La fausse route (sur la notion de folie en politique)

Stanczyk – Jan Matejko

Il y a quelques jours, Joe Biden a pris ses fonctions en tant que 46ème président des États-Unis d’Amérique. Plus que la joie, pour beaucoup, sa victoire s’est apparentée à un soulagement et le fait que Donald Jr. Trump ait accepté de transmettre le pouvoir pacifiquement après les évènements du Capitole a renforcé ce sentiment. D’aucuns expliquent que la page du trumpisme est définitivement tournée – même si au vu du nombre de suffrages récoltés par le désormais ex-président cela parait bien présomptueux – et que le pays va désormais pouvoir reprendre une marche normale.

Normale, le mot est important. En effet, tout au long du mandat du magnat de l’immobilier un certain nombre de critiques sont revenues de manière sempiternelle. Le traitant tantôt de dérangé tantôt de fou, nombreuses ont été les analyses – notamment de ce côté-ci de l’Atlantique – à résumer les prises de décision de Trump comme l’émanation d’un fou qui aurait soudain pris le pouvoir dans le pays le plus puissant du monde. Que la chose se soit produite aux États-Unis est particulièrement intéressant dans la mesure où, en tant que première puissance tant militaire qu’économique, ce pays peut permettre d’ouvrir largement le débat sur la folie en politique, cette notion souvent utilisée à l’emporte-pièces.

Psychologisation et fascisme

Si dans le cas de Donald Jr. Trump, la folie concerne le dirigeant il est arrivé à de nombreuses reprises au cours de l’histoire politique que celle-ci soit utilisée comme un instrument par les personnes détenant le pouvoir. À cet égard, la question du fascisme est particulièrement intéressante dans la mesure où, sous toutes ses formes, il est quasiment consubstantiel de cette utilisation de la folie pour discréditer les opposants. Substituer au débat politique la controverse psychologique participe effectivement à décréter comme fou tout critique et ainsi le faire interner.

Cette utilisation, bien commode, de la folie pour discréditer des personnes ne s’arrête bien évidemment pas aux individus. Ces applications, bien concrètes, s’attaquent bien souvent aux institutions qui résistent au dirigeant fasciste. Dès lors, la psychologisation presque chronique apparait comme l’un des pivots les plus essentiels de la construction d’un ennemi intérieur qu’il faut éradiquer au prétexte qu’il finirait par rendre l’ensemble de la société dégénérée si on le laissait en liberté (ou en vie).

Folie et irresponsabilité

Pour revenir au cas de Trump, la folie est parfois utilisée comme argument par des opposants au pouvoir en place pour tenter de le discréditer. Ainsi en a-t-il été à l’égard du successeur de Barack Obama puisqu’un certain nombre de personnes, non sans se moquer allègrement de lui, expliquaient qu’il n’avait pas les idées claires et qu’en conséquence il n’y avait rien de pertinent à faire pour le contrer puisqu’il n’était pas dans le cercle de la raison. Durant son mandat un certain nombre de livres sont sortis pour conter sa pratique du pouvoir, des articles prétendant qu’il avait le niveau intellectuel d’un enfant de 10 ans ont fait florès pour in fine aboutir à une élection où le supposé fou a rassemblé plus de suffrages sur son nom qu’aucun autre candidat du parti républicain avant lui.

Est-ce dont que toutes ces personnes sont folles avec lui ? Il faut, je crois, être conséquent lorsque l’on manie de telles notions. Traiter un dirigeant de fou – et j’ai pris l’exemple de Trump mais l’on pourrait facilement prendre celui d’Emmanuel Macron, souvent présenté comme pathologiquement atteint (quand bien même cela serait pour rire) – n’est pas anodin et les conséquences logiques qu’il faut en tirer ne le sont pas moins. Si le dirigeant est fou, au sens médical du terme, comment alors lui reprocher les décisions prises ? N’est-il pas irresponsable de la même manière qu’un prévenu au tribunal peut l’être à partir du moment où la folie est admise ?

Hitler en exemple paroxystique

Il est une figure historique qui résume à elle-seule parfaitement les deux faces de cette pièce. Adolf Hitler, le mal absolu incarné, permet effectivement d’illustrer à merveille cette double impasse dans laquelle mène bien souvent la convocation de la folie en lieu et place du débat d’idées. De manière très évidente, il est attesté que le régime nazi s’est servi d’arguments psychologiques pour déporter massivement – il n’y a guère de surprise si les personnes en situation de handicap ont également connu les camps concentrationnaires. Plus profondément encore, l’attitude de Hitler à l’égard du Bauhaus et de son art dit « dégénéré » (on y revient) donne une idée de la manière dont laquelle le fascisme pioche allègrement dans la folie pour mieux éliminer les adversaires ou même simplement celles et ceux qu’il estime superflu.

À un autre niveau, l’accusation de folie à l’égard d’Adolf Hitler illustre bien l’aporie intellectuelle dans laquelle on s’engouffre dès lors que l’on cède à l’argumentaire psychologisant à propos de politiques qui nous paraissent effroyables. Dire de Hitler qu’il était fou, qu’il était une sorte de génie du mal permet effectivement de se dédouaner soi-même. En noircissant Hitler on tente de se blanchir en quelque sorte et de se rassurer en se disant que pour arriver à une politique d’une telle violence il fallait nécessairement que la folie ait gagné son esprit.

La solution de facilité

En réalité, recourir à l’argument psychologisant est avant tout une solution de facilité. Dans le cadre des dirigeants fascistes ou totalitaires cela est évident. C’est donc bien plus assurément l’accusation de folie prononcée à l’encontre des dirigeants qui est intéressante. Noircir Hitler permet de mieux se blanchir, c’est un fait. On pourrait toutefois rétorquer que c’est là un cas fortement particulier et l’on aurait en partie raison. La réalité est pourtant que ce mécanisme se met en place très souvent. Dès lors qu’une politique qui est menée nous semble sortir du cadre de la raison, plutôt que de la combattre politiquement on peut céder à cette facilité qui est de dire qu’ils font ça parce qu’ils sont fous.

Le cas de Trump est à ce titre particulièrement instructif. Pendant presque l’ensemble de son mandat le parti démocrate a parlé de tout sauf de la politique qui était menée par Trump : de sa folie, de ses liens avec la Russie et de bien d’autres choses encore. Cette solution de facilité a failli être payée au prix cher puisqu’il ne s’en est pas fallu de beaucoup pour que le président sortant rempile pour un nouveau mandat. Non seulement la convocation de l’argument de la folie est un piège parce qu’elle nous éloigne de l’analyse froide des politiques menées mais surtout elle permet aux dirigeants en place de continuer à dérouler leurs idées et gagner la bataille culturelle. Déconstruire ces idées erronées sur la folie et enfin quitter cette fausse route est donc une impérieuse nécessité.

Pour aller plus loin:

Le système totalitaire, Hannah Arendt

La part de l’autre, Éric-Emmanuel Schmitt

Responsabilité et jugement, Hannah Arendt

Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire

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