L’éviction de Rokhaya Diallo, la France rance et l’hypocrisie

 Hier, nous apprenions – quand bien même son nom n’a pas été cité directement – que le gouvernement demandait à la directrice du Conseil national du numérique, Marie Ekland, d’évincer Rokhaya Diallo dudit conseil. Quelques jours plus tôt, pourtant, le gouvernement installait officiellement le Conseil national du numérique et la présence de Rokhaya Diallo ne semblait poser aucun problème. Il serait d’ailleurs naïf de croire que le secrétaire d’Etat au numérique, Mounir Mahjoubi, et a fortiori le président Emmanuel Macron ne connaissaient pas la future composition du conseil bien avant l’annonce officielle. Les deux – il est totalement inenvisageable que Monsieur Macron n’ait pas, au moins, validé la décision de demander l’éviction de Madame Diallo – n’y trouvaient rien à redire et c’est une campagne haineuse de la part de la droite la plus extrême (les Valls, Fourest, Boyer, Printemps Républicain et consorts) qui a abouti à cette décision.

Cette hystérie autour de Rokhaya Diallo de la part de ces tristes personnages émane à n’en pas douter du fait que cette spécialiste du numérique connue et reconnue de par le monde est également une farouche militante de l’antiracisme politique et de la lutte contre l’islamophobie, combats que ces personnes ne tolèrent pas. Dans son communiqué froid et tranchant comme la lame d’une guillotine, Mounir Mahjoubi, tout acquis à sa couardise explique que « le conseil national du numérique a besoin de sérénité pour travailler, et les derniers échanges sur la composition du Conseil soulignent que ces conditions ne sont pas pleinement réunies ». Cette phrase m’a personnellement fait penser à l’interdiction d’une journée réservée aux femmes dans un parc aquatique près de Marseille il y a quelques temps qui avait finalement été interdite pour troubles possibles à l’ordre public après les menaces de la fachosphère. Cette décision prise par l’exécutif en dit long sur l’état de délabrement intellectuel de notre pays en même temps qu’elle souligne, s’il le fallait, qu’une double hypocrisie est présente au plus haut sommet de l’Etat.

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Jean-Michel Blanquer ou le marchand de sable de la rue de Grenelle

Dimanche dernier, Jean-Michel Blanquer était l’invité du Grand Jury, cette émission organisée par RTL, LCI et Le Figaro. Ce genre d’émission s’est progressivement transformé en espèce de messe dominicale pour les responsables politiques qui viennent, au choix, y défendre leur action ou attaquer celle du gouvernement. Le ministre de l’Education nationale, au cours de son interview, aurait une nouvelle fois gaffé. Au fil de son passage il a effectivement, entre autres, tonné contre les téléphones portables et annoncé qu’à partir de la rentrée prochaine, ceux-ci seraient interdits dans les écoles et les collèges. Pourtant cette interdiction existe déjà et tout à la fois un article du code de l’éducation et les règlements intérieurs de bien des établissements le rappellent.

On pourrait voir dans cette prise de position une erreur voire un bégaiement de la part de Monsieur Blanquer. Je crois, au contraire, qu’il n’en est rien. Lorsque l’on sait à quel point la communication ministérielle est verrouillée depuis le plus haut sommet de l’Etat, la thèse de la malencontreuse bourde – faisant suite à bien d’autres nous y reviendrons – ne tient pas. Ladite supposée bourde s’inscrit en réalité pleinement dans un plan de communication bien huilé consistant à placer la focale sur quelques éléments finalement secondaires afin de flatter une partie de l’électorat et de satisfaire les parents dans un exercice de danse du ventre qui est tout sauf profitable aux élèves. Lire la suite

L’hommage à Johnny Hallyday ou les chrysanthèmes du mépris

Samedi dernier, des dizaines de milliers de personnes ont assisté à « l’hommage populaire » – figure rhétorique bien confortable pour ne pas avoir à dire qu’il s’agissait d’un hommage national – rendu à Johnny Hallyday. La dépouille du chanteur a descendu les Champs Elysées avant d’arriver à l’Eglise de la Madeleine pour une cérémonie religieuse. De nombreuses personnalités étaient présentes pour cet ultime hommage et Emmanuel Macron a même pris la parole. Ce qui était marquant, toutefois, était de voir cette foule massive et compacte venue faire un dernier salut à celui qu’elle considère comme une idole.

