La technologie au service du profit

Tous les observateurs s’accordent à le dire : nous vivons dans une époque hyper-connectée. D’après une étude de RetailMeNot, près de 55% des Français avaient un smartphone en 2015 et l’on ne compte plus les personnes qui possèdent plusieurs écrans chez eux (entre les télévisions, les tablettes, les smartphones et autres ordinateurs). Plus largement, l’apparition du e-commerce (ou commerce électronique) a constitué une disruption sans précédent dans la manière de vendre tout en induisant un changement profond des modes de consommation. Les entreprises ont pleinement pris la mesure de cette rupture en mettant notamment en place des plans de communication en ligne ou en adoptant des politiques commerciales nouvelles comme le cross canal par exemple.

Toutefois, cette évolution technologique ne me semble pas devoir s’arrêter au simple commerce. Celle-ci va toucher, à terme, tous les pans de la société si bien que notre génération a tout d’une génération de transition : celle de l’utilisation croissante de la technologie dans la vie quotidienne. N’appelle-t-on pas cette génération la génération Y en référence à ce bouleversement qu’elle connaît ? En somme, notre génération exercera sans doute des métiers qui n’existent pas encore de même qu’elle est sans doute formée à des métiers qui n’existeront plus dans une dizaine d’années. La récente annonce de François Hollande de la mise en place pour les chômeurs de formations aux métiers d’avenirs ne fait que confirmer cet état de fait. Ce bouleversement économique et social que ne manquera sans aucun doute de faire advenir cette rupture technologique n’est malheureusement pas porteur que de bonnes nouvelles. Lire la suite

Les intellectuels et le politique, éclipsés par la tyrannie du buzz

Le 14 juillet 2004, lors de la traditionnelle interview, Jacques Chirac évoque par deux fois la « politique avec un petit p » pour rabaisser Nicolas Sarkozy. Si le tacle à l’égard du dirigeant des Républicains ne m’intéresse guère, l’expression employée par le président d’alors est, elle, très intéressante pour tenter d’esquisser une analyse contemporaine de notre monde politique. De ce monde politique contemporain, on retient avant tout la défiance et la méfiance qu’il provoque chez les Français. Forte abstention, poussée de l’extrême droite et absence de vision ambitieuse chez les partis de gouvernement soit autant d’éléments que l’on peut voir à l’œuvre actuellement dans le microcosme politique. Cette défiance grandissante à l’égard du monde politique s’explique, à mon sens, par la perte vision globale et intellectuelle que connaissent aujourd’hui nos dirigeants. En ce sens, le politique au sens premier du terme – la vie de la cité – est aujourd’hui supplanté par la petite politique politicienne, cette politique qui ne vise plus que la petite phrase, la petite expression qui fera du bruit et ne porte plus aucun réel projet de société. Ce déclin politique me semble intimement lié à la déshérence intellectuelle que connaît notre pays. Plus aucun intellectuel, au sens noble du terme, n’a aujourd’hui une voix assez puissante en France.

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? La notion d’intellectuel naît en France au moment de l’affaire Dreyfus, en particulier avec la publication du célèbre « J’accuse » d’Emile Zola. Ce dernier est le premier intellectuel ou du moins le premier à être défini comme tel. Voltaire, dès l’affaire Calas, avait endossé ce rôle en publiant son Traité sur la tolérance. L’intellectuel est un penseur qui intervient dans le débat politique ou public pour prendre position, défendre ses valeurs ou proposer des solutions aux problèmes rencontrés comme l’ont décrit les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli pour qui l’intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie ». Et pourtant, cette notion a évolué dans le temps. Au rôle d’acteur, précédemment assumé par les intellectuels, semble s’être substitué un rôle de simple commentateur de l’actualité. Comment expliquer ce changement de rôle des intellectuels aujourd’hui ? Sommes-nous moins intelligents que par le passé ? N’est-ce pas plutôt les attributs de l’époque, et en premier lieu la tyrannie du buzz, qui concourent fortement à éclipser du devant de la scène ceux qui agissent encore comme des intellectuels ? Comment expliquer que cette éviction des intellectuels participe d’un appauvrissement politique ?

