Youpi ! Canal + sauve son système et après ?

Le soulèvement – Honoré Daumier

Après une semaine encore riche en émotion, Canal + a annoncé avoir signé un accord après des négociations de gré à gré avec la LFP pour diffuser la fin de saison de la L1. Ce choix a été salué par la critique, permettant à la chaine cryptée de faire un coup de maitre en diffusant à moindre coup un produit phare de sa grille et à la LFP de faire rentrer de l’argent dans la caisse des clubs. Cependant, suffisant pour permettre la permanence du système en place ? Rien n’est moins sûr.

Par un tweet assez classique, Maxime Saada, le PDG ou CEO pour les anglophones (ou les bandeurs du libéralisme) de C+ officialisait le retour de la L1 « à la maison ». Exclu du dernier appel d’offre qui avait vu Mediapro faire péter les revenus, hypothétiques, Canal était passé par la petite porte pour pouvoir diffuser quelques matchs de L1 via la location du fameux lot 3 remporté par BeIN sport. Après de longs mois à attaquer la LFP, le prix trop cher de ces droits et prévoir la chute de Mediapro, C+ est revenu dans la danse pour sauver le football français après l’avoir fait grandir, cependant, peut-on être satisfait ?

La LFP piégée dans son système

Le Clasico de ce dimanche et toute la gestion autour de la continuité de la diffusion sur Mediapro malgré l’absence de paiement de la part de la chaine Espagnole a montré une chose : la LFP n’a jamais voulu remettre en question son système. Le football européen mais surtout en France ne survit qu’avec l’argent des droits TV et la perspective d’une augmentation linéaire de cette manne financière, la stagnation actuelle est problématique.

Dans son rapport de force avec C+, avec la volonté de Mediapro de diffuser la L1 sans payer les droits mais en encaissant les abonnements et avec un BeIN Sport discret, la LFP aurait pu choisir de diffuser en clair quelques matchs phares du lot de Mediapro. Des affiches intéressantes qui auraient pu se monnayer avec M6 ou TF1. Le Clasico était un point de négociation avec les chaînes gratuites par exemple. Cependant, ce choix n’a jamais semblé être une possibilité pour Vincent Labrune, président de la LFP. Pourquoi ?

Parce que même si les chaines payantes ne sont plus des alliés du football français et que C+ n’a plus vocation à jouer son rôle de mécène, il était trop dangereux de remettre en question la diffusion en cryptée du football et l’argent que cela génère. Si la LFP prenait cette décision audacieuse, la rupture aurait pu être plus grande avec les diffuseurs et donc la possibilité d’une conciliation moins évidente. C+ notamment a besoin du football, la LFP a besoin de l’argent des droits, faire rentrer un acteur qui n’est pas une chaîne cryptée capable de claquer des montants importants n’était bons pour aucunes des parties prenantes. La LFP a accepté de patienter et de vivre sans rentrer d’argent via les droits TV dans l’espoir qu’une chaine cryptée vienne les sauver. Chose qui est arrivée.

Un avenir inquiétant ?

Cependant, il ne faut pas crier victoire trop vite, la LFP a permis à son système ultra dépendant de l’argent des droits TV et surtout de son augmentation d’avoir quelques mois de répis, mais rien est sécurisé pour la saison prochaine. Jean Michel Aulas, très influent en France a par exemple ouvert la porte à de nouvelles négations de gré à gré pour les saisons suivantes, sans appel d’offre donc.

Les possibles rentrées d’argent ont été divisées par deux, et même si le milliard et quelques n’était que de l’argent théorique, pas mal de clubs de L1 ont basé leur budget sur cette entrée et ça chamboule énormément d’amortissement et d’investissement pré-COVID. Des propriétaires, qui avaient aussi prévu ce montant pour faire des bascules financières intéressantes ou pour équilibrer des investissements dans l’optique du FPF sont dans le flou. C’est tout un système déjà fragilisé qui entre dans un brouillard épais.

La faillite de Mediapro, par manque d’abonnés est une donnée intéressante pour sonder la solidité du système économique du football français (et européen) et sa dépendance aux droits TV. Tout d’abord parce qu’il y a une confusion manifeste entre les termes : supporters, spectateurs, téléspectateurs et leur consommation sont différentes. Durant longtemps, les chaînes ont pensé que les consommateurs du football seraient capables d’absorber des abonnements toujours plus chers et même leur multiplication. Se basant sur la passion des premiers, mais comptant sur l’appétence des autres pour faire absorber des tarifs toujours plus élevés.

