Les intellectuels et le politique, éclipsés par la tyrannie du buzz

Le 14 juillet 2004, lors de la traditionnelle interview, Jacques Chirac évoque par deux fois la « politique avec un petit p » pour rabaisser Nicolas Sarkozy. Si le tacle à l’égard du dirigeant des Républicains ne m’intéresse guère, l’expression employée par le président d’alors est, elle, très intéressante pour tenter d’esquisser une analyse contemporaine de notre monde politique. De ce monde politique contemporain, on retient avant tout la défiance et la méfiance qu’il provoque chez les Français. Forte abstention, poussée de l’extrême droite et absence de vision ambitieuse chez les partis de gouvernement soit autant d’éléments que l’on peut voir à l’œuvre actuellement dans le microcosme politique. Cette défiance grandissante à l’égard du monde politique s’explique, à mon sens, par la perte vision globale et intellectuelle que connaissent aujourd’hui nos dirigeants. En ce sens, le politique au sens premier du terme – la vie de la cité – est aujourd’hui supplanté par la petite politique politicienne, cette politique qui ne vise plus que la petite phrase, la petite expression qui fera du bruit et ne porte plus aucun réel projet de société. Ce déclin politique me semble intimement lié à la déshérence intellectuelle que connaît notre pays. Plus aucun intellectuel, au sens noble du terme, n’a aujourd’hui une voix assez puissante en France.

Qu’est-ce qu’un intellectuel ? La notion d’intellectuel naît en France au moment de l’affaire Dreyfus, en particulier avec la publication du célèbre « J’accuse » d’Emile Zola. Ce dernier est le premier intellectuel ou du moins le premier à être défini comme tel. Voltaire, dès l’affaire Calas, avait endossé ce rôle en publiant son Traité sur la tolérance. L’intellectuel est un penseur qui intervient dans le débat politique ou public pour prendre position, défendre ses valeurs ou proposer des solutions aux problèmes rencontrés comme l’ont décrit les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli pour qui l’intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie ». Et pourtant, cette notion a évolué dans le temps. Au rôle d’acteur, précédemment assumé par les intellectuels, semble s’être substitué un rôle de simple commentateur de l’actualité. Comment expliquer ce changement de rôle des intellectuels aujourd’hui ? Sommes-nous moins intelligents que par le passé ? N’est-ce pas plutôt les attributs de l’époque, et en premier lieu la tyrannie du buzz, qui concourent fortement à éclipser du devant de la scène ceux qui agissent encore comme des intellectuels ? Comment expliquer que cette éviction des intellectuels participe d’un appauvrissement politique ?

La figure historique de l’intellectuel engagé

Historiquement, l’intellectuel est donc cette figure du penseur qui s’engage pleinement dans le débat public. Cette tradition de l’intellectuel qui s’engage dans la vie publique est française et nombreux sont les penseurs à avoir pesé sur le débat public. Souvent ces intellectuels ont pu s’opposer comme lors de l’affaire Dreyfus : si Emile Zola a défendu Dreyfus à l’aide du « J’accuse », dans le même temps et pour la même affaire certains écrivains se sont engagés pour défendre le camp des anti-dreyfusards comme Barrès. Cet engagement des intellectuels se retrouvait sur toutes les parties de l’échiquier politique de l’extrême-gauche avec le refus du prix Nobel par Jean-Paul Sartre à l’extrême-droite et les essais politiques écrits par Charles Maurras où il théorise la rupture entre « le pays réel et le pays légal ».

Certains penseurs sont même allés plus loin en s’engageant pleinement dans la vie politique. Jean Jaurès est l’exemple parfait de cette attitude. Philosophe de formation il se lance en politique et devient député et défendra en toutes circonstances ses idées et ses convictions. Il théorisera la nature de son engagement dans son Discours à la jeunesse en affirmant : « Le courage c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Il prouva cet engagement lors de deux grands combats politiques qu’il a menés : la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat qui lui valut beaucoup d’inimitiés au sein du pays mais surtout son pacifisme acharné à la veille de la Première Guerre mondiale. Il fut insulté par nombre de journaux d’extrême-droite et par certains hommes politiques pour ce pacifisme et il sera finalement tué par un déséquilibré pour avoir défendu cette idée.