La figure historique de l’intellectuel engagé

Historiquement, l’intellectuel est donc cette figure du penseur qui s’engage pleinement dans le débat public. Cette tradition de l’intellectuel qui s’engage dans la vie publique est française et nombreux sont les penseurs à avoir pesé sur le débat public. Souvent ces intellectuels ont pu s’opposer comme lors de l’affaire Dreyfus : si Emile Zola a défendu Dreyfus à l’aide du « J’accuse », dans le même temps et pour la même affaire certains écrivains se sont engagés pour défendre le camp des anti-dreyfusards comme Barrès. Cet engagement des intellectuels se retrouvait sur toutes les parties de l’échiquier politique de l’extrême-gauche avec le refus du prix Nobel par Jean-Paul Sartre à l’extrême-droite et les essais politiques écrits par Charles Maurras où il théorise la rupture entre « le pays réel et le pays légal ».

Certains penseurs sont même allés plus loin en s’engageant pleinement dans la vie politique. Jean Jaurès est l’exemple parfait de cette attitude. Philosophe de formation il se lance en politique et devient député et défendra en toutes circonstances ses idées et ses convictions. Il théorisera la nature de son engagement dans son Discours à la jeunesse en affirmant : « Le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Il prouva cet engagement lors de deux grands combats politiques qu’il a menés : la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui lui valut beaucoup d’inimitiés au sein du pays mais surtout son pacifisme acharné à la veille de la Première Guerre mondiale. Il fut insulté par nombre de journaux d’extrême-droite et par certains hommes politiques pour ce pacifisme et il sera finalement tué par un déséquilibré pour avoir défendu cette idée.

La figure contemporaine de l’intellectuel

Le rôle de l’intellectuel a singulièrement évolué. Aujourd’hui, ceux que l’on considère comme intellectuels se contentent de commenter l’actualité, de décrire la société et les problèmes qu’elle rencontre sans pour autant s’engager dans le débat politique, évoquer des solutions ou énoncer des grandes orientations pour faire évoluer la société. Là encore quel que soit le bord politique ou la discipline des penseurs on constate la même incapacité à apporter des solutions aux grands débats contemporains.

Sur la question identitaire, Eric Zemmour illustre à merveille cette nouvelle donne pour les intellectuels. Lors de l’émission On n’est pas couchés au cours de laquelle il était venu faire la promotion de son livre Le Suicide français, il a affirmé qu’il n’avait pas les réponses aux problèmes qu’il évoquait dans son essai. A une question de Léa Salamé qui lui demandait « on fait quoi avec les musulmans de France alors ? » il a même répondu : « mais je ne suis pas président de la République, mon livre n’est pas un livre programme ». De la même manière lorsque la même chroniqueuse lui a demandé s’il soutenait Marine Le Pen « pour aller au bout de son engagement », il s’est soigneusement gardé de répondre à cette question, notifiant par la même son refus d’entrer dans un débat politique et de s’engager réellement de manière politique dans le débat public.

Dans le domaine économique on retrouve ce même problème. Thomas Piketty le montre bien. L’auteur du Capital au XXIème siècle plaide pour une refonte du modèle économique en passant par une modification radicale du système fiscal, notamment en augmentant de manière substantielle l’imposition pour les plus riches. Toutefois, ce manifeste économique aurait pu aboutir sur un engagement politique plus profond et il n’en est rien. Thomas Piketty a passé les deux dernières années à faire des tournées de promotion de son œuvre dans à peu près tous les pays du monde sans jamais franchir le pas d’un engagement politique marqué. Son seul acte politique depuis la publication de son livre aura été de refuser la légion d’honneur. S’il a de cette manière fait preuve d’engagement politique, c’est un engagement par la négative, par le refus et non pas comme force de proposition.

Néanmoins, certains penseurs semblent échapper à cette forme de déclin et continue à faire perdurer le rôle premier de l’intellectuel. On peut citer Michel Onfray, Michel Collon, Alain Gresh, Frédéric Lordon et bien d’autres contributeurs au Monde diplomatique par exemple. On le voit, il existe encore un certain nombre d’intellectuels au sens premier du terme. Aussi faut-il s’interroger sur les raisons qui nous font penser que tous les intellectuels sont aujourd’hui frappés par le déclin.

