un simple fait divers de plus, représentatifs des racailles de surcroît, est finalement devenu le point de départ d’une immense contestation dans les banlieues. L’état d’urgence fut alors déclaré pour quelques semaines et les forces de police déployées dans les quartiers dits sensibles. D’aucuns n’ont voulu voir dans ces émeutes que l’expression de la violence de la jeunesse des quartiers. Bien peu à l’époque ont tenté de mettre en évidence les problèmes économiques, politiques et sociaux qui minent ces quartiers. Dix ans plus tard, les jeunes se font descendre dans les quartiers nord marseillais. Beaucoup d’observateurs nous expliquent qu’il s’agit là d’une exception marseillaise. Loin d’être d’accord avec ces analyses, je suis bien plus enclin à voir dans la situation marseillaise un symbole, celui du statut quo dans les banlieues. Lire la suite

Le Volkswagengate ou le règne de l’hypocrisie

Voilà désormais une quinzaine de jours que le scandale Volkswagen, comme on a décidé de l’appeler, a éclaté. Indignation (quasi) unanime, démission du PDG de l’entreprise allemande, plongeon du cours de l’action sur les bourses, autant d’éléments qui sont venus égrener ces deux semaines au cours desquelles Volkswagen a vu tout le monde ou presque lui tourner le dos, à commencer par l’Etat allemand qui, très vite, s’est désolidarisé de l’entreprise qui est pourtant un de ses fleurons. Après la surprise est donc venu le temps de l’indignation et des grandes déclarations de la part des politiques. Les Etats-Unis ont ainsi la ferme volonté d’infliger une amende record à la firme de Wolfsburg tandis qu’en France, beaucoup appellent à des examens plus approfondis sur les véhicules.

Derrière ce lynchage en règle que subit actuellement Volkswagen, il me semble surtout que la plupart des personnes ou entreprises qui ont vertement critiqué l’entreprise allemande le font pour mieux détourner les regards sur leurs propres errements ou sur leurs agissements qui ne sont, pour la plupart, pas bien plus honnêtes que ceux de VW. Qu’il n’y ait pas méprise, je n’absous absolument pas Volkswagen qui est évidemment le principal coupable dans cette affaire. Toutefois, plutôt que de voir en elle une brebis galeuse, je suis bien plus enclin à y voir le révélateur de certains problèmes de notre système capitaliste contemporain. En somme, le système tente de transformer Volkswagen en pharmakos en essayant de nous faire croire que la firme automobile aurait drainé tous les travers et qu’il faut donc la punir pour assainir le système alors qu’elle est le symbole du système actuel. Lire la suite

Le discours du pape au Congrès américain, symbole de la fin du sacré

Le Pape François s’est donc rendu au Congrès américain pour s’exprimer devant les Représentants. En faisant ceci, il a été l’auteur d’une grande première. Jamais, en effet, un souverain pontife ne s’était rendu dans un Parlement pour y tenir un discours. En ce sens, la visite de François aux Représentants américains, en même temps qu’elle marque un tournant historique, sonne aussi comme un symbole puissant. Elle marque, en effet, la fin du sacré dans la mesure où il n’y a désormais plus de séparation entre le sacré et le profane.

Cette visite marque évidemment la fin du sacré religieux. Toutefois, le sacré n’est pas nécessairement d’essence religieuse comme nous le montre Roger Caillois dans L’Homme et le sacré. Evidemment, cet affaiblissement du sacré n’est pas récent. Depuis des siècles nous assistons à une érosion de celui-ci mais comme le note très brillamment Régis Debray dans son nouveau livre en forme de testament, Madame H, notre époque est celle de sa fin complète et définitive. Plus de sacré religieux donc mais plus de sacré non religieux aussi, voilà la période que nous vivons actuellement. Lire la suite

Laissez-moi être un monstre

Jeudi dernier, je me suis levé en me disant que j’allais profiter d’une de mes dernières matinées sur Marseille avant de remonter à Nantes. J’ai donc pris mon petit déjeuner comme tous les matins et j’ai allumé la télé pour regarder les infos. En apprenant qu’une nouvelle embarcation de migrants avait sombré, j’ai ressenti cette même boule dans le ventre que je ressens à chaque fois que j’apprends la mort d’innocents mais jusque-là rien de bien nouveau. C’est en levant la tête et en voyant la photo du jeune Aylan que le choc est venu. Le long de mes joues se sont mises à couler des larmes. Pendant longtemps. J’en suis même arrivé à me demander si j’étais normal.