La figure contemporaine de l’intellectuel

Le rôle de l’intellectuel a singulièrement évolué. Aujourd’hui, ceux que l’on considère comme intellectuels se contentent de commenter l’actualité, de décrire la société et les problèmes qu’elle rencontre sans pour autant s’engager dans le débat politique, évoquer des solutions ou énoncer des grandes orientations pour faire évoluer la société. Là encore quel que soit le bord politique ou la discipline des penseurs on constate la même incapacité à apporter des solutions aux grands débats contemporains.

Sur la question identitaire, Eric Zemmour illustre à merveille cette nouvelle donne pour les intellectuels. Lors de l’émission On n’est pas couchés au cours de laquelle il était venu faire la promotion de son livre Le Suicide français, il a affirmé qu’il n’avait pas les réponses aux problèmes qu’il évoquait dans son essai. A une question de Léa Salamé qui lui demandait « on fait quoi avec les musulmans de France alors ? » il a même répondu : « mais je ne suis pas président de la République, mon livre n’est pas un livre programme ». De la même manière lorsque la même chroniqueuse lui a demandé s’il soutenait Marine Le Pen « pour aller au bout de son engagement », il s’est soigneusement gardé de répondre à cette question, notifiant par la même son refus d’entrer dans un débat politique et de s’engager réellement de manière politique dans le débat public.

Dans le domaine économique on retrouve ce même problème. Thomas Piketty le montre bien. L’auteur du Capital au XXIème siècle plaide pour une refonte du modèle économique en passant par une modification radicale du système fiscal, notamment en augmentant de manière substantielle l’imposition pour les plus riches. Toutefois, ce manifeste économique aurait pu aboutir sur un engagement politique plus profond et il n’en est rien. Thomas Piketty a passé les deux dernières années à faire des tournées de promotion de son œuvre dans à peu près tous les pays du monde sans jamais franchir le pas d’un engagement politique marqué. Son seul acte politique depuis la publication de son livre aura été de refuser la légion d’honneur. S’il a de cette manière fait preuve d’engagement politique, c’est un engagement par la négative, par le refus et non pas comme force de proposition.

Néanmoins, certains penseurs semblent échapper à cette forme de déclin et continue à faire perdurer le rôle premier de l’intellectuel. On peut citer Michel Onfray, Michel Collon, Alain Gresh, Frédéric Lordon et bien d’autres contributeurs au Monde diplomatique par exemple. On le voit, il existe encore un certain nombre d’intellectuels au sens premier du terme. Aussi faut-il s’interroger sur les raisons qui nous font penser que tous les intellectuels sont aujourd’hui frappés par le déclin.

La tyrannie du buzz, cette croqueuse d’intellectuels

Nous venons donc de le voir, il existe encore de nombreuses personnes qui assument le rôle premier d’intellectuel. La question est de savoir pourquoi ces gens-là ne sont pas reconnus et n’ont pas autant d’audience que nos pseudo-intellectuels qui trustent les plateaux télé et autres grands journaux ? La raison me semble assez simple et elle réside dans un mot de 4 lettres : buzz. Ces intellectuels que j’ai cités, et qui assument encore le rôle premier d’intellectuel, ont une différence fondamentale avec tous nos pseudo-intellectuels qui ne sont finalement que de simples éditorialistes qui commentent la politique tout en saupoudrant leur bouillie de références littéraires : ils écrivent, ou agissent, encore pour défendre leurs idées. A l’instar de Hugo, Voltaire, Sartre, Jaurès, Camus, Aron, Malraux et bien d’autres, ils n’éprouvent aucunement le besoin d’écrire des choses dans l’ère du temps pour être reconnus par le grand public.

