L’héritage sans testament
« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » écrit René Char dans ses Feuillets d’Hypnos. Nous ne saurions mieux exprimer la position dans laquelle nous nous trouvons actuellement que par cette phrase lumineuse. Il ne s’agit pas, en effet, de balayer d’un revers de main l’histoire pluriséculaire de la France ou de tout détruire pour ensuite reconstruire sur des ruines. L’ambition que porte la République sociale proposée ici est plus complexe puisqu’il s’agit bien plus de construire une nouvelle voie en ne brûlant pas notre passé mais en continuant le bel idéal d’égalité et de liberté portée par les révolutions successives connues par notre pays. Nous voilà donc face à un héritage mais un héritage qui ne doit pas sonner comme un boulet, comme une chose qui nous impressionne et qui nous empêche de penser. L’absence de testament est là pour notifier que s’il s’agit bien d’un héritage, il n’est nullement question de reproduire le passé, de le réactualiser. Cette absence de testament est le garant le plus sûr d’une pensée qui sorte du cadre préétabli afin de trouver les nouvelles routes et les nouvelles voies chères à Aimé Césaire. La République – et par extension la démocratie – n’est pas un récit linéaire, n’est pas quelque chose de définitivement acquis. Elle est au contraire un modèle politique fragile, en permanente construction, à l’image même de l’être humain. La défendre, c’est accepter de la repenser continuellement, de participer à un processus de co-construction toujours renouvelé. Oublier cette composante essentielle, c’est trahir l’idéal républicain.
Dans son Discours de Suède – lors de la réception du Prix Nobel de littérature – Albert Camus affirmait « chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression […]». Ces mots sont ceux d’un homme qui a traversé la Deuxième Guerre mondiale et l’épouvante nazie, d’un homme qui vit dans un monde où la bombe atomique a fait son apparition. Il se pourrait bien que ces mots puissent guider en partie notre action. Nous sommes nous aussi les héritiers de cette histoire corrompue à laquelle il faut ajouter la financiarisation croissante de l’économie, le creusement des inégalités et le retour de la pauvreté que nous pensions oubliée en Occident. Nous nous proposons de refaire la République en défendant la République sociale mise en avant tout au fil de ce dossier. Cependant nous nous écartons de la phrase de Camus lorsqu’il affirme qu’empêcher que le monde ne se défasse revient à ne pas le refaire. Nulle posture nihiliste chez nous et il nous semble qu’empêcher que le monde se défasse participe paradoxalement à le repenser. C’est sur ce chemin de crête étroit et sinueux que la République sociale se propose d’agir et de faire reculer l’injustice qu’il, selon la magnifique phrase de Camus, « ne suffit pas de dénoncer » mais contre laquelle il faut « donner sa vie pour la combattre ». Lire la suite