Et c’est précisément ce questionnement qui m’emmène à écrire cet article. Je me suis rendu compte que si pleurer devant cette photo n’était pas considéré comme normal alors je ne voulais pas l’être et que je préférais être un monstre. Je vais même plus loin, je revendique mon caractère monstrueux. Si l’on s’intéresse à l’étymologie du mot, on constate qu’il descend du verbe latin qui signifie monstranum ce qui laisserait supposer que le mot désignait à l’origine un phénomène que l’on montrait. En biologie, un monstre est un individu dont la conformation s’écarte notablement des standards de son espèce. Si la normalité que l’on nous propose c’est d’être des humains inhumains alors laissez-moi m’écarter des standards de notre espèce. Lire la suite

Ce que l’émergence des DJs nous dit de notre société

Calvin Harris, David Guetta, Avicii. Vous avez surement déjà entendu parler de ces DJs tant leur reconnaissance est grande de nos jours. Ces artistes touchent en outre des millions d’euro. Ainsi à la reconnaissance se couple une réussite financière indéniable. En 2014 les trois DJs cités précédemment ont respectivement gagné 66, 30 et 28 Millions d’euros, de quoi se mettre à l’abri pour plusieurs générations. Leur rémunération ne me dérange pas en elle-même. A vrai dire j’apprécie, comme beaucoup de jeunes, danser sur leurs sons qui sont souvent les tubes de l’été. Le seul pour qui j’ai une certaine rancœur reste David Guetta à propos de Marseille Provence 2013 (il avait alors réclamé 450 000€ à la mairie pour se produire à Marseille et avait ensuite fait payer chaque billet 50€).

Ce qui m’intéresse particulièrement, ce n’est pas tant l’émergence de ces DJs ou l’argent qu’ils peuvent brasser. Ce qui m’intéresse plutôt c’est de réfléchir de manière plus globale sur leur émergence, c’est d’essayer de comprendre ce que cette émergence nous dit de notre société et de notre époque. D’aucuns penseront certainement que je fabule quelque peu et qu’extrapoler à la société les enseignements que nous apporte un style musical est exagéré. Toutefois, il me semble que les styles musicaux nous disent beaucoup sur les époques dans lesquelles ils voient le jour. Pas de hasard dans la concomitance entre les revendications afro-américaines et l’apparition du jazz ou dans celle entre l’apparition du rap et la mise en place de revendications dans les banlieues. Lire la suite

Twitter est-il dangereux pour la démocratie ?

Il y a quelques semaines j’avais tenté d’analyser ce que j’appelle la twitterisation de la vie politique (et tenté de démontrer en quoi celle-ci était le symbole de sa déchéance). Aujourd’hui, ce sont les rapports entre Twitter, ses utilisateurs et la démocratie qui m’intéressent, ou plutôt qui m’inquiètent quelque peu devrais-je dire. « Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse ». Ce proverbe me semble particulièrement adapté à ce réseau social tant la vocifération et l’outrance semblent être les règles du petit oiseau bleu.

On ne compte plus, en effet, les propos injurieux voire clairement haineux sur Twitter. Ces abominations poussent comme des petits champignons et ce, d’autant plus qu’ils ne sont que très rarement supprimés par les administrateurs. Récemment une personne fort charmante lors d’un «débat» sur l’immigration n’a eu pour seul argument de dire que « L’Islam n’est pas une religion, c’est une secte de barbares et de sauvages ». Inutile de préciser que cette personne n’a pas voulu aller plus loin dans le débat après cela. D’aucuns semblent penser qu’un débat sain passe par ce genre de pitreries et de grossièretés. La politique, au sens noble du terme, et la démocratie ne sauraient s’accommoder de ce genre de pratiques. Lire la suite

La suppression des repas de substitution ou comment attiser les tensions

« Le Trib. adminis. vient de rejeter le recours dirigé contre la fin des menus de substitution à Chalon. Première victoire pour la laïcité ! ». En tweetant cela le 13 août dernier, Gilles Platret, le maire Républicain de Chalon sur Saône, se félicitait de ce qu’il considère comme une victoire de la laïcité en même temps qu’une victoire personnelle. Cette interdiction des menus de substitution a suscité des réactions partagées. Même dans son propre parti, le maire de Chalon a été contesté. Alors certes Nicolas Sarkozy, dans sa course effrénée derrière le Front National, a soutenu bruyamment cette initiative. Mais certains, comme Alain Juppé, ont rapidement critiqué ce qu’ils considèrent comme étant une dérive. Le maire de Bordeaux n’a pas pris de pincettes pour évoquer le sujet puisqu’il a affirmé que « les repas de substitutions n’emmerd[ait] personne ! ».