La tyrannie du buzz, cette croqueuse d’intellectuels

Nous venons donc de le voir, il existe encore de nombreuses personnes qui assument le rôle premier d’intellectuel. La question est de savoir pourquoi ces gens-là ne sont pas reconnus et n’ont pas autant d’audience que nos pseudo-intellectuels qui trustent les plateaux télé et autres grands journaux ? La raison me semble assez simple et elle réside dans un mot de 4 lettres : buzz. Ces intellectuels que j’ai cités, et qui assument encore le rôle premier d’intellectuel, ont une différence fondamentale avec tous nos pseudo-intellectuels qui ne sont finalement que de simples éditorialistes qui commentent la politique tout en saupoudrant leur bouillie de références littéraires : ils écrivent, ou agissent, encore pour défendre leurs idées. A l’instar de Hugo, Voltaire, Sartre, Jaurès, Camus, Aron, Malraux et bien d’autres, ils n’éprouvent aucunement le besoin d’écrire des choses dans l’ère du temps pour être reconnus par le grand public.

A l’inverse, ceux qui sont aujourd’hui considérés comme intellectuels le sont parce qu’ils sont invités sur tous les plateaux télé et présentés comme tel. Et pourquoi sont-ils invités sur tous ces plateaux télé ? Tout simplement parce qu’ils écrivent en partie pour faire le buzz et attirer l’attention sur eux. La question identitaire est, à ce titre, pleinement symptomatique de ce processus si bien qu’elle met en place une forme de cercle vicieux : les intellectuels qui parlent de ce problème sont invités sur les plateaux télé et les pseudo-intellectuels qui veulent avoir une reconnaissance et passer à la télé deviennent obnubilés par cette problématique. Tout ceci aboutit à une forme de nombrilisme de la part de ce que l’on présente comme les intellectuels français qui induit une forme de déclin intellectuel de la France sur le plan international. A force de se consacrer uniquement à des problèmes franco-français, ceux qui sont considérés comme intellectuels font que la France n’irrigue plus le monde par ses idées comme elle a pu le faire par le passé.

Les liens intimes entre les intellectuels et le politique

Quels rapports entre le déclin intellectuel et la politique politicienne me direz-vous ? Eh bien, à toutes les époques, les intellectuels et le monde politique ont entretenu des relations fortes. Comme évoqué plus haut, les intellectuels s’engageaient dans la vie politique. Le célèbre « J’accuse » de Zola ou les engagements de Hugo ou Jaurès en politique sont là pour en témoigner. Mais l’influence des intellectuels sur le monde politique va bien au-delà de cet engagement frontal. Les intellectuels contribuent à façonner les idées qui régissent le monde politique et, finalement, la société française. Quand Hugo le grand intellectuel justifie la colonisation, il est évident que ce positionnement influe sur l’avis de millions de Français. Durant la Guerre Froide, la France a été l’un des pays du bloc de l’ouest à être le plus proche de l’URSS. Ne faut-il pas y voir, là aussi, la conséquence des idées de certains intellectuels ? Sans Sartre par exemple, la France aurait-elle été aussi proche des idées communistes ?

En ce sens, l’émergence de la politique politicienne, dénuée de tout projet et de tout idéal, me semble consubstantielle du déclin intellectuel que connaît le pays. A force de donner la parole à des personnes qui n’ont rien d’intellectuel et qui ne recherchent que le buzz, il ne faut pas s’étonner quand les hommes et femmes politiques n’ont plus, eux aussi, que le buzz en tête, quand ils s’échinent non pas à mettre en place un combat des idées mais simplement à trouver la petite phrase qui fera mouche. Il ne faut pas s’étonner que les conseillers en communication se soient substitués aux conseillers politiques. François Mitterrand était conseillé par Régis Debray, François Hollande l’est par Gaspard Gantzer. Cruelle comparaison que celle entre les deux présidents socialistes de la Vème République. Les deux ont renié leurs engagements et leurs idées mais l’un l’a fait après avoir fait le choix de l’Europe quand l’autre ne l’a fait en échange d’absolument rien. La comparaison est terrible mais nécessaire. A l’heure où Renaud Camus a remplacé Albert Camus, il n’y a aucune surprise à voir émerger une politique politicienne qui n’a aucune valeur et qui promeut le pragmatisme sur l’autel de la Realpolitik.

