Manifeste pour un football populaire et socialiste (1/3): le foot phagocyté

Récemment, les évènements qui se sont produits à Lille ont été l’occasion pour les tenants d’un football aseptisé et totalement soumis aux lois de la finance de mener une offensive à grande échelle. Depuis des semaines, en effet, les tensions entre Ultras et instances ont atteint une forme de paroxysme. Si les Ultras ont longtemps été les véritables rats de laboratoires de toutes les politiques liberticides qui sont aujourd’hui appliqués au plus grand nombre, les dernières semaines ont vu cette défiance franchir une étape supplémentaire. Dans son excellent livre Les Affects de la politique, Frédéric Lordon dans une optique très spinoziste explique que la politique est avant tout constituée d’affects et que c’est parfois le franchissement de seuils imperceptibles qui précipitent des changements d’ampleur, il me semble que nous sommes en train de vivre un pareil moment. Le football est depuis des années, sinon des décennies, soumis aux règles de la finance la plus folle et le foot business tant décrié gagne chaque jour en puissance. Toutefois, les ultras bordelais et marseillais dans un même élan, rejoints par un grand nombre de groupes ultras, ont sonné le tocsin face à la Ligue de Football Professionnel et aux instances préfectorales ou étatiques. Le match opposant les deux équipes au Vélodrome il y a quelques semaines a été l’occasion pour les ultras phocéens d’envoyer des mots doux à ces instances dans ce qui s’apparentait à une véritable proclamation de lutte. L’envahissement de terrain à Lille il y a quelques jours a engendré des réactions de toute cette constellation bourgeoise qui a le foot populaire en horreur et qui aimerait tant « rééduquer » les supporters pour les transformer en consommateurs – ou à défaut expulser les derniers représentants du football populaire des stades de foot.

Nous avons ainsi vu fleurir les appels à nettoyer les tribunes et autres réactions faussement outragées. Je crois fermement que derrière les Ultras c’est à toute une conception et à un certain imaginaire du football que cette caste veut s’attaquer. Les tenants du foot en loges vomissent notre vision populaire et fraternelle du football. Aussi cette coterie s’empresse-t-elle de fustiger la supposée violence dont nous serions coupables en passant sous silence sa propre violence. Je l’ai déjà dit il y a quelques temps lors de la répression des ultras marseillais et bordelais, je suis persuadé que nous sommes en train d’arriver à une forme de lutte pour la survie, une espèce d’affrontement final. Le foot business – ou bien plutôt ce qu’il conviendrait d’appeler le football phagocyté par le capitalisme néolibéral financiarisé – se sent désormais assez puissant pour avoir l’ambition d’écraser sans vergogne le football populaire. Exit la vision populaire, ouvrière et socialiste qui a fait l’identité du football pendant des décennies pour mieux imposer le diktat de l’économie financiarisée et de la classe bourgeoise. Pour paraphraser un président déchu, notre adversaire n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti mais il gouverne aujourd’hui le football depuis son trône de la FIFA, cette adversaire c’est celui du capitalisme néolibéral financiarisé qui après avoir contaminé notre sport populaire entend porter l’estocade finale et nous exproprier totalement pour définitivement remplacer le supporter par le consommateur, l’émotion par le profit, la passion par les comptes de résultat. En face de cette nuit sombre et éminemment menaçante, nous nous devons de nous lever et de porter notre lumière pour rallumer les étoiles selon le si beau vers d’Apollinaire. Assez des luttes défensives, le temps est passé d’être offensifs et de construire un nouvel imaginaire. Lire la suite

Statut du cheminot, le piège tendu

Depuis l’annonce que le gouvernement a annoncé sa volonté de réformer, je dirais démanteler, la SNCF, un chiffon rouge est agité par l’exécutif et les médias pro-démantèlement : celui du statut du cheminot. Plutôt que de rentrer dans le cœur de la réforme voulue par le gouvernement – qui conduira in fine à la privatisation de la SNCF – les médias d’obédience néolibérale préfèrent brocarder les cheminots et les livrer à la vindicte populaire. En réalité cette muleta agitée devant l’opinion n’a qu’un seul but : celui de détourner l’attention du dépeçage des services publics qui s’annoncent.

