Pour une République sociale (4/4): en continuité pour mieux rompre

L’héritage sans testament

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » écrit René Char dans ses Feuillets d’Hypnos. Nous ne saurions mieux exprimer la position dans laquelle nous nous trouvons actuellement que par cette phrase lumineuse. Il ne s’agit pas, en effet, de balayer d’un revers de main l’histoire pluriséculaire de la France ou de tout détruire pour ensuite reconstruire sur des ruines. L’ambition que porte la République sociale proposée ici est plus complexe puisqu’il s’agit bien plus de construire une nouvelle voie en ne brûlant pas notre passé mais en continuant le bel idéal d’égalité et de liberté portée par les révolutions successives connues par notre pays. Nous voilà donc face à un héritage mais un héritage qui ne doit pas sonner comme un boulet, comme une chose qui nous impressionne et qui nous empêche de penser. L’absence de testament est là pour notifier que s’il s’agit bien d’un héritage, il n’est nullement question de reproduire le passé, de le réactualiser. Cette absence de testament est le garant le plus sûr d’une pensée qui sorte du cadre préétabli afin de trouver les nouvelles routes et les nouvelles voies chères à Aimé Césaire. La République – et par extension la démocratie – n’est pas un récit linéaire, n’est pas quelque chose de définitivement acquis. Elle est au contraire un modèle politique fragile, en permanente construction, à l’image même de l’être humain. La défendre, c’est accepter de la repenser continuellement, de participer à un processus de co-construction toujours renouvelé. Oublier cette composante essentielle, c’est trahir l’idéal républicain.

Dans son Discours de Suède – lors de la réception du Prix Nobel de littérature – Albert Camus affirmait « chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression […]». Ces mots sont ceux d’un homme qui a traversé la Deuxième Guerre mondiale et l’épouvante nazie, d’un homme qui vit dans un monde où la bombe atomique a fait son apparition. Il se pourrait bien que ces mots puissent guider en partie notre action. Nous sommes nous aussi les héritiers de cette histoire corrompue à laquelle il faut ajouter la financiarisation croissante de l’économie, le creusement des inégalités et le retour de la pauvreté que nous pensions oubliée en Occident. Nous nous proposons de refaire la République en défendant la République sociale mise en avant tout au fil de ce dossier. Cependant nous nous écartons de la phrase de Camus lorsqu’il affirme qu’empêcher que le monde ne se défasse revient à ne pas le refaire. Nulle posture nihiliste chez nous et il nous semble qu’empêcher que le monde se défasse participe paradoxalement à le repenser. C’est sur ce chemin de crête étroit et sinueux que la République sociale se propose d’agir et de faire reculer l’injustice qu’il, selon la magnifique phrase de Camus, « ne suffit pas de dénoncer » mais contre laquelle il faut « donner sa vie pour la combattre ». Lire la suite

Plaidoyer pour des cours d’histoire des religions

« Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée ». Et si, en écrivant cette phrase il y a plus de 50 ans, Albert Camus nous donnait une piste pour aborder la crise identitaire que nous vivons actuellement en France ? Bloqué entre les réactionnaires et les tenants d’un angélisme béat, le débat public français n’avance pas. La France est en pleine crise identitaire, il ne s’agit plus de le nier mais d’aborder le débat de manière sereine et apaisée sans tomber dans les faux-semblants ou l’opprobre à l’encontre de telle ou telle communauté.

Attentats sanglants, polémique sur le voile, discours belliqueux de nos dirigeants soit autant d’éléments qui concourent à tendre la société française et à la faire parvenir à ébullition. Loin de tout argument rationnel et réfléchi, on entend que l’Islam ne serait pas compatible avec la République ou qu’il y aurait une différence fondamentale entre musulmans et non-musulmans – et ce, de la part de musulmans et de non-musulmans. Entre une laïcité dénaturée et une xénophobie de plus en plus assumée, la France se perd et perd un temps précieux dans le débat sur son identité. Non il n’est pas pestilentiel de parler d’identité mais les manières dont le débat est abordé sont, elles, propices à la fracturation de la société. Plutôt que de penser contre, réapprenons à penser ensemble.
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Education, le naufrage français

Cet article est quelque peu particulier pour moi puisque c’est le centième que je publie sur ce blog. Ç’aurait pu être l’occasion de faire une forme de bilan mais ça ne m’intéresse pas réellement. Au lieu de ça, je préfère évoquer un sujet central dans ma pensée et dans mon engagement : la question de l’éducation. Je me suis, en effet, rendu compte que si ce sujet était souvent évoqué en filigrane au fil de mes différents papiers, je n’avais jamais fait un article dévolu à ce thème. Cela tombe bien, nous avons récemment eu droit à un débat sur l’école dans tous les médias et sur les réseaux sociaux. Vous l’avez sans doute compris, je parle de la réforme de l’orthographe qui a agité la France en plein débat sur la déchéance de nationalité.

Faut-il supprimer ou pas l’accent circonflexe ? Faut-il un ou deux r à chariot ? Faut-il un trait d’union à porte-monnaie ? Autant de questions qui n’ont pas manqué de soulever des débats enflammés. Mesdames Carrère d’Encausse et Vallaud-Belkacem, respectivement secrétaire perpétuel de l’Académie française et Ministre de l’Education nationale, ont même polémiqué à ce sujet par médias interposés. Cette séquence surréaliste n’a fait que confirmer mon avis sur le naufrage français en matière d’éducation. Pendant que des élèves de primaire sont dans des écoles insalubres, nous débattons d’orthographe. Pour reprendre la brillante phrase d’Edgar Morin, « à force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel ». Lire la suite

L’Ecole de Commerce ou la fabrique d’immobilisme

Dans Les Héritiers puis La Reproduction, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron tentent de démontrer que le système scolaire aboutit à légitimer le fait que la position sociale est un héritage légué par les parents.

En ce sens, l’Ecole de Commerce est souvent vu comme l’exemple idoine de ce processus dans la mesure où la grande majorité des étudiants d’Ecole de Commerce ont des parents cadres : les enfants de cadres, en intégrant les Ecoles de Commerce, reçoivent alors pleinement cette position sociale en héritage puisqu’ils deviendront eux aussi cadres, « futures élites de la nation » comme on les appelle en classes préparatoires.

Et pourtant, les Ecoles de Commerce mettent en avant l’esprit d’initiative qu’elles inculqueraient à leurs étudiants ainsi que leurs enseignements qui sont censés permettre aux étudiants de devenir les futurs acteurs du changement. Dans cette optique, l’Ecole de Commerce se présente comme cette entité capable de donner les clés aux futurs cadres pour comprendre un monde changeant et ainsi leur permettre de faire évoluer les choses et les manières de penser.

Loin du cliché des étudiants débauchés, arrogants, je-m’en-foutistes et uniquement intéressés par les intérêts mercantiles sans se soucier de l’éthique comme les décrit Kim Chapiron dans La Crème de la crème, je souhaite simplement donner mon avis d’étudiant en Ecole de Commerce sur la prétendue capacité des Ecoles de Commerce à former des acteurs du changement. Lire la suite