En prime, hormis Canal+ qui tient la cadence de par son assise en termes d’abonnés mais aussi son côté historique et sa diversification des contenus et BeIN sport, une chaine déficitaire mais dopée par l’argent d’un État très riche, aucune chaine ne tient la longueur en ne proposant que du foot. Comme les clubs, les chaines cryptées qui ne diffusent que du sport ont vocation à tourner à perte en France. On trouve des gains ailleurs, détenir la capacité d’inculquer des opinions dans la tête des gens est quelque chose de rechercher par beaucoup. On le remarque avec C+ et Bolloré.

Mais dans les faits, cette volonté de vendre toujours plus de football et surtout toujours plus chers et donc le supprimer de sa base populaire, celle qui a le plus tendance à le consommer pour ce qu’il est même quand le contenu est médiocre conduit à réduire les potentiels abonnés des chaines payantes. Le football professionnel doit recevoir plus de droits TV pour progresser, mais les chaînes n’ont plus la capacité à absorber ces droits toujours plus haut. Cela explique la posture de C+ de vouloir les faire baisser, les acteurs comme BeIN sont des exceptions, Mediapro est la règle. La reproduction des consommateurs n’est pas assuré tant les plus jeunes sont exclus du football à la TV. La division par deux des audiences de la L1 est un indicateur inquiétant.

La Superleague, pour le salut ?

Devant cette incertitude dans le montant des prochains droits TV et surtout devant la perspective d’une stagnation (ou d’une baisse, même), les clubs se retrouvent dans la difficulté à prévoir des budgets à moyen terme. Ce qui conduit les investisseurs à être encore plus inquiets sur l’avenir de leur capital, et ils ne supportent pas ça. Ils aiment dire qu’ils prennent des risques mais ce sont des êtres souvent frileux et qui veulent limiter le risque et maximiser le gain.

C’est là que la perspective toujours grandissante d’une Superleague peut pousser les clubs les plus riches à faire sécession. Cette création, qui ne serait que la continuité des changements à l’œuvre avec la LDC permet plusieurs choses. Tout d’abord d’avoir des lignes d’entrées sécurisées du côté de la comptabilité, une chose qui plait à ces frileux de propriétaire. Ensuite de limiter l’incertitude sportive, ici pas de rétrogradation impossible à digérer en D2, mais au pire des gratifications un peu moins haute. Surtout moins de matchs à diffuser et donc moins de clubs avec qui partager le butin. Les montants des droits peuvent donc être moins haut en termes de montants, mais permettre de faire rentrer plus d’argents dans les caisses des clubs tout en permettant un investissement plus facilement amortissable pour les chaînes cryptées et un prix d’abonnement possiblement moins haut qu’actuellement.

Il ne faut surtout pas être crédule, la Superleague ne serait une bonne chose seulement pour les financeurs du football. Pour nous, supporters ou spectateurs et même téléspectateurs, peu de perspective positive à l’horizon. Une Ligue Fermée ne serait que la possibilité de remettre une pièce dans l’augmentation des droits TV et ne serait bénéfique que pour une tout petite partie des clubs pro. En France, la taxe Buffet qui permet de financer en grande partie le foot amateur est par exemple en train d’être remise en question. Les clubs non participants à cette Ligue se verraient amputés des locomotives qui leur permettent d’avoir des rentrées d’argents intéressantes. Et surtout, aucune garantie d’une amélioration de la qualité des rencontres diffusées.

Cette coupure, déjà à l’œuvre vu la fermeture de la LDC condamnerait le football comme on le perçoit et comme on l’aime. Cette négociation avec C+, cette volonté de faire du gré à gré et la remise en question du principe de solidarité avec le football amateur ne peut qu’aboutir à une rupture entre les gros, qui sont en capacité de vendre les droits TV en leur nom et d’en faire de l’argent et ceux plus faibles, qui sont dépendant de la présence des gros dans la vente pour avoir des rentrés d’argents intéressantes et limiter les inégalités. Pour préserver le système qui lui a permis de prospérer mais aussi l’a mis au pied du mur, le football semble se précipiter dans sa chute, comme Icare, à force de vouloir voler trop haut, la chute ne sera que plus douloureuse.

Benjamin Chahine

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