Il n’y a rien de bien surprenant à cette logique tant Emmanuel Macron use et abuse de cette méthode depuis qu’il est à l’Elysée. Il y a d’ailleurs fort à parier que le gouvernement agira de même dès lors qu’il s’agira de présenter sa réforme constitutionnelle en mettant l’accent sur certains points pour tenter de convaincre du bien fondé de celle-ci. Nous avions déjà vu cette logique à l’œuvre lors du démantèlement du code du travail par ordonnances lorsque le gouvernement, par la voix de Muriel Pénicaud, a sorti les violons pour expliquer que sa réforme visait à protéger les travailleurs dans un exercice purement orwellien de la double pensée. Il devient chaque jour plus urgent de lutter contre la stratégie Macron qui est pour le moment couronnée de succès. Lire la suite

Autoritarisme, l’autre visage du néolibéralisme

En s’affirmant comme progressiste, lors de la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron se présentait comme un libéral absolu – ce que Le Monde Diplomatique titra comme « l’extrême-centre ». Par libéral absolu il faut comprendre que Macron disait être libéral à la fois sur les plans économique et politique. En cela, son positionnement était réellement singulier puisqu’il se détachait de Valls ou Fillon qui eux sont libéraux économiquement mais illibéraux (voire franchement conservateurs) politiquement ainsi que de Mélenchon ou Hamon qui, au contraire, se présentaient libéraux politiquement mais hostiles au libéralisme économique. Finalement, en adoptant cette position, l’alors candidat reprenait une vieille antienne du néolibéralisme, celle qui affirme que la libéralisation économique s’accompagne d’une libéralisation politique. En d’autres termes, il s’agit de dire que l’économie de marché est le meilleur vectur de la démocratisation.

Cette fable, c’est bien entendu celle qui a été présentée lors de la chute de l’URSS aux anciennes démocraties populaires. Cette fable, c’est celle qui a fait imposer un peu partout l’économie de marché et le capitalisme néolibéral comme corollaire de la démocratie. En somme, cette fable est sans doute l’antienne la mieux partagée depuis la fameuse et fumeuse théorie de la fin de l’Histoire de Francis Fukuyama. Je crois pour ma part qu’il est urgent de déconstruire cette fable parce que non seulement elle ne décrit pas la réalité des choses mais que surtout, elle est l’inverse de la réalité du néolibéralisme. Toutefois, dans la logique qui le lie à l’autoritarisme, il me semble que nous sommes en train de franchir un de ces seuils qui peuvent précipiter des changements d’envergure, particulièrement en France et cela est très inquiétant. Lire la suite

De quoi la classe moyenne est-elle le nom ?

Il y a quelques semaines, le salaire moyen des Français a été révélé. S’élevant à 2250€ nets mensuels, celui-ci a prestement été utilisé par tout une catégorie de personnes pour appuyer l’argument selon lequel tout allait bien dans le meilleur des mondes possibles en France, dans un exercice que le Pangloss de Voltaire n’aurait sans doute pas renié. En dépit des fragilités inhérentes à cet indicateur, ces personnes n’ont pas hésité à claironner que ce résultat était la preuve que la classe moyenne se maintenait dans notre pays. Parce que, pour paraphraser Engels et Marx, l’on pourrait dire qu’un spectre hante l’Europe et plus particulièrement la France, celui de la disparition de la classe moyenne. Aussi est-il primordial pour les personnes au pouvoir de faire perdurer ce mythe de la classe moyenne.

Dans la Grèce Antique, le mythe – qui dérive de muthos – définissait le domaine de l’opinion fausse, de la rumeur, du discours de circonstance. En somme, le mythe est le discours non-raisonné, qui se veut être une forme de fable. Par opposition, le logos était, lui, le discours raisonné. C’est précisément le passage du muthos au logos qui a posé la pierre fondatrice des philosophes de la Grèce Antique. De la même manière, la classe moyenne a tout du mythe, de cet élément un peu fourre tout au sein duquel tout le monde se retrouve. Pourtant, les contours de ladite classe moyenne sont flous à souhait, ce qui n’est pas un hasard selon moi. La classe moyenne est assurément le meilleur instrument socialement coercitif qui a été créé par le capitalisme néolibéral pour contrôler les masses, en particulier les classes populaires. Il est temps de sortir de la caverne et de déconstruire cette fable. Lire la suite

Les élections en Italie, la GroKo et le fil d’Ariane de la désagrégation de l’UE

Dimanche se sont tenus deux évènements politiques majeurs au sein de l’Union Européenne. En Allemagne, les militants du SPD étaient appelés à se prononcer sur le fait de former une nouvelle grande coalition – Grosse Koalition en allemand, abrégée en GroKo – avec la CDU/CSU de Madame Merkel. Ils ont majoritairement voté pour le oui (66%) et la première économie de l’Union Européenne va connaître une nouvelle coalition entre chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates après celles de 2005 et de 2013. Même si les militants du SPD ont répondu favorablement à cette demande de coalition, le score du oui est plus faible que lors de la précédente demande et un véritable mouvement d’opposition à cette logique semble s’être mis en place au sein du parti.