Comme bien souvent lors de ces moments de commémorations, de nombreuses questions sont soulevées non seulement par ce rassemblement mais également par les réactions qu’il a suscitées. Je crois, en effet, que les multiples commentaires autour de cet hommage nous renseignent bien plus sur l’état actuel de notre pays que l’hommage en lui-même. Il me semble, à ce titre, que l’un des éléments les plus saillants qui s’est donné à voir autour de cet hommage a été une forme de mépris, je dirais même un double mépris à l’égard de ceux, qui sincères, ont été profondément bouleversés par la mort de leur chanteur favori. Lire la suite

Ces si scandaleux tribunaux d’arbitrage

Dans le traité de libre échange entre l’Union Européenne et le Canada (ou CETA), ils sont un sinon le principal élément de tension. Il est d’ailleurs assez significatif que cette mesure ne soit pas encore en vigueur, contrairement à la quasi-totalité du traité, et nécessite la ratification unanime des Etats membres pour entrer en vigueur. Les tribunaux d’arbitrage sont en effet une véritable rupture dans les relations entre Etats et firmes transnationales. Déjà largement en place dans les pays en développement, particulièrement en Afrique, les tribunaux d’arbitrage ne sont pas nouveaux dans le paysage extra-judiciaire. Dès 1965 la Banque Mondiale s’est effectivement dotée d’un centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements ou CIRDI.

A écouter leurs laudateurs, les tribunaux d’arbitrage seraient bénéfiques puisqu’ils permettraient de s’économiser de longues années d’instruction judiciaire dans la mesure où leur principal avantage est de rendre les décisions rapidement. Le fonctionnement desdits tribunaux est assez simple puisque les parties désignent le plus souvent trois arbitres chargés de statuer sur les termes de tel ou tel contrat (un arbitre désigné par chacune des parties et un autre désigné par les deux). Pourtant, si l’on y regarde de plus près, à la fois dans leur fonctionnement et dans la philosophie qu’ils portent, il n’est pas absurde de voir dans ces tribunaux d’arbitrage un véritable scandale démocratique. Lire la suite

Réorientation de l’UE, la grande tartufferie

Le week-end dernier, au Mans, Benoît Hamon a dévoilé le nouveau nom de son mouvement, Génération∙s. Au-delà de la simple présentation du nouveau nom, ce week-end a été l’occasion de mettre en débat la charte fondatrice du mouvement. Le candidat malheureux du PS à l’élection présidentielle a expliqué concevoir son mouvement non pas comme un parti – puisque le « mouvement politique » est la grande mode actuellement – comme l’une des composantes de la gauche française et a appelé à des débats qu’il espère fructueux notamment avec la France Insoumise. Au micro de France Inter lundi matin, Benoît Hamon a en effet expliqué qu’il ne voyait pas forcément de frontière imperméable entre son mouvement et celui dont le candidat a été Jean-Luc Mélenchon lors de la dernière présidentielle.