A l’inverse, ceux qui sont aujourd’hui considérés comme intellectuels le sont parce qu’ils sont invités sur tous les plateaux télé et présentés comme tel. Et pourquoi sont-ils invités sur tous ces plateaux télé ? Tout simplement parce qu’ils écrivent en partie pour faire le buzz et attirer l’attention sur eux. La question identitaire est, à ce titre, pleinement symptomatique de ce processus si bien qu’elle met en place une forme de cercle vicieux : les intellectuels qui parlent de ce problème sont invités sur les plateaux télé et les pseudo-intellectuels qui veulent avoir une reconnaissance et passer à la télé deviennent obnubilés par cette problématique. Tout ceci aboutit à une forme de nombrilisme de la part de ce que l’on présente comme les intellectuels français qui induit une forme de déclin intellectuel de la France sur le plan international. A force de se consacrer uniquement à des problèmes franco-français, ceux qui sont considérés comme intellectuels font que la France n’irrigue plus le monde par ses idées comme elle a pu le faire par le passé.

Les liens intimes entre les intellectuels et le politique

Quels rapports entre le déclin intellectuel et la politique politicienne me direz-vous ? Eh bien, à toutes les époques, les intellectuels et le monde politique ont entretenu des relations fortes. Comme évoqué plus haut, les intellectuels s’engageaient dans la vie politique. Le célèbre « J’accuse » de Zola ou les engagements de Hugo ou Jaurès en politique sont là pour en témoigner. Mais l’influence des intellectuels sur le monde politique va bien au-delà de cet engagement frontal. Les intellectuels contribuent à façonner les idées qui régissent le monde politique et, finalement, la société française. Quand Hugo le grand intellectuel justifie la colonisation, il est évident que ce positionnement influe sur l’avis de millions de Français. Durant la Guerre Froide, la France a été l’un des pays du bloc de l’ouest à être le plus proche de l’URSS. Ne faut-il pas y voir, là aussi, la conséquence des idées de certains intellectuels ? Sans Sartre par exemple, la France aurait-elle été aussi proche des idées communistes ?

En ce sens, l’émergence de la politique politicienne, dénuée de tout projet et de tout idéal, me semble consubstantielle du déclin intellectuel que connaît le pays. A force de donner la parole à des personnes qui n’ont rien d’intellectuel et qui ne recherchent que le buzz, il ne faut pas s’étonner quand les hommes et femmes politiques n’ont plus, eux aussi, que le buzz en tête, quand ils s’échinent non pas à mettre en place un combat des idées mais simplement à trouver la petite phrase qui fera mouche. Il ne faut pas s’étonner que les conseillers en communication se soient substitués aux conseillers politiques. François Mitterrand était conseillé par Régis Debray, François Hollande l’est par Gaspard Gantzer. Cruelle comparaison que celle entre les deux présidents socialistes de la Vème République. Les deux ont renié leurs engagements et leurs idées mais l’un l’a fait après avoir fait le choix de l’Europe quand l’autre ne l’a fait en échange d’absolument rien. La comparaison est terrible mais nécessaire. A l’heure où Renaud Camus a remplacé Albert Camus, il n’y a aucune surprise à voir émerger une politique politicienne qui n’a aucune valeur et qui promeut le pragmatisme sur l’autel de la Realpolitik.

Nous l’avons vu, la France traverse une double crise, intellectuelle et politique. Néanmoins il me semble qu’il est nécessaire de prendre le mot crise au sens grec du terme à savoir un moment de choix. Il s’agit de choisir entre la perpétuation de la tyrannie du buzz et donc de la politique politicienne ou alors le retour sur le devant de la scène des intellectuels au sens premier du terme et donc la résurgence du débat d’idées en politique. Il s’agit ni plus ni moins que de redonner au politique ses lettre de noblesses. « La crise, disait Gramsci, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naitre ». Cette dynamique prendra du temps, peut-être une ou deux génération, mais toute la responsabilité qui est la nôtre est de lancer le mouvement tout en ne cédant ni aux sirènes ni aux hydres car comme rajoutait l’économiste italien : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