Le même jour, les Italiens étaient appelés aux urnes pour renouveler tout à la fois la Camera (équivalent de l’Assemblée Nationale) et le Sénat. En pleine tourmente électorale depuis le referendum perdu et le départ de Matteo Renzi, le Parti Démocrate a connu une lourde défaite. Alors qu’il était majoritaire dans la Camera sortante, le voilà relégué à un peu moins de 19% des suffrages – sur 95% des bulletins exprimés – et renvoyé, sans doute, à l’opposition. Toutefois, le grand résultat de ces élections italiennes, outre la cinglante défaite du PD, est assurément la victoire des partis dits contestataires. Le Mouvement 5 Etoiles (M5S), fondé par Beppe Grillo, arrive effectivement en tête avec près de 32% des suffrages. Dans la coalition de droite, c’est la Ligue, ex-Ligue du Nord et parti d’extrême-droite, qui est en tête avec près de 18% des suffrages. Si la coalition Ligue du Nord – Forza Italia (de Berlusconi) -Fratelli d’Italia arrive bien en tête, cette poussée sans précédent des deux mouvements contestataires est ce qui marque le plus. L’on pourrait croire ces deux éléments totalement indépendants, je crois pourtant qu’ils sont le révélateur du fil d’Ariane qui parcourt l’UE actuellement et qui est celui de sa désagrégation et du risque d’implosion.

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La séquence de Claude El Khal, la Syrie et la complexité

Il y a quelques jours, le journaliste de Le Media Claude El Khal, dans une séquence disponible ici, a parlé de la guerre en Syrie et plus précisément de ce qu’il se passe dans la Ghouta orientale, enclave que le régime de Bachar Al-Assad souhaite reprendre à tout prix en ne respectant pas la trêve humanitaire décidée à l’ONU. Cette séquence de Monsieur El Khal, à contre-courant du traitement de la guerre en Syrie dans les médias dits mainstream, a énormément fait réagir. Rien de surprenant affirment ses défenseurs, puisque se plaçant en opposition à la doxa journalistique dominante, le journaliste libanais a engendré une véritable cabale à son égard. Il y a de cela dans ce que subit Claude El Khal depuis la publication de cette séquence, il serait malhonnête de le nier tout comme il y a assurément une volonté chez un nombre conséquent de personnes de se faire Le Média.

En allant déterrer des tweets du journaliste – ce qui semble être la nouvelle mode de ce pays – et en se contentant presque uniquement d’attaques ad hominem sans entrer dans le fond du sujet abordé par la séquence, nombreux sont ceux à avoir démontré leur mauvaise foi. Néanmoins, il serait réducteur d’affirmer que seules des personnes mal intentionnées à l’égard de Claude El Khal ou de Le Média ont trouvé cette séquence dérangeante voire choquante. Personnellement, celle-ci m’a dérangé tout comme la chasse à l’homme qui s’en est suivie. Je crois qu’il nous faut, sur ce sujet comme sur bien d’autres, parvenir à ne pas sombrer dans le manichéisme ambiant tout en refusant le simplisme. Voilà quel est notre chemin de crête. Lire la suite

Démantèlement de la SNCF, une certaine idée de la République (2/2)

La lumière crue

 

Souvent, nous avons tendance à ne pas prendre au mot les politiciens lorsqu’ils s’expriment, a fortiori quand ce sont ceux au pouvoir. Cette tendance n’est ni surprenante ni même absurde tant ceux-ci sont experts ès langue de bois et circonvolutions. Néanmoins, il arrive parfois que, sans le savoir la plupart du temps, leurs propos (ou comme dans le cas présent leurs non-dits) révèlent tout à coup d’une manière crue leur pensée, que le filtre qu’ils s’efforcent d’utiliser en permanence s’enraye, que le voile se déchire soudainement. « Il arrive que les décors s’écroulent » écrivait Camus dans son Mythe de Sisyphe et il ne me paraît pas exagéré de dire que nous avons assisté lundi à l’un de ces moments où la pensée profonde parvient à s’échapper de la langue de bois. Lire la suite

Démantèlement de la SNCF, une certaine idée de la République (1/2)

Lundi, Edouard Philippe s’est exprimé pour évoquer la réforme que le gouvernement entend mener au pas de charge et qui concerne le transport ferroviaire dans notre pays, donc la SNCF. Comme à l’accoutumée, le locataire de Matignon – s’appuyant sur le rapport Spinetta, rédigé par cet énarque ancien PDG d’Air France KLM – n’a eu de cesse d’affirmer que la réforme que Monsieur Macron et son gouvernement souhaitaient mener était un moyen de « moderniser » le transport ferroviaire pour aller vers plus d’efficacité qu’à l’heure actuelle. Fustigeant l’endettement de la SNCF, sans évidemment interroger une seule seconde les causes de cette dégradation, l’ancien maire du Havre a affirmé, presque sur un ton martial, qu’il n’hésiterait pas à avoir recours aux ordonnances pour mener à bien cette réforme.