Nicolas Demorand, qui l’interrogeait sur France Inter, a soulevé cette question en abordant le sujet de l’Union Européenne. Selon l’animateur radio, l’UE est effectivement ce qui sépare définitivement Benoît Hamon de la France Insoumise. L’ancien candidat à la présidentielle, s’il a répondu qu’il ne voyait pas de frontière imperméable, a néanmoins réaffirmé la position qui était la sienne sur l’Union Européenne, position qui n’a pas varié d’un iota depuis la campagne électorale : il faut réorienter cette UE et stopper le néolibéralisme ambiant ainsi que les politiques austéritaires, si possible sans changer les traités. Je crois personnellement que cette position est au mieux incohérente au pire totalement cynique quand on connait le fonctionnement de l’Union Européenne. Lire la suite

Ce que nous dit le débat sur l’écriture inclusive

Depuis quelques semaines, en particulier depuis qu’Edouard Philippe a décidé de bannir l’écriture inclusive des textes officiels (celle-ci n’y était pas encore présente mais un coup de com pour rassurer une partie de l’électorat ne fait jamais de mal doit se dire le locataire de Matignon), ladite écriture inclusive est en bonne place dans les débats qui agitent la société française. La publication d’un appel par plus de 300 professeur.es contre la règle « le masculin l’emporte sur le féminin » est récemment venu abonder le débat puisque la raison d’existence de l’écriture inclusive est précisément de lutter contre la domination du genre masculin sur le genre féminin.

Il est assez symbolique de voir à quel point ce débat enflamme les discussions – alors même que certain.es expliquent que ce combat est une lutte d’arrière-garde. En regard de ces débats enflammés et, osons le mot, souvent violents, il nous faut, je crois, tenter de comprendre les raisons d’une telle violence dans les réactions des personnes opposées à l’écriture inclusive. Si les réactions sont si vives, c’est, me semble-t-il, précisément parce qu’un point sensible a été touché. Ce torrent de haine que nous pouvons lire ci et là à l’égard de celles et ceux qui défendent l’écriture inclusive est révélateur à mes yeux un élément qui existe en soi mais qui se dépasse lui-même pour nous dire quelque chose de la société dans laquelle nous vivons. Lire la suite

L’esclavage en Libye, la fermeture des frontières et les Tartuffe

« L’esclavage est la plus grande des questions purement terrestres ; la moitié du monde disparaît sous cette nuit hideuse, une république s’y abîme : toutes les forces du progrès doivent se tourner de ce côté. Là est la honte, là est le crime, là sont les ténèbres. « L’homme possédé par l’homme ! » Ceci est la plus haute offense qui puisse être faite à Dieu, seul maître du genre humain. Un seul esclave sur la terre suffit pour déshonorer la liberté de tous les hommes ». Ces phrases, écrites par Victor Hugo, datent de 1862 et demeurent pourtant d’une cruelle actualité. Prévenus depuis un moment par les ONG du traitement inhumain subi par les migrants en Libye, cette réalité nous a explosés à la figure après la diffusion des images de CNN montrant un marché aux esclaves.

Cette révélation soudaine d’une réalité insoutenable qui était pourtant là sous nos yeux depuis un certain temps mais que nous refusions de voir a sans doute été l’un de ces seuils imperceptibles qui, une fois franchi, font que plus rien n’est jamais comme avant. L’esclavage, cette abomination, cette peste toujours prête à ressurgir du fond des vieux vêtements pour paraphraser Camus, le voilà qui est de retour et non loin de nous. La tentation est grande de voir dans cet odieux marché aux esclaves une situation fortuite, le dérapage de quelques esprits machiavéliques. Il faut pourtant, je crois, dire et répéter avec force que cette situation est aussi et avant tout la conséquence des politiques de fermeture des frontières qui sont menées en Europe. Hier, Emmanuel Macron a annoncé vouloir faire évacuer les esclaves de Libye mais cela ne saurait être la seule réponse. Si tel était le cas, le bal des Tartuffe auquel il participe régulièrement n’en serait que renforcé. Lire la suite

De la nécessité d’imposer un clivage capitalisme/écosocialisme

Il y a une dizaine de jours, à la tribune de l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon a prononcé un discours bref mais puissant sur la question de la dette. Exhortant ses collègues députés à sortir de la vision simpliste du « il faut réduire la dette » et remettant en perspective ladite dette par rapport à la date d’échéance des obligations émises par la France, le président du groupe La France Insoumise a assurément tenté de faire entendre une autre voix que celle, dominante à l’heure actuelle dans le marigot politicien, qui ne pense qu’à réduire la dette et le déficit en amputant les services publics de tout moyen ou presque et en tapant allègrement sur les plus dominés de notre société. Tout au long du week-end dernier, La France Insoumise a organisé sa première convention depuis les échéances électorales du printemps dernier.