François Hollande, ultime fossoyeur de la gauche française

En cette période de fêtes de fin d’année, le président de la République vient de faire un cadeau inestimable à la droite et à l’extrême-droite : il vient, tel Vercingétorix, de déposer à leurs pieds non pas ses armes – si tant est qu’il en ait – mais la dépouille de la gauche française. Tel ces personnages lugubres dans La Peste de Camus, le voilà qui danse autour du corps sans vie qu’il vient d’offrir. Ce même président qui, le 22 janvier 2012 au Bourget, affirmait avec conviction : « L’âme de la France, c’est l’égalité […].C’est pour l’égalité que nous aurons aussi à combattre et à proposer aux Français le changement » vient de porter un coup presque mortel à l’égalité qu’il disait défendre.

En conservant la déchéance de nationalité pour les personnes convaincues de terrorisme dans la réforme qu’il va proposer au Congrès, François Hollande fait clairement le choix de se tourner vers les voix du centre et de la droite plutôt que vers celles de sa gauche pour faire adopter sa réforme constitutionnelle. Le voilà qui joue l’apprenti-sorcier pour tenter de s’assurer le plus de voix possibles en 2017. Considérant sans doute que son électorat voterait quoiqu’il advienne pour lui, Hollande s’efforce de donner des gages aux plus conservateurs en cas de duel avec Marine Le Pen au deuxième tour de la présidentielle. François Mitterrand avait mis la gauche française en bière avec son tournant de la rigueur, François Hollande l’ensevelit avec ses pulsions sécuritaires et identitaires.

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Pourquoi parler du parti des abstentionnistes est absurde

Depuis la montée en puissance du Front National, une nouvelle expression a vu le jour, celle de « parti des abstentionnistes ». Cette formule, certainement élaborée dans les tréfonds des cabinets de communication, répétée à longueur de temps sur les plateaux télés post-élections est en passe de devenir une véritable antienne dans la bouche des hommes et femmes politiques du Parti Socialiste et des Républicains. On entend notamment élection après élection, scrutin après scrutin l’affirmation selon laquelle le Front National ne serait pas le premier parti de France mais que le premier parti des France est au contraire celui des abstentionnistes. Pas plus tard que le 6 décembre dernier, au soir du premier tour des régionales, beaucoup ont répété cet élément de communication.

Toutefois, cette affirmation, en plus d’être simpliste, est totalement infondée et absurde. Pourquoi absurde me direz-vous ? L’absurde, comme l’explique Camus dans Le Mythe de Sisyphe, n’existe pas en lui-même. Il apparaît à partir du moment où il existe un fort décalage entre deux éléments. Dans le cas qui nous intéresse aujourd’hui, la disproportion est manifeste entre une formule de communication, créée ex-nihilo par des conseillers obscurs, et la réalité qu’elle prétend décrire. Il n’existe pas, en effet, de parti abstentionnistes dans la mesure où l’abstention recouvre des profils très différents. Dès lors, agir pour faire diminuer l’abstention ne saurait se résumer à proposer une seule et unique solution à cette population très largement hétérogène. Lire la suite

Et maintenant, on fait quoi ?

Dimanche 13 décembre 2015, aux alentours de 20h45, tous les résultats sont tombés après le scrutin des régionales. Le Front National n’a donc eu aucune région. Certains observateurs y voient une défaite cinglante, un scrutin qui renvoie une nouvelle fois – après les départementales du début d’année – le parti d’extrême-droite à son rôle de parti de premier tour qui n’arrive pas à confirmer l’essai une fois que la pente devient plus raide. D’autres, membre du Front National compris, y voient, au contraire, une victoire et un échelon de plus gravi dans l’optique de la présidentielle de 2017. C’est ce qu’a expliqué tout sourire un militant du Front National à Hénin-Beaumont, là où Marine Le Pen a placé son QG dimanche.