Nous l’avons vu, la France traverse une double crise, intellectuelle et politique. Néanmoins il me semble qu’il est nécessaire de prendre le mot crise au sens grec du terme à savoir un moment de choix. Il s’agit de choisir entre la perpétuation de la tyrannie du buzz et donc de la politique politicienne ou alors le retour sur le devant de la scène des intellectuels au sens premier du terme et donc la résurgence du débat d’idées en politique. Il s’agit ni plus ni moins que de redonner au politique ses lettre de noblesses. « La crise, disait Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naitre ». Cette dynamique prendra du temps, peut-être une ou deux génération, mais toute la responsabilité qui est la nôtre est de lancer le mouvement tout en ne cédant ni aux sirènes ni aux hydres car comme rajoutait l’économiste italien : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

François Hollande, ultime fossoyeur de la gauche française

En cette période de fêtes de fin d’année, le président de la République vient de faire un cadeau inestimable à la droite et à l’extrême-droite : il vient, tel Vercingétorix, de déposer à leurs pieds non pas ses armes – si tant est qu’il en ait – mais la dépouille de la gauche française. Tel ces personnages lugubres dans La Peste de Camus, le voilà qui danse autour du corps sans vie qu’il vient d’offrir. Ce même président qui, le 22 janvier 2012 au Bourget, affirmait avec conviction : « L’âme de la France, c’est l’égalité […].C’est pour l’égalité que nous aurons aussi à combattre et à proposer aux Français le changement » vient de porter un coup presque mortel à l’égalité qu’il disait défendre.

En conservant la déchéance de nationalité pour les personnes convaincues de terrorisme dans la réforme qu’il va proposer au Congrès, François Hollande fait clairement le choix de se tourner vers les voix du centre et de la droite plutôt que vers celles de sa gauche pour faire adopter sa réforme constitutionnelle. Le voilà qui joue l’apprenti-sorcier pour tenter de s’assurer le plus de voix possibles en 2017. Considérant sans doute que son électorat voterait quoiqu’il advienne pour lui, Hollande s’efforce de donner des gages aux plus conservateurs en cas de duel avec Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. François Mitterrand avait mis la gauche française en bière avec son tournant de la rigueur, François Hollande l’ensevelit avec ses pulsions sécuritaires et identitaires.

Lire la suite

Les incidents d’Ajaccio, symboles des problématiques françaises

Voilà plusieurs jours désormais que des incidents ont éclaté à Ajaccio, dans le quartier populaire des Jardins de l’Empereur plus précisément. Des manifestations de soutien aux forces de l’ordre et aux pompiers qui dégénèrent et voilà la question corse qui ressurgit dans les médias nationaux. Il est vrai que la Corse avait déjà repris bonne place dans les bulletins d’informations depuis l’élection de Jean-Guy Talamoni, dirigeant nationaliste, à la tête de l’Assemblée de Corse. Ces incidents, condamnés par quasiment toute la classe politique, ont réinstauré la réputation des Corses qui seraient racistes, et nationalistes, par essence  selon certains.

Ces incidents, qui ont débuté après le guet-apens tendu à des pompiers – qui ont un statut tout particulier en Corse – et des policiers par des jeunes délinquants des Jardins de l’Empereur, sont accueillis de manière ambivalente : d’une part on se hâte de préciser qu’il s’agit d’une spécificité corse, que le statut des pompiers y est différent et que les réactions sont celles-ci en raison du fort nationalisme implanté sur l’île de Beauté et d’autre part, on ne peut s’empêcher de voir dans ces deux incidents – l’agression des pompiers et la réponse xénophobe et violente – les symboles de toutes les problématiques françaises actuelles entre ghettoïsation violente d’un côté et résurgence de la question identitaire également violente de l’autre. Si l’on voulait jouer les Cassandre, on pourrait même aller jusqu’à y voir une répétition générale de ce qui pourrait advenir en métropole à l’avenir. Lire la suite

Pourquoi parler du parti des abstentionnistes est absurde

Depuis la montée en puissance du Front National, une nouvelle expression a vu le jour, celle de « parti des abstentionnistes ». Cette formule, certainement élaborée dans les tréfonds des cabinets de communication, répétée à longueur de temps sur les plateaux télés post-élections est en passe de devenir une véritable antienne dans la bouche des hommes et femmes politiques du Parti Socialiste et des Républicains. On entend notamment élection après élection, scrutin après scrutin l’affirmation selon laquelle le Front National ne serait pas le premier parti de France mais que le premier parti des France est au contraire celui des abstentionnistes. Pas plus tard que le 6 décembre dernier, au soir du premier tour des régionales, beaucoup ont répété cet élément de communication.