En réunissant 1600 personnes à Clermont-Ferrand, le mouvement né il y a presque deux ans a montré qu’il commençait à se structurer et qu’il continuait ce travail réflexif entamé depuis sa création. Symboliquement, d’ailleurs, Jean-Luc Mélenchon ne s’est exprimé qu’au début de la convention, un peu comme s’il voulait signifier qu’il passait le relais aux militants. Avant la convention, les membres de la France Insoumise étaient invités à voter pour choisir les trois grandes campagnes nationales qui importaient le plus. Les 69 000 votants ont décidé de mettre en tête la lutte contre la pauvreté, suivie de la sortie du nucléaire et de la lutte contre la fraude fiscale. Ces trois thèmes symbolisent, à mes yeux, parfaitement les impasses dans lesquelles risquent de s’enfermer le mouvement s’il n’accepte pas d’aller au bout des choses et d’imposer un nouveau clivage politique dans notre pays. Lire la suite

Pour le droit à un logement digne (3/3): refuser la fatalité

Logement et dignité

 

Si la question du logement est si importante, c’est précisément parce qu’elle conditionne une multitude d’autres éléments dans la vie de chaque personne. Il ne s’agit pas ici d’évoquer les personnes qui assoient leur statut social en habitant des châteaux – toute ressemblance avec des femmes ou hommes politiques ne saurait être que fortuite – mais bien plus de mettre en évidence comment l’accession à un logement digne et décent permet de se construire socialement. Lorsque l’on est SDF ou que l’on vit dans un logement miteux, ce n’est pas la seule question de l’habitation qui est contaminée par cet état de fait. Au contraire, avoir un logement décent permet à chaque personne de gagner en dignité et, osons le mot, de permettre à chacun de ne pas voir son humanité sombrer. Qui n’a jamais vu dans les transports en commun ou dans la rue des SDF incapables ou presque de s’exprimer sans baragouiner quelques mots incompréhensibles tellement la rue et la vie les avaient marqués ? La problématique de santé publique est évidente. Comment penser que vivre dans la rue ou dans un logement indécent comme les damnés du froid évoqués plus haut n’a aucune conséquence sur la santé ? Où est l’égalité inscrite au fronton de nos bâtiments quand des enfants, des femmes et des hommes attrapent des maladies chroniques en raison de leur lieu d’habitation insalubre ou que des personnes meurent dans la rue devant l’indifférence générale ? Lire la suite

Pour le droit à un logement digne (2/3): les Misérables des temps modernes

Les invisibles de notre pays

 

Dans le si beau, parce que si triste, roman de Victor Hugo, que définit les Misérables ? Une caractéristique particulière qui les réunit tous. Alors certes, chacun des héros a son histoire propre, ses attributs singuliers, son parcours erratique mais un dénominateur commun réunit tous les Misérables de ce livre : celui de l’absence d’identité propre. La forme du roman ne fait que sublimer cette idée : tantôt omniscient, tantôt interne, tantôt externe, le narrateur oscille entre différentes approches littéraires si bien que nous finissons par nous perdre, et c’est l’effet voulu. Le narrateur est l’égal des personnages, à savoir une personne en mal d’identité. Les Misérables, ce sont Jean Valjean obligé de changer plusieurs fois de noms, Cosette brimée par les Thénardier et qui ne connaît que tardivement sa réelle identité, Gavroche qui est un enfant des rues que personne ne reconnaît, Javert qui finit sous les eaux de la Seine ou encore les Thénardier contraint de vivre sous un nom d’emprunt pour demander l’aumône et commettre leurs forfaits. Lire la suite