Après s’être attaquée au code du travail, la caste au pouvoir entend bien continuer son funeste projet en démantelant – toujours sans le dire évidemment – le service public ferroviaire de notre pays. Pour être juste et honnête, l’attaque très rude portée par l’exécutif contre la SNCF et les cheminots est en réalité l’aboutissement de décennies où les gouvernements successifs ont sapé l’entreprise publique pour préparer la mise en concurrence voire sa privatisation. Le coup que veulent porter Emmanuel Macron, Edouard Philippe et leur majorité est donc à la fois un aboutissement mais également le climax d’une logique néolibérale qui s’attaque aux services publics de notre pays et donc in fine à notre République, notre Res Publica, notre chose commune. Lire la suite

Parcoursup ou la sélection qui ne veut pas dire son nom

Cet été, un certain nombre de bacheliers se sont retrouvés sans affectation à l’issue de la procédure d’admission dans l’enseignement supérieur. Loin de réfléchir de manière systémique et globale, les dirigeants de notre pays se sont contentés d’incriminer en chœur Admission Post Bac (ou APB) – la plateforme numérique où les lycéens font leurs vœux – ainsi que l’algorithme qui lui est lié. Dans l’urgence, Frédérique Vidal et l’ensemble du gouvernement ont préparé une réforme qui, sous couvert de corriger les erreurs d’APB, s’attaque frontalement selon moi à la conception de l’Université de notre pays. En introduisant la sélection, sans le dire bien évidemment, Emmanuel Macron, son gouvernement et sa majorité rompent avec une vision de l’Université et s’attaquent précisément à son caractère universel.

Comble du cynisme de ce gouvernement et de cette majorité, c’est au nom de la justice et du mérite que ceux-ci disent porter cette réforme. Il y a assurément, nous y reviendrons, quelque chose de profondément orwellien dans la manière de gouverner d’Emmanuel Macron. De la même manière que Big Brother annonçait que la guerre était la paix, les laudateurs d’En Marche nous expliquent que les prérequis ce n’est pas la sélection. Pareils aux cochons dans La Ferme des animaux, les voilà qui affirment, parfois même sans s’en rendre compte, que tous sont égaux mais que certains, les leurs, le sont quand même plus que d’autres. Voilà le projet funeste de Macron pour l’Université, il est tout aussi simple dans sa logique que dévastateur dans ses implications puisqu’il ne s’agit ni plus ni moins que de calquer le modèle des universités sur celui des Grandes Ecoles. Lire la suite

Le rapport Mathiot, la réforme du bac et le lycée inégalitaire

Jeudi dernier le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, était l’invité de l’Emission politique sur France 2. Si le sujet était bien plus large, le locataire de la rue de Grenelle était avant tout présent pour expliquer la réforme du bac qu’il avait présentée quelques jours plus tôt. Celle-ci s’appuie principalement sur le rapport remis par Pierre Mathiot (disponible ici pour les plus courageux), ancien directeur de Sciences Po Lille, après des mois d’audition et suit largement les préconisations dudit rapport. Il est d’ailleurs simplificateur de parler uniquement de réforme du bac comme on l’entend ci et là. En réalité c’est bien plus une réforme du lycée qui a été décidée par le ministre et c’est à un véritable bouleversement que nous allons assister dans les années qui viennent.

Disparition des séries, refonte de l’examen du baccalauréat avec introduction d’une part importante de contrôle continu ou encore apparition d’une épreuve orale commune à tous les bacheliers généraux et technologiques – le bac et le lycée professionnels ne sont pas concernés par la réforme et seront traités à part – sont autant d’éléments contenus dans le rapport et qui ont été repris par Monsieur Blanquer. Pour faire simple, l’ensemble des grandes lignes du document remis par Pierre Mathiot ont été reprises à l’exception du passage au rythme semestriel. Présentée comme un moyen de moderniser, le mantra macronien par excellence, le bac et le lycée pour les adapter au monde du XXIème siècle, cette réforme est pourtant, à mes yeux, un élément qui va creuser des inégalités déjà bien présentes. Il n’y a rien de bien surprenant à cela lorsque l’on connait la logique qui est celle de ce gouvernement et de cette majorité. Comme d’habitude, leur idéologie avance masquée se cachant derrière les atours de la justice sociale et de la modernité. Lire la suite