Toutefois, cette affirmation, en plus d’être simpliste, est totalement infondée et absurde. Pourquoi absurde me direz-vous ? L’absurde, comme l’explique Camus dans Le Mythe de Sisyphe, n’existe pas en lui-même. Il apparaît à partir du moment où il existe un fort décalage entre deux éléments. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, la disproportion est manifeste entre une formule de communication, créée ex-nihilo par des conseillers obscurs, et la réalité qu’elle prétend décrire. Il n’existe pas, en effet, de parti abstentionnistes dans la mesure où l’abstention recouvre des profils très différents. Dès lors, agir pour faire diminuer l’abstention ne saurait se résumer à proposer une seule et unique solution à cette population très largement hétérogène. Lire la suite

« Génération Bataclan » : derrière le slogan, la réalité

Vendredi 13 novembre 2015, Paris a été touché par des attentats meurtriers. 130 personnes y ont été lâchement assassinées par les fantômes du diable. Attablés à une terrasse de bar, postés devant un bon repas, suivant un match de foot ou écoutant un concert au Bataclan tels ont été les derniers moments des 130 victimes des attentats de Paris. En visant ces endroits, les ouvriers du démon se sont attaqués à une certaine génération : celle des 20-30 ans qui aiment se retrouver pour passer un moment de détente autour d’une bière, d’un repas, d’un match de foot ou d’un simple concert.

Après le choc, après l’émoi et après l’émotion, il a fallu poser des mots sur ce carnage – Les mots ne sont-ils pas en effet une des meilleures thérapies ? – extérioriser ce mal-être qui résidait en chacun de nous. Le 16 novembre, Libération titrait sur la « Génération Bataclan » et rajoutait en sous-titre « Jeunes, festifs, cosmopolites ». Si l’hommage envers une génération visée, meurtrie et solidaire est touchant, vouloir résumer notre génération à cela n’est pas pertinent à mon sens. Sommes-nous plus festifs et jeunes que les générations précédentes ? Je ne pense pas.
Lire la suite

Jeune français de confession musulmane, je suis fatigué et apeuré

Il y a dix mois déjà, au moment des attaques contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Kasher, nous avions dit c’est trop, c’est la goutte qui fait déborder un vase trop plein. A l’époque on parlait d’une goutte. Aujourd’hui c’est un torrent, un torrent de larmes mais aussi un torrent de sang qui vient apporter de l’eau au moulin de la haine et de l’intolérance. En ces moments tragiques, il est difficile d’essayer de se concentrer, d’essayer de réfléchir. Réaliser ce qu’il vient de se passer est compliqué, presque impossible à chaud. Se dire que près de 130 personnes comme vous et moi sont mortes, que n’importe qui aurait pu être à leur place. Il est difficile de réaliser que c’est à Paris et non pas dans une ville lointaine que s’est déroulé le carnage.

« Demain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne/Je partirai » écrivait Victor Hugo en son temps dans Les Contemplations. Aujourd’hui nous sommes, je pense, nombreux à vouloir appliquer ces vers, à vouloir s’évader de ce monde. Le coup qui nous a été porté est, en effet, rude. En plus de toutes ces victimes, de tous ces blessés et de tous ces corps mutilés, ce sont nos espérances qui ont été visées : nos espérances d’un monde meilleur où chacun, peu importe sa couleur ou sa religion, pourrait vivre en paix. Mais le plus effrayant, pour en revenir au poème de Hugo, c’est qu’à l’heure actuelle il est difficile de se projeter dans l’avenir. Nous sommes comme bloqués dans un présent éternel dans ces moments-là. J’ai rarement l’habitude de me définir en fonction de ma confession. Je me considère avant tout comme Français mais aujourd’hui j’ai aussi envie de m’exprimer en tant que jeune musulman. Pourquoi ? Parce que j’ai été glacé en tant que français musulman par ces attentats et que par ces attaques c’est à la fois la France, l’Islam et les musulmans que ces fantômes tentent de faire plier. C’est pour ça qu’aujourd’hui je suis à la fois fatigué et apeuré.
Lire la suite

Horreur dans le monde de l’insouciance

Il est 4h03 en ce samedi 14 novembre et je suis toujours debout. Comme hier, comme avant-hier, comme depuis lundi en fait. A Audencia, où je suis étudiant, c’est en effet les campagnes depuis le début de la semaine. Il s’agit de deux semaines intenses où différents groupes d’élèves s’affrontent pour obtenir les suffrages des étudiants. Les vainqueurs deviennent alors membres du BDE (Bureau des Elèves, qui s’occupe des évènements festifs comme les soirées ou le week end d’intégration), du BDS (Bureau des Sports, donc coachs) ou du BDA (Bureau des Arts). Durant ces deux semaines, les soirées s’enchainent, les différentes promos se rencontrent et le but des personnes en campagnes est de convaincre les autres de voter pour elles.