Ce qui me dérange le plus dans cette affaire c’est que les défenseurs de la suppression de ces menus de substitutions brandissent la laïcité comme argument. D’ailleurs ils vont même plus loin puisqu’ils affirment que la laïcité serait en danger si on ne supprimait pas lesdits repas de substitution. En réalité agiter ce chiffon rouge ne revient une nouvelle fois qu’à tenter de diviser les Français. En a-t-on vraiment besoin en cette période où le repli sur soi est de mise ? N’est-il pas temps de tenter d’unir les Français plutôt que de les diviser sur des sujets périphériques ? A trop jeter de l’huile sur le feu, ces personnalités politiques ne parviendront qu’à attiser les divisions et à radicaliser certaines personnes sur des sujets qui ne méritent pas une telle lumière. Lire la suite

Tel Aviv sur Seine ou le règne du manichéisme

« Soutien total à l’initiative de la Ville de Paris et à Tel Aviv sur Seine. Halte au déferlement de bêtise ». En 106 petits caractères, voilà comment Manuel Valls a réagi à la polémique à propos de Tel Aviv sur Seine. Une réaction digne d’un Premier ministre pour vous ? Pas pour moi en tous cas. Que Manuel Valls apporte son soutien à l’initiative de la ville de Paris est une chose normale. Volant au secours du Parti Socialiste parisien qui voit sa majorité au conseil municipal fracturée en raison de cet évènement, le Premier ministre est pleinement dans son rôle. Toutefois, la manière dont il l’a fait est plus que critiquable. Assimiler toutes les personnes qui contestent l’organisation d’un tel évènement à des abrutis n’est pas acceptable et constitue une nouvelle preuve de mépris envers le peuple.

Si la discussion et le dialogue sont éminemment importants dans cette problématique, le recours aux invectives et aux petites phrases frôlent l’inconscience. On peut reprocher à Anne Hidalgo d’avoir organisé cet évènement mais on ne peut pas lui reprocher de n’avoir pas cherché à expliquer les raisons de celui-ci. En publiant une tribune dans Le Monde, elle a en effet tenté d’expliquer par le dialogue pourquoi elle défendait Tel Aviv sur Seine. Quoi que l’on pense de sa position, elle a fait ce premier pas vers l’autre qui me semble primordial parce que pour être en désaccord, encore faut-il être d’accord pour discuter. Ce reproche que j’adresse à certains défenseurs de Tel Aviv sur Seine, je l’adresse également à certains contempteurs de cet évènement. A trop généraliser et essentialiser, on en arrive à un manichéisme inquiétant qui ne peut être vecteur que de divisions et de violences. Lire la suite

Kidzania, stade suprême du capitalisme

A la mort d’Aldous Huxley en 1963, on a retrouvé des carnets avec des dizaines de manuscrits. Conformément à ses dernières volontés, lesdits manuscrits n’ont jamais été publiés et sont dévoilés de manière parcellaire au compte goutte. Parmi tous ces manuscrits, on trouve ce qui semble être, sinon la suite, au moins un cousin de son livre à succès Le Meilleur des mondes. Dans une écriture quasi illisible on croit pouvoir discerner le titre de son roman : Kidzania ou le pire des mondes. Aussi a-t-on la tentation de rapprocher ce manuscrit du livre que j’ai précédemment cité.

Si Aldous Huxley, dans Le Meilleur des mondes, dénonce les méfaits de l’eugénisme et les risques que fait courir ce modèle sur nos libertés, dans ce manuscrit l’auteur britannique émet une sévère critique du système capitaliste. Il y décrit la glorification de l’argent ainsi que l’avènement de ce qu’il désigne sous le vocable d’ère matérialiste. Il imagine même un symbole paroxystique de cette société toute entière dirigée vers le profit et l’accumulation de capital : Kidzania. Ce lieu fictif est, pour Aldous Huxley, l’endroit où les enfants sont éduqués au capitalisme de manière ludique (un peu comme les enfants éduqués très rapidement au plaisir et au soma dans Le Meilleur des mondes). Lire la suite