Après le coup de semonce du premier tour, le parti de Marine Le Pen n’a donc pas su (pu) concrétiser cette poussée par la prise d’une ou plusieurs régions. Et pourtant, trois régions, au moins, semblaient être potentiellement prises par le FN : le Nord Pas de Calais Picardie, la PACA et le Grand Est. Si les deux premières apparaissaient comme plus compliquées à prendre au vu des retraits des  candidatures socialistes, Jean-Pierre Masseret, en se maintenant, avait, lui, ouvert un véritable boulevard à Florian Philippot. La déception doit être grande du côté des partisans du Front National. Faut-il pour autant crier victoire et claironner devant la réussite du front républicain ? Je ne le pense pas. Aujourd’hui, il faut être soulagé tout simplement. A vrai dire, tout commence. Lire la suite

Après la consternation, la réflexion et l’action !

« Le choc », « Ça se rapproche »,  « Résister ! ». Les unes de la presse françaises sont unanimes en ce lundi 7 décembre 2015. Le Front National est sorti renforcé du 1er tour des élections régionales. Récoltant près de 30% des suffrages au niveau national, il s’affirme de plus en plus comme le premier parti de France. En se plaçant en tête dans près de 52% des communes françaises, le voilà qui renforce encore son maillage territorial. Après ce premier tour, le parti de Marine Le Pen vire en tête dans 6 régions sur 13 et est en mesure de probablement gagner 3 de ces régions : le Grand-Est, le Nord-Pas-de-Calais Picardie et la PACA. Le coup est rude pour beaucoup. Evidemment on s’attendait à une large victoire du FN lors de ces régionales mais hier, à 20h, les craintes se sont matérialisées sous nos yeux. Je mentirais si je disais que je n’ai pas pris un énorme coup derrière la tête.

Ma région natale, la PACA, a placé Marion Maréchal Le Pen en tête avec près de 40,55% des suffrages. En regardant les résultats à Marseille et en voyant le FN en tête sur 13 arrondissements sur 16 je n’ai pu retenir quelques larmes. Et maintenant on fait quoi ? On continue à pointer du doigt les abstentionnistes et les votants FN ? On continue à faire la même chose ? Cette même politique qui depuis 30 ans a fait que le FN est aussi haut aujourd’hui ? Ou alors on réfléchit et on essaye d’analyser les raisons profondes de ce succès pour mieux lutter contre les idées du Front National. La France est en crise politique nous dit-on. Je suis d’accord mais alors il faut prendre l’acception grecque du terme : nous sommes au moment d’un choix. Ou bien nous nous réinventons ou bien le FN arrivera au pouvoir.

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Lettre ouverte d’un jeune provençal à Marion Maréchal Le Pen

Ma chère Marion, j’ai longuement hésité avant de t’écrire cette lettre. Je prends la liberté de te tutoyer et j’espère que tu m’en excuseras. Si je me permets de prendre cette liberté c’est avant tout parce que notre différence d’âge est minime. Tu as 25 ans, moi 22, nous appartenons tous les deux à la même génération, celle née au tournant des années 1990 après la dislocation de l’URSS et l’avènement de la mondialisation. Et pourtant, hormis notre appartenance à la même génération tout, ou presque, nous oppose. Te voilà donc tête de liste aux élections régionales en PACA quand moi je suis un simple étudiant, originaire et amoureux de cette même région. J’ai donc pris ma plume, j’ai écrit et puis je me suis dit « à quoi bon ? ». Tu ne prendras jamais la peine de la lire. Surement ne sauras-tu même pas que cette lettre a existé. J’ai alors jeté mon brouillon. Puis j’ai réfléchi à nouveau et je me suis dit que je me devais de t’écrire cette lettre pas pour toi ou pour moi mais pour la PACA, cette région que je chéris tant, et pour la France, ce pays que j’aime profondément (même si j’imagine que tu auras du mal à croire ces mots).