Comme depuis le début de la semaine je suis donc encore réveillé à une heure très avancée de la nuit. Et pourtant, aujourd’hui je ne rentre pas de soirée, je ne viens pas de quitter la compagnie de personnes en campagnes. Aujourd’hui (ou plutôt hier d’ailleurs) j’avais prévu de me coucher tôt afin de me reposer et de récupérer pour enchainer la semaine prochaine. Aujourd’hui, ce n’est pas la fête, l’échange et la bonne ambiance qui me tiennent éveillés mais l’effroi face aux multiples attaques menées à Paris qui ont fait, à l’heure où j’écris ce texte, 120 morts. Tout d’un coup, on relativise les campagnes, on oublie les rivalités entre listes, on se rend compte que nous vivons dans une bulle assez confortable en Ecole. Lire la suite

Quel modèle pour demain ?

Voilà sept ans que le monde est en crise. Matin, midi et soir au fil des dépêches AFP, des JT ou autres flash des chaines d’info en continu nous sommes matraqués par la crise, cette hydre à plusieurs têtes que l’on arrive ni à juguler ni même – et c’est sans doute bien plus gênant – à saisir dans toute sa globalité et sa complexité. Nombre d’observateurs et d’analystes tentent d’expliquer en quoi cette crise est conjoncturelle, qu’il suffit de s’attaquer aux conséquences de ladite crise et de rafistoler avec des rustines pour régler le problème et éviter que celui-ci ne se reproduise à l’avenir.

Il me semble que cette crise est bien plus structurelle en réalité. Si l’on s’intéresse à l’histoire économique, on se rend assez vite compte que l’économie est affaire de cycle, tout du moins en Occident. Ainsi, c’est l’oscillation entre libéralisme, au sens large, d’une part et interventionnisme étatique d’autre part qui a permis de juguler les différentes crises économiques rencontrées. Au capitalisme libéral issu de la Révolution Industrielle s’est, en effet, substitué un capitalisme keynésien beaucoup plus interventionniste avec la mise en place de l’Etat Providence. La crise de ce modèle a été jugulée par le retour en force du libéralisme, dans une version encore plus poussée sous l’impulsion de l’Ecole de Chicago. En toute logique, pour régler la crise actuelle il faudrait revenir à un ersatz du modèle keynésien. Or, le problème principal que l’on rencontre est que ce modèle est devenu complétement caduc avec la mondialisation (dans la mesure où mener une politique nationale sans s’occuper du reste de la planète n’est plus possible). Lire la suite

Dix mois après, où est Charlie ?

Il y a dix mois, quasiment jour pour jour, les frères Kouachi commettaient un crime innommables qui couta la vie à 12 personnes. Des kalachs dans une salle de rédaction, des balles contre des crayons, cet attentat n’a alors fait que confirmer l’adage qui veut que les hommes qui ont des balles combattent souvent les hommes qui ont des idées. Quelques jours après, le 11 janvier plus précisément, de grandes marches étaient organisées un peu partout en France, rassemblant 4 millions de personnes. La plus grande démonstration d’unité depuis la Libération disait-on alors. Au « Je suis Charlie » entonné par des millions de personnes s’est alors ajouté l’esprit Charlie, d’essence plus politicienne visant à célébrer cette unité de façade.

Déjà à ce moment, je m’étais méfié du fameux esprit Charlie. Emmanuel Todd, dans Qui est Charlie ?, a selon moi raison quand il parle d’une sorte de « flash totalitaire durant cette période ». Il était, en effet, compliqué de dire « je ne suis pas Charlie » à ce moment-là sous peine d’être taxé d’amitié voire de bienveillance envers les frères Kouachi et les terroristes en général. C’est d’ailleurs le travers dans lequel tombe, à mon sens, Caroline Fourest dans son livre Eloge du blasphème. Déjà à ce moment-là, la liberté d’expression n’était pas aussi défendue que ce que l’on voulait bien nous dire. En somme, les gens étaient sommés d’être libres de penser comme ceux qui défendaient l’esprit Charlie. On nous a alors expliqué que ceci signifiait défendre la liberté d’expression, valeur fondamentale de la République. Aujourd’hui, dix mois après, cette soi-disant défense de la liberté d’expression, si tant est qu’elle ait réellement existé, a disparu. Lire la suite