Tu te demanderas, toi et beaucoup de lecteurs j’imagine, quelle légitimité ai-je moi du haut de mes 22 ans et de mon simple statut d’étudiant pour me permettre de venir te porter la contestation à toi, qui est à ce jour la plus jeune élue de l’histoire de l’Assemblée Nationale de notre pays. Eh bien c’est, il me semble, le principe de la démocratie de permettre à n’importe quel citoyen de s’exprimer et de porter la contradiction aux élus. Toutefois, une raison plus profonde me pousse à t’adresser cette missive. Depuis quelques semaines, tu n’as cessé de manier l’outrance et la provocation au cours de tes discours de campagne. Finalement, tu as bel et bien intégré les codes de notre génération puisque ce faisant tu cherches à faire le buzz, ce fameux mot dérivé de bzzzz et qui, en somme, renvoie à quelque chose de bruyant mais qui n’a pas de sens réel. Ta dernière saillie sur les musulmans à qui tu accordes quand même le droit d’être francais, et je t’en remercie, à « condition de se plier aux mœurs et au mode de vie que l’influence grecque, romaine et seize siècles de chrétienté ont façonné » m’a arraché un sourire et poussé à t’écrire la présente lettre.

Parce que finalement, je pense que je représente à la fois ce que tu abhorres et ce que tu crains par-dessus-tout à savoir un Français de confession musulmane qui est bien loin des extrémistes que tu dépeins à longueur de discours. Alors oui, il m’arrive de porter la djellaba, ce vêtement que tu as en horreur, pour aller prier, cet acte qui te répugne au plus haut point. Et pourtant j’aime mon pays, la France, peut-être même plus que toi au vu des multiples approximations historiques et intellectuelles que tu peux commettre (mais j’y reviendrai). Je suis donc un Français qui n’a ni renié sa foi ni mis de côté l’amour pour son pays. Dans la vision simple et binaire que tu proposes, je réintroduis – sans effort aucun – la complexité et la nuance. Dans une France que tu voudrais manichéenne, moi et tant d’autres représentons ce mélange possible entre foi d’une part et amour du pays d’autre part. Et c’est précisément la raison pour laquelle je me devais de t’écrire ce texte, pour montrer que, finalement, le schéma que tu nous dessines est loin d’être la règle mais l’exception. Oui Marion, on peut être musulman et aimer la France ou, si tu préfères, on peut aimer la France tout en étant musulman. Je n’y vois, personnellement, aucune antinomie.

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« Génération Bataclan » : derrière le slogan, la réalité

Vendredi 13 novembre 2015, Paris a été touché par des attentats meurtriers. 130 personnes y ont été lâchement assassinées par les fantômes du diable. Attablés à une terrasse de bar, postés devant un bon repas, suivant un match de foot ou écoutant un concert au Bataclan tels ont été les derniers moments des 130 victimes des attentats de Paris. En visant ces endroits, les ouvriers du démon se sont attaqués à une certaine génération : celle des 20-30 ans qui aiment se retrouver pour passer un moment de détente autour d’une bière, d’un repas, d’un match de foot ou d’un simple concert.

Après le choc, après l’émoi et après l’émotion, il a fallu poser des mots sur ce carnage – Les mots ne sont-ils pas en effet une des meilleures thérapies ? – extérioriser ce mal-être qui résidait en chacun de nous. Le 16 novembre, Libération titrait sur la « Génération Bataclan » et rajoutait en sous-titre « Jeunes, festifs, cosmopolites ». Si l’hommage envers une génération visée, meurtrie et solidaire est touchant, vouloir résumer notre génération à cela n’est pas pertinent à mon sens. Sommes-nous plus festifs et jeunes que les générations précédentes ? Je ne pense pas.
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Le tournant sécuritaire

Après m’être penché sur la politique extérieure que mène la France depuis les attentats du 13 novembre, je m’attaque au pan intérieur des conséquences induites par les attaques subies par notre pays il y a deux semaines. Aux yeux de tous les observateurs, François Hollande a opéré un virage presque à 180° en matière sécuritaire à la suite du drame qui a bouleversé la France. « Le pacte de sécurité est supérieur au pacte de responsabilité » a-t-il tonné devant le Congrès le lundi suivant les attentats. Ce faisant, il prend des airs de Reagan qui, en son temps, affirmait lui aussi que la défense de son pays n’avait pas de prix et qu’entre le creusement du déficit et la sécurité de ses concitoyens le choix était fait.

En 1983, un autre François, lui aussi président socialiste, fit le choix d’un tournant surprenant : celui de la rigueur. Le Mitterrand européen prit alors le pas sur le Mitterrand socialiste comme il est coutume de dire. Le reniement économique n’aura pas attendu aussi longtemps du côté de Hollande. Cela fait, en effet, bien longtemps qu’il a fait le choix de mener une politique de l’offre et qu’il est ouvertement social-libéral. Finalement, en prenant ce virage sécuritaire, le président se coupe définitivement de la tradition de la gauche. Le seul fil qui le reliait encore à sa famille politique concernait les questions de justice et les questions sociétales. Il n’existe plus désormais. François Hollande avait le choix entre le reniement total et les critiques sur un supposé laxisme de la droite et de l’extrême droite. Il a choisi le reniement et il aura les critiques.

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Face à Daech, le piège de la guerre

Après le temps du choc et du recueillement vient maintenant le temps de la réflexion et du débat d’idées sur la manière de lutter contre Daech. François Hollande, lui, a déjà choisi quelle réponse était la bonne. Il a annoncé lundi matin que la France allait intensifier ses frappes en Syrie contre Daech pour faire « le plus de dégâts possibles ». Cette semaine, il entame un vrai marathon diplomatique pour convaincre tour à tour Barack Obama, Vladimir Poutine, Angela Merkel et Xi Jin Ping de former la coalition la plus large possible. Voilà donc notre président changé en chef de guerre, ce costume qu’il affectionne ainsi que l’a noté David Revault d’Allonnes dans son ouvrage, Les Guerres du président.

Dès son intervention devant le Congrès – le lundi suivant les terribles attentats – François Hollande avait prononcé le mot guerre. « La France est en guerre » disait-il alors. En guerre contre le terrorisme qui a lui-même déclaré la guerre à la France se pressait-il d’ajouter. Sur un ton solennel, presque martial, le voilà qui, s’emportant, s’ébrouait sur son pupitre : « Le terrorisme ne détruira pas la République car c’est la République qui détruira le terrorisme ». Sur la première partie de sa phrase je suis assez d’accord. Le terrorisme ne détruira pas la République, jamais. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous seuls, républicains, avons le pouvoir de la détruire. Je reste, néanmoins, circonspect sur la deuxième partie de sa phrase. « La République détruira le terrorisme » nous dit-il. Il va alors falloir vite changer de stratégie et arrêter de penser que les bombes détruiront le terrorisme, que l’épée seule détruira l’épée. Lire la suite

Le politique se meurt, vive la politique !

Défiance, désintérêt, abstention, fracture, autant de mots qui reviennent quand on évoque le rapport qu’ont aujourd’hui les citoyens avec le politique. A chaque élection on ressort les sempiternelles mêmes grilles d’analyse : une abstention toujours plus forte, un désintérêt de plus en plus marqué pour les politiques, une défiance grandissante envers la totalité de la classe politique. Lorsqu’on s’avise d’aller interviewer des abstentionnistes, le fameux « premier parti de France » comme aiment les appeler les différents médias, c’est toujours les mêmes réponses : « on n’y croit plus » par-ci, « les politiques ne peuvent rien pour nous » par-là ou encore « tous pourris, tous des menteurs ».

Force est ainsi de constater que, si le politique n’est pas encore totalement mort, celui-ci se meurt. N’entend-on pas souvent les analystes nous dire que le politique a été mis au pas par l’économique ? Notre rapport au politique est en train de radicalement changer nous dit-on. Il se pourrait, en effet, que nous vivions une sorte de basculement dans la manière d’aborder l’action publique et que l’on arrive au crépuscule d’un certain modèle. Alors évidemment, le temps historique est long et quand je parle de crépuscule, cela ne veut pas dire que demain tout sera chamboulé mais d’ici une génération, il me semble que notre rapport au politique aura durablement changé. D’aucuns y voient une catastrophe, je suis bien plus enclin à y voir une opportunité magnifique de revenir aux racines de